Mattéo Ngo : “La haie fait partie intégrante de la course”

Troisième des championnats de France sur 60 m haies, avec un record porté à 7”72, Mattéo Ngo poursuit sa progression, dans une discipline où les Français brillent depuis plus de dix ans. Il s’approche petit à petit des standards pour participer à de grands championnats. Le Sarthois, champion du monde cadets en 2015 parle des haies, parle aussi de sa façon d’appréhender la course, d’aller chercher le geste parfait. De la façon d’enrouler une haie, l’effacer tout en faisant corps avec elle. Pour arriver sur la ligne le plus vite possible. C’est le récit de Mattéo Ngo !

UNE PERFORMANCE QUI COMMENCE À PARLER

J’ai repris cette semaine*, après avoir coupé deux semaines, suite aux championnats de France. Pour régénérer et repartir à neuf. Je fais des haies depuis dix ans. Quand on est petit et qu’on débute l’athlétisme, on touche un peu à toutes les disciplines. Avant de se spécialiser. Je courais assez vite, mais comme je ne courais plus assez vite pour battre tout le monde, je me suis redirigé sur autre chose. Vu que je suis assez agile et que j’ai gardé de la vitesse, je suis allé vers les haies.

Je bats mon record cet hiver* et c’est une performance qui commence à parler. C’est une performance “IB”*, c’est la deuxième que je fais de ma carrière. C’est vraiment cool et cela traduit la bonne préparation que j’ai faite. Je continue de progresser au fur et à mesure des années et c’est de très bonne augure. Maintenant, c’est un bon chrono et en même temps, cela ne suffit pas pour prétendre faire partie des tous meilleurs Français aujourd’hui. En France, cela fait cinq-six ans que le 60-110 m haies sont les disciplines les plus relevées. Être en équipe de France, cela veut dire être dans le top 15 mondial.

MATTÉO NGO : “JE SUIS DANS LA BONNE DIRECTION”

Quand je regarde mon chrono et que je regarde les championnats d’Europe, je suis un peu dégoûté. Je me dis que j’aurais pu aller en demi-finale et peut-être accrocher une finale, si j’avais rebattu mon record. À 7”68, tu entrais en finale. Malgré ma bonne saison, il y a une pointe de déception, car ce sont des bons chronos, mais qui ne permettent pas encore, en France, de s’ouvrir les portes d’un grand championnat.

Malgré tout, cela donne de la confiance, surtout par rapport au travail fait. Je vais dans la bonne direction. Il faut continuer comme cela. Sans tomber dans le piège de se dire : “J’ai fait 7”72 au 60m haies, ça correspond à telle perf l’été, donc je dois faire cette perf”. Il faut travailler comme d’habitude et se laisser surprendre par les chronos. Si je me focalise sur un chrono, d’une part, il y a une limite et de l’autre part, ce n’est peut-être pas ce qui correspond à ce que j’ai fait en salle.

LA CONFIANCE EN SOI EST PRIMORDIALE SUR LES HAIES

C’est important de ne pas se donner de limites, sinon le cerveau se bride et il met un plafond, même s’il est assez haut, il reste quand même un plafond. L’idée, c’est de ne pas en mettre. Imaginons que tu as atteint ce plafond à la mi-saison ou avant les France. Il te reste quoi après ? Il y a toujours cet objectif oui, mais il ne faut pas se limiter, pour ne pas être démuni, si celui-ci est accompli plus tôt dans la saison.

J’ai énormément bossé sur la confiance en moi cette année. Elle doit être à son maximum dans cette discipline, c’est comme un perchiste qui fonce pleine balle avant d’aller piquer dans le butoir. Si tu n’as pas cette confiance, je pense que cela ne se passera pas bien pour lui. Les haies, c’est pareil, sans confiance, cela va être compliqué de gérer l’obstacle. En plus de gérer les adversaires qui sont à côté et qui te mettent la pression. Tu peux être bien dans ta course et d’un coup, tu sens qu’un adversaire remonte, ou que toi, tu décroches et tu sors du schéma. Tu n’es plus dans ce que tu sais faire. “J’ai confiance, je suis capable de faire ça”. Un millième d’inattention et ta course est finie.

MATTÉO NGO : “J’ADORE ÊTRE DANS LES BLOCKS ET VOIR LE MUR DE HAIES DRESSE DEVANT MOI”

La gestion de course et de la pression va différer selon les hurdlers. Moi, je vais faire un focus sur la tâche, dans mon couloir et ce que j’ai à faire, plutôt que de me dire : “Il y a quelqu’un à côté de moi qui remonte, donc il faut que j’accélère”. Je sais que certains vont fonctionner comme cela et qu’ils vont être galvanisés par rapport à leur position dans la course et vis-à-vis des adversaires. Je sais que si je veux chercher quelqu’un à côté de moi, si je suis en dehors de ma tâche, je peux potentiellement partir à la faute et ne plus faire ce que j’ai à faire. Rester focalisé sur la course, l’obstacle et sur mes sensations.

J’adore être dans les starting-blocks et voir le mur de haies se dresser devant moi. Je ressens de l’excitation. On se dit : “Allez, il faut y aller”. Dans les haies, il faut être un peu fou et foncer dans les obstacles, sans aucune appréhension. Voir ces haies, cela me galvanise et j’ai vraiment envie d’y aller et de les traverser.

CHAQUE HURDLER A SON PROPRE GESTE

Le 60 m haies et le 110 m haies sont deux choses différentes. Mais, il faut essayer, pour ma part, d’effacer cette idéologie du coureur de 60 et de coureur de 110. Oui, certains sont plus forts sur une distance. À l’heure actuelle, je suis plus fort sur 60m haies, mais cela ne me rend pas service de me dire ça. La vraie discipline, c’est le 110 m haies. Il y a des différences qu’il faut essayer de gommer. Pour se dire que si on est performant sur le 60 m haies, les cinq haies supplémentaires, je dois être capable de les tenir.

Le geste parfait, j’ai envie de dire qu’on n’y arrive jamais. C’est ma vision, peut-être accentuée du fait que je sois encore jeune. Quand on voit un Wilhem Belocian, il a quasiment le geste parfait. Aurel Manga et Pascal Martinot-Lagarde ont leur propre geste parfait. Tous les hurdlers sont différents et il y a un geste parfait différent pour chacun d’entre nous. Il faut être en constante recherche, analyse. Je regarde les vidéos de ce que je fais à l’entraînement et en compétition, pour essayer de comparer et voir quels sont les points importants. Tout le monde franchit l’obstacle différemment, mais il y a des grands points clé à ne pas négliger. Il faut aussi innover dans l’entraînement, pour se stimuler.

MATTÉO NGO : “UN BON HURDLER EST AUSSI UN BON SPRINTER”

Les points clé au niveau des intentions : Il faut appuyer très fort à l’impulsion, pour que le bassin traverse la haie. Notre obstacle est assez haut, mais il faut avoir la trajectoire la plus rectiligne possible. Il faut la franchir en perdant le moins de temps possible en l’air, donc avoir la plus grosse vitesse horizontale possible. Derrière la haie, il faut être solide et conserver sa vitesse. Si tu prends les 20 meilleurs hurdlers au monde, 10 vont faire des trucs différents. Tu as toujours l’alignement cheville-genou-hanche-épaule qui est là, un engagement devant la haie, un genou haut devant et derrière elle. Mais on ne peut pas tous le faire de la même manière.

Mon coach me répète souvent et je suis d’accord avec lui, qu’un bon hurdler, c’est aussi un sprinter. Quand on regarde ceux qui vont le plus vite, ils courent aussi très vite sur le plat. Mais il y a toujours des profils différents. Tu peux t’en sortir, si tu n’es pas le plus rapide. Mais il faut quand même un minimum de vitesse.

ON NE FRANCHIT PAS LA HAIE, ELLE FAIT PARTIE INTÉGRANTE DU MOUVEMENT

On peut trouver une certaine philosophie dans notre discipline. Je fais partie des hurdlers les plus petits, donc je n’ai pas le droit à l’erreur. Je n’ai pas la place pour faire une faute. Tu dois avoir ce rapport avec la haie. Elle fait partie de la course. Pour moi, on ne franchit pas la haie, elle fait partie intégrante du mouvement et de la course. Mon coach parle de foulée déformée. C’est comme si tu courais et que la haie faisait partie de toi, comme s’il n’y en avait pas, comme une foulée plus longue à tel moment de la course. La haie, tu ne viens pas la défoncer et dire : “Qu’est-ce qu’elle fait là ?”. Il faut prendre soin de la haie. On s’enroule autour de la haie, sans la toucher.

Le travail sera différent en fonction des groupes et des gens. En décembre, je suis allé en stage en Guadeloupe, il y avait également Pascal Martinot-Lagarde et Wilhem Belocian. Il y avait mon groupe et deux autres groupes. Chacun fait un peu différemment. Je pense qu’il faut aller chercher les clés, en fonction de son besoin personnel. À l’échauffement, certains vont avoir besoin de se mobiliser au niveau articulaire et musculaire et qui vont être chauds au bout de 10-15 minutes d’étirements. Moi, il me faut mon footing, mes gammes, mes étirements, tout un panel de choses pour être prêt à faire une séance de haies.

MATTÉO NGO : “J’AURAI 30 ANS EN 2028, LES JO SERONT ENCORE JOUABLES”

Le titre de champion du monde cadets a provoqué une certaine attente autour de moi. Mais avec mon coach, on s’était dit de ne pas tomber dans le piège de se dire que j’ai été champion du monde et que je me dois de faire ça et d’avoir un tel niveau. Mais j’ai été un peu perturbé. Il y a eu des blessures derrière. Au final la pression, je ne l’ai pas eu très longtemps. Ce sont aussi des épreuves qui te font gagner en maturité, cela sert de tremplin.

Sur le long terme, il y a la perspective des JO, y compris en 2028, où je n’aurais que 30 ans. C’est encore jouable. Je me projette assez loin.

MATTÉO NGO

Avec Etienne GOURSAUD

*Entretien réalisé vendredi 12 mars

*7”’72 sur 60m haies en finale des championnats de France

*Se référer ICI au barème de la FFA

Pour aller plus loin sur les haies, ICI notre portrait de Ketty Cham, entraîneure de Wilhem Belocian