Ketty Cham : Entraîneur au rythme des haies [Athlétisme]

Ketty Cham est l’entraîneur du pole haies en Guadeloupe. Elle s’occupe actuellement d’athlètes comme Wilhem Bélocian ou Fanny Quenot. Une réussite qui prouve qu’il est possible de pratiquer de l’athlétisme de haut niveau hors métropole. Voici notre troisième portrait, après Pierre-Jean Vazel et Serge Debié.

Credit photos : Ketty Cham (Instagram)

QUAND UN ATHLETE EST IMPLIQUE, JE ME SENS OBLIGE D’ALLER AU DELA

Un bon entraîneur doit être capable de se remettre en question. C’est quelqu’un qui accepte l’échange et la discussion avec ses athlètes. Ce n’est pas un dirigiste mais c’est le chef d’orchestre d’un projet. Sur le plan technique, il doit être capable d’aller chercher de nouvelles choses, de renouveler ses méthodes presque quotidiennement. Pour trouver la meilleure solution pour faire réussir son athlète.

Je me suis beaucoup formée auprès de nombreux entraîneurs. Il faut trouver de l’inspiration et quand j’ai eu besoin de peaufiner mon expertise, je me suis tourné vers d’autres spécialistes. Je pense à Olivier Vallaeys, Jean-Jacques Behm ou encore Stéphane Cuvillier. François Pépin également pour le 400m. Je collabore avec les entraîneurs, mais on en apprend beaucoup grâce aux athlètes eux-mêmes.

Son envie, sa motivation est importante. Quand un athlète est très impliqué, je me sens obligé d’être encore au delà de son niveau d’implication, pour le faire progresser.

TRAVAILLER A DIFFERENTES HAUTEURS POUR LA PREPARATION

J’aime récupérer les athlètes dès la catégorie Minimes, pour les former. Je les fait travailler à des hauteurs de haies différentes. Sur les haies, quand on modifie les hauteurs, on n’est plus sur les mêmes intentions. Que ce soit en terme de rythme inter-obstacles qu’à l’impulsion sur la haie. Les faire travailler à des hauteurs différentes contribue à leur préparation.

Les jeunes filles seront amenées à appréhender un obstacle de 84 cm et les jeunes garçons 106 cm. Il y a une appréciation de la vitesse sur les haies. De toute manière, il faut aller très vite sur la course. Ce n’est pas parce que les haies sont plus hautes qu’il faut aller moins vite.

POUR QU’UN ATHLETE SOIT ACTEUR DE SON PROJET, IL FAUT QU’IL SOIT MATURE

La vision doit être partagée entre l’entraîneur et l’entraînée. C’est un projet qui s’inscrit sur le long terme. Après, tout le monde ne s’entend pas forcément avec tout le monde et tout le monde ne partage pas les mêmes objectifs. Il y a parfois des séparation et elles font partie du jeu.

Pour qu’un athlète soit acteur de son projet, il faut qu’il soit mature. Il faut qu’il comprenne ce qu’est d’être entraîné. Pourquoi je lui fais faire de l’aérobie, de la vitesse et à quel moment. Savoir ce que cela lui rapporte. Tant qu’il n’a pas compris cela, il n’a pas encore acquis cette maturité. Je pense à Wilhem. Avec l’habitude, il sait quel type de séance il va avoir et quel type de séances il est capable d’encaisser, au fil de l’année.

D’autres ne sauront pas quelle séance est bonne pour eux à deux jours d’une compétition. Quelqu’un qui est capable de comprendre tout cela, c’est quelqu’un qui va avoir un objectif de haute performance. Un Kévin Mayer sait se prendre en main, Pascal Martinot-Lagarde aussi. L’entraîneur est là pour programmer et mettre en musique. Eviter les erreurs de charge d’entraînement. Les athlètes savent ce dont ils ont le plus besoin.

J’ai été missionnée par la fédération, quand elle s’est rendue compte que la plupart des départs prématurés d’athlètes vers la métropole se sont soldés par des échecs. Mon rôle a été de réguler tout cela. Je suis là pour aider ceux qui veulent partir, les mettre en situation de réussir quand ils veulent partir. Mais pour cela, il faut les préparer. Mais on a également mis des choses en place pour réussir localement

Ketty Cham
Ketty Cham, une reussite en Guadeloupe
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LES HAIES ON LES FRANCHIT OU ON NE LES FRANCHIT PAS

J’utilise beaucoup la vidéo. Je suis énormément sur la répétition et chercher le bon geste. Je montre les défauts et je demande la correction. Toutes les compétitions sont filmées et analysées. On peut voir pourquoi il y a telle ou telle faute. Qui peuvent être dans la conséquence d’une autre chose. Qu’on peut corriger. Il faut être capable de mettre l’athlète dans une situation d’extrême inconfort. Car il faut sortir de sa zone de confort.

En soi, taper la dernière haie sur une course, ce n’est pas grave. On est sur une course à obstacle. On franchit ou on ne franchit pas. Et en cas de chute, il faut se relever et repartir de suite dans laisser mijoter l’échec. Comment on peut minimiser le risque fatal ? Personnellement, c’est dans l’entraînement et dans la répétition. On alterne les moments de confiance et ceux où il faut affronter les risques pour minimiser les échecs. Si l’athlète n’y arrive pas, c’est comme pour la perche, il doit changer de discipline.

UN BON HURDLEUR DOIT FROLER LA PERFECTION TECHNIQUEMENT

Je n’ai pas forcément de gamme/exercice préférée. Je fais un peu de tout mais sans immense préférence. J’ai un vrai mal d’exercices appropriés pour travailler sur les appuis, avoir un bassin haut… On a un panel d’exercices pour travailler le franchissement. Tous ces exercices sont indispensables. Un bon hurdleur doit avoir de bonnes qualités de vitesse mais aussi de la souplesse.

Techniquement, il doit être presque parfait. Frôler la perfection dans le franchissement, le tout sans déperdition de vitesse et sans appuis qui s’écrasent. Il doit être résistant. L’athlète doit avoir fait un renforcement musculaire (pas forcément de la musculation) très important sur la sangle abdominale, le scapulaire et les mollets. Il doit être solide, comme un bâton de balai à la réception d’une haie.

La taille de l’athlète est quelque chose qui est un pe remis en cause. Un athlète comme Colin Jackson avait toutes les qualités évoquées, qui lui ont permis de faire ce qu’il a fait, malgré sa taille. Il a été champion d’Europe du 60m plat et du 60m haies la même année.

L’EMULATION EST UN FACTEUR IMPORTANT

On ne peut pas dire qu’un athlète peut progresser seul, enfin tout dépend de son niveau. Wilhem a été un temps à s’entraîner seul. Il faisait déjà des performances de haut niveau. On compensait avec des stages en équipe de France. Après, quand on a plusieurs athlètes de haut niveau, il y a un risque d’avoir des rivalités. C’est à nous entraîneur de bien cadrer les choses. Il y a tout un discours autour de la psychologie. Cela peut marcher comme ne pas marcher. L’émulation est un facteur important pour permettre à un athlète de progresser.

J’ai actuellement deux filles performances sur le 100m haies. Ce sont deux filles très gentilles qui sont dans la confrontation saine, mais pas dans la rivalité. Lors des Elites, je leur ait dit que je m’en fichais de savoir leur place tant que les deux étaient sur le podium. Car le travail avait été fait pour qu’elles soient sur le podium. Ce sont des discours positifs qui ne sont pas dans la rivalité. Je voulais leur montrer que toutes les deux pouvaient être sur le podium et que c’était à elles de choisir leur place sur la boite.

Fanny Quenot est venue me voir pour que je l’entraîne. J’en ai été très fier car c’était un vrai challenge pour moi. Elle a fait un travail impressionnant avec son ancien entraîneur. Je veux faire en sorte qu’elle aille aux J.O de Tokyo et qu’elle continue à courir en moins de 13” au 100m haies.

MONTRER QU’ON PEUT REUSSIR EN GUADELOUPE

Montrer qu’en Guadeloupe on peut réussir, c’est mon Leïtmotiv. C’est ce qui me permet de me lever. On veut montrer que là-bas aussi on sait faire. A une époque il y avait beaucoup de performance, avant un petit creux. Aujourd’hui il y a de nouveau de la performance. Après il est normal que certains athlètes partent vers la métropole.

J’ai été missionnée par la fédération, quand elle s’est rendue compte que la plupart des départs prématurés d’athlètes vers la métropole se sont soldés par des échecs. Mon rôle a été de réguler tout cela. Je suis là pour aider ceux qui veulent partir, les mettre en situation de réussir quand ils veulent partir. Mais pour cela, il faut les préparer. Mais on a également mis des choses en place pour réussir localement.

Ketty Cham : “Le ministère et la fédération sont les seuls a juger mon travail”

Après cette réussite est également possible car on peut faire des stages avec l’équipe de France. La Fédération est dans l’accompagnement sur les athlètes hors métropole. Après on aimerait qu’il y ait encore plus d’athlètes qui s’entraînent aux Antilles qui performent. J’entends encore trop souvent que Wilhem et Ludwy (NDLR : Ludwy Vaillant spécialiste du 400m haies, qui s’entraîne en Martinique) sont des arbres qui cachent la forêt.

C’est triste d’entendre cela, car ils ne se rendent pas compte du travail effectué pour amener des athlètes à ce niveau-là. On entendra toujours parler les médisants. Je suis cadre d’Etat et j’ai mes missions. Et je travaille pour celle-ci et je suis jugé uniquement par le ministère et la fédération. Qui eux seuls estiment si je réussis ou si j’échoue.

LES CONDITIONS CLIMATIQUES SONT UN PLUS

Les conditions climatiques sont un plus en Guadeloupe. On se réveille avec le soleil et la pluie est souvent passagère. Quand elle est là, on fait avec ou on reporte. C’est vrai qu’ici on n’a aucun problème. Avec le soleil, on a envie de sortir et faire plein de choses. On n’est jamais non plus à des chaleurs extrêmes. C’est très rare quand cela dépasse les 35 degrés. On a le vent des alizées qui tempèrent. On n’étouffe pas. Il fait très rarement en dessous de 24 degrés. Sur le plan de l’entraînement, oui la température de et le beau temps c’est un atout.

Après, on fait parfois avec les moyens du bord, mais on a la chane d’avoir beaucoup de parents qui suivent les gamins. Quand il faut aller à droite à gauche, sur la plage ou dans les bois faire une séance, les parents les emmènent. Après l’unité de lieu n’est pas trop présente en ce moment. On doit aller au CREPS puis s’entraîner ici ou là. On bouge beaucoup. Mais c’est un problème qui va se résorber, car une piste va être construite aux CREPS. Ce manque de moyens pousse à chercher les conditions de la performance. C’est un facteur de boost et d’unité.

Je déplore qu’un athlète en équipe de France ne gagne pas automatiquement sa vie. On n’est pas dans un système de professionnalisation. C’est difficile de vivre de notre sport. Il faudrait que le gouvernement décrète que le sport est un facteur sociale et vecteur d’emploi. On pourrait avoir davantage de sportifs rémunérées. Cela pourrait être établi sur les plus hautes sphères

Ketty Cham
Ketty Cham a su amener ses athlètes au plus haut niveau national et international

QUELQU’UN EN 13”20 EST TRES LOIN DE QUELQU’UN EN 13”.

Il faut se rendre compte qu’à haut niveau deux dixièmes c’est énorme. Quelqu’un qui court en 13”20 est loin de celui en dessous des 13”. Avec Wilhem c’est le pallier qu’on est en train de chercher. Comment faire pour gagner ces deux dixièmes qu’il nous manque. On fait beaucoup de travail sur la recherche de vitesse, de puissance et de force. Il faut combiner tout cela.

On doit travailler les points faibles. Ce sont des détails sur des entraînements plus pointus et sur quelques secteurs. Wilhem doit encore progresser en vitesse maximum et en résistance vitesse. On le voit en fin de course, il se fait encore lâcher par les tous meilleurs. C’est sa grande motivation qui me donne envie de l’accompagner. Il a traversé des épreuves, mais il n’a jamais abandonné. Une contre-performance, une blessure il y en a et il y en aura. Il a choisi d’être professionnel. C’est son travail et il doit mettre le métier à l’ouvrage.

ON ESSAIE DE RASSURER UN ATHLETE AVANT UNE COMPETITION

On rassure un athlète en cherchant ce qui était bien dans sa course, même si le chrono n’est pas bon. Insister sur un bon départ, de bons franchissement. Il faut toujours être dans le discours positif et chercher ce qui s’est bien passé. A l’échauffement également, il faut toujours être dans le positif. Il faut booster et avoir un discours dynamique. Lui dire : “Tu peux aller plus vite”. Insister sur des détails techniques, rester dans l’axe, bassin haut. Penser à des détails et à des consignes importantes

ON EST SPORTIF COMME ON EST MEDECIN

Je suis dans une dynamique positive et je ne veux pas porter trop de regard sur ce qu’il se fait en France. J’ai du mal à avoir un sens critique. On est un sport de base. Après tout ce que je peux dire c’est qu’on n’est pas dans la construction de l’athlétisme de haut niveau, qui partirait du système scolaire. Contrairement aux pays caraïbéens qui détectent dès l’école. En France on n’est pas du tout dans la détection et c’est compliqué. Ce n’est pas inscrit dans notre ADN.

Quant à la médiatisation. On a besoin de moyens financiers et il faut de la visibilité pour cela. Je déplore qu’un athlète en équipe de France ne gagne pas automatiquement sa vie. On n’est pas dans un système de professionnalisation. C’est difficile de vivre de notre sport. Il faudrait que le gouvernement décrète que le sport est un facteur sociale et vecteur d’emploi. On pourrait avoir davantage de sportifs rémunérées. Cela pourrait être établi sur les plus hautes sphères.

Ketty Cham : “Préparer l’après-sportif”

Ils doivent se battre pour vivre avant même de se battre pour s’entraîner. Sportif devrait être un métier comme dentiste. Certes sur du plus court terme, mais il faudrait des perspectives d’évolution comme un militaire. Etre sportif pendant quinze ans puis préparer l’après. Tout le monde n’est pas médecin mais tout le monde n’est pas sportif professionnel. Mais je ne suis pas optimiste, cela ne fait pas partie de notre ADN. On est trop dans “l’important c’est de participer”. Les parents ont du mal a accepter qu’on pousse les enfants. Mais c’est un peu pareil avec les cours et l’école. Surtout pas de devoirs et travail à la maison le soir.

Au jour d’aujourd’hui, Wilhem s’il ne court pas il n’a pas de salaire. Il y a toujours cette pression. Sans meetings, pas de prime et pas de contrat.

ON PEUT PARLER DE HAIES A LA FRANCAISE

Depuis toujours, les haies ont été pourvoyeuses de médailles pour la France. De Guy Drut à Stéphane Caristan jusqu’à aujourd’hui. Il y en eu tant chez les filels que chez les garçons. Oui, les haies sont un atout français. On peut même parler de haies à la française. Il  y a une vraie culture. J’ai été hurdleuse et ensuite j’ai commencé à entraîner. Et dès que j’ai entraîné, j’ai commencer à échanger.

Il y a cette culture de regroupement. Les hurdlers et leurs entraîneurs ont toujours travaillés et échangés ensemble. C’est “que le meilleur gagne”. Bien sûr que perdre ne fait pas plaisir. Mais c’est dans la confrontation qu’on progresse. Quand j’ai commencé à être invité dans les stages, ce fut un immense plaisir. On n’est jamais critique et on n’est jamais remis en question. On est vraiment dans l’échange.

Sur un 4x100m haies, il n’y a pas de transmission. On met les meilleurs et voilà. Alors que sur le 4x100m, la vitesse et l’appréciation lors d’une transmission découle d’un vrai travail. On ne peut pas être dans l’approximation. La capacité à prendre le témoin joue énormément. Peut-être que le collectif relais gagnerait à faire ce qu’on fait en terme de collaboration sur les haies. Après tout n’est pas rose non plus. Mais on est toujours heureux d’échanger.

KETTY

Avec ÉTIENNE GOURSAUD