Antonin Guigonnat - Biathlète

#Morzine Avoriaz #Equipe de France #Vainqueur relais mixte Kontiolahti 2018 #

Les athlètes sont souvent imperméables à toute communication avant que la compétition ne soit terminée. La rubrique « Dans la peau » permet à un sportif de partager avec vous ces moments secrets et déterminants qui forgent la réussite de leurs projets.

Après Simon Desthieux et Émilien Jacquelin, c’est au tour d’un dernier membre de l’Équipe de France de biathlon de se confier. Antonin Guigonnat, l’une des révélations de la saison avec sa victoire en relais mixte en Coupe du Monde avec Anaïs Chevalier, se confie sans filtre sur l’un des aspects primordiaux de sa discipline : le mental. (Crédit Une : CNOSF & KMSP)

Mon premier contact avec les sports d’hiver s’est d’abord fait en ski de fond. Ma famille n’habitait pas très près des stations et il fallait 45 minutes pour accéder au plateau. Un jour, j’ai suivi ma sœur pendant l’un de ses entraînements de ski de fond du mercredi et j’ai vu plein de jeunes s’amuser dans la neige. À 9 ans c’est ça qui m’a tout de suite attiré. Le biathlon n’est arrivé qu’à partir de mes 13 ans, suite à une initiation au tir qu’avait organisée le Comité régional du Mont-Blanc.

Ce que j’aimais dans le ski de fond était surtout l’ambiance de groupe, mais je n’étais pas vraiment attiré par la compétition sur cette discipline. Le tir m’a tout de suite plu, car il cassait la routine du ski de fond et mettait plus d’enjeux dans le biathlon. De plus c’était aussi une façon de niveler le niveau des participants, car si on était plus faible en ski on pouvait alors se rattraper grâce aux tirs. Même si j’ai toujours été à l’aise en ski, c’est vraiment ce jeu sur le pas de tir qui m’a passionné dans le biathlon.

Je n’ai jamais rêvé d’une carrière au plus haut-niveau car j’ai toujours été pris à la limite dans chacune des catégories. Dernier qualifié au pôle espoir de Haute-Savoie, invité de dernière minute aux Championnats du Monde Jeunes et ce fût encore la même chose dans l’élite avec l’Équipe de France. Je ne me suis jamais projeté pour participer aux épreuves de Coupe du Monde ou aux Jeux Olympiques, c’est arrivé comme ça de façon naturelle après des années à apprendre.

Ma percée cette année dans le circuit principal n’est pas due à une énorme progression physique même si bien évidemment j’ai beaucoup appris sur le circuit IBU Cup où l’on enchaîne les courses. Ce qui a vraiment changé, c’est ma façon d’aborder les courses et mon état d’esprit pour aborder les résultats.

MON ARME POUR RÉUSSIR : LA SIMPLICITÉ

J’ai toujours saisi l’importance du tir pour être dans les premiers, mais je me focalisais trop sur le résultat final. Cette année, j’ai simplement voulu être dans la simplicité, faire du ski, tirer dans les cibles. Se concentrer sur le moment présent et sur des mécaniques simples est finalement assez compliqué et de nombreux biathlètes ont beaucoup de mal à faire ce vide.

J’en viens donc à l’aspect mental qui est essentiel dans mon sport. Chaque saison, je me rends compte que la part du mental dans la réussite sportive est de plus en plus grande. Elle déterminera à coup sûr un bon tir, mais je pense également qu’elle peut faire des différences sur les skis. Cependant ce n’est pas forcément une vision partagée par la Fédération Française de Ski.

Ils sont assez réticents sur ce type de préparation mentale ou sur de la sophrologie. J’ai l’impression qu’ils s’imaginent que nous allons rentrer dans un schéma avec une sorte de gourou et que l’on sera rapidement dépendant de cette personne. Certains skieurs alpins ont d’ailleurs pu recourir à ce type d’aide en externe et c’est un peu allé dans le sens de la dépendance à ces aides.

J’ai toujours saisi l’importance du tir pour être dans les premiers, mais je me focalisais trop sur le résultat final. Cette année, j’ai simplement voulu être dans la simplicité, faire du ski, tirer dans les cibles. Se concentrer sur le moment présent et sur des mécaniques simples est finalement assez compliqué et de nombreux biathlètes ont beaucoup de mal à faire ce vide.

- Antonin

Finalement c’est à nous, biathlètes, d’avoir recours à des gens compétents en externe afin d’avoir les outils nécessaires à utiliser en compétition. C’est ce que j’ai fait cette année avec quelqu’un issu du milieu du ski, mais vraiment externe au monde du biathlon. Ce préparateur mental pratique le « coaching », un terme anglais qui m’a rendu réticent au premier abord. Ses techniques sont issues du monde de l’entreprise et adaptées au sport dans mon cas. En fait il s’agit de discussions simples, sur fond d’honnêteté, de franchise et de totale confiance dans les deux sens. Rien de sorcier ! On a pu se voir avant quelques épreuves et on continue forcément notre travail aujourd’hui. Il m’a permis de simplifier et clarifier ma situation : pourquoi je fais du biathlon ? Comment ne s’intéresser qu’au moment présent lors des courses ?

Globalement, j’ai réussi à avoir à l’esprit que j’avais le potentiel pour intégrer le podium sur chaque course si je réalisais un bon temps en ski et que mon tir était parfait. Durant les courses, cette préparation mentale m’aide à ne pas me disperser dans des pensées inutiles. Souvent le biathlète va déjà penser à son prochain tir pendant qu’il skie et sur le tir il va penser aux conséquences d’une éventuelle balle ratée. À ce moment-là, j’essaie simplement de regarder la cible, de me concentrer uniquement sur mon doigt avec une respiration décalée en conséquence et de voir la cible qui bascule. Il faut vraiment être calé sur le moment présent.

Certains outils comme la respiration, les repères visuels ou des aspects techniques comme la tenue de la carabine peuvent m’aider à entrer dans cet état de concentration optimale. Mais il m’arrive encore d’avoir des pensées superflues. Récemment lors d’une course, je pensais à mes fautes de la veille et forcément derrière je n’ai pas été performant sur le pas de tir…

PREMIERS PODIUMS POUR CONFIRMER

Mes premiers podiums cette saison sont vraiment venus récompenser ce travail. Je retiens tout ce qui s’est passé en amont, car j’avais une pression immense : je devais gagner en IBU Cup pour revenir en Coupe du Monde donc je n’avais pas le droit à l’erreur. Au Grand Bornand, les conditions étaient particulières avec un énorme public français, ce qui peut déstabiliser au tir quand on entend des milliers de personnes crier lorsque la balle est bonne. Lors du dernier tir debout, j’ai réussi à me créer une bulle, je n’entendais plus les encouragements et j’étais à 100% concentré sur ma cible. Sur ce tir j’ai l’œil ouvert en continu alors que je suis quelqu’un qui cligne beaucoup, j’étais le premier surpris.

Après cette course, je n’ai pas vraiment été dans l’euphorie, mais j’avais plutôt en tête le fait que je pouvais renouveler ce genre de performance si je gardais la même concentration. Il faudra de nouveau se conditionner en amont, ne penser qu’à soi-même et au moment présent.

Et justement, pour mes premiers Jeux Olympiques je n’ai pas réussi à retrouver cet état du Grand Bornand ou de Ruhpolding. Je pensais avoir bien intégré la pression de ces épreuves si particulières, mais en arrivant sur le pas de tir dans la nuit et le froid coréen, avec ces énormes anneaux olympiques lumineux au-dessus des cibles…ça a vraiment été plus fort que moi. Certaines pensées sont arrivées et j’ai dû lâcher trop de balles ce qui m’a amené de faire des courses moyennes qui ne sont pas au niveau de mes podiums avant les Jeux Olympiques.

De plus nous avons eu une autre déception avec le relais, car je pensais qu’en l’absence des russes il était presque acquis qu’on devienne médaillés. Finalement sur cette épreuve ce sont nos deux leaders qui passent à côté et avec Émilien on fait une course valable donc c’était assez particulier. Pour les prochains JO, je devrais continuer ce travail de simplicité et faire abstraction des pensées parasites, mais aussi faire partie des 2 leaders plutôt que des 2 jeunes de l’équipe afin de me donner un maximum de chance pour performer.

 

L’année prochaine j’aurai forcément des ambitions, mais pas de résultats précis en tête. Cette saison j’avais simplement envie de me réaliser au niveau de mon potentiel et de mettre en action tout ce que je savais faire pour savoir où je me situais par rapport à la concurrence. Avec ces podiums et cette victoire en relais je sais que quand je suis dans un bon « mood », les résultats peuvent être très positifs. Je ne veux simplement pas avoir de regret si on parle de manière négative.

 

Avec cette bonne saison, j’ai gagné en notoriété, mais quand je me promène dans Grenoble ou à Lyon, je ne suis pas encore vraiment reconnu dans la rue. Même si je suis passé de 2 000 à 12 000 abonnés Instagram, je ne sens pas beaucoup de changement.

 

Par exemple en rentrant des JO, je suis allé à la Feclaz où je m’entraîne afin de m’isoler un peu avant de reprendre la Coupe du Monde. C’était volontaire pour me protéger un peu du genre d’événement « retour du champion » qui se font pas mal dans les stations, mais finalement je n’ai pas eu beaucoup de demandes. Je suis encore dans une situation où ce n’est pas moi qu’on attend, il y a encore 3 autres gars devant moi qui prennent la plus grosse part de l’attente médiatique, mais ça me va bien pour l’instant. 

 

Étant un grand timide j’ai encore du mal à jouer le jeu d’aller chercher des sponsors, mais il va désormais falloir m’y mettre avec les bonnes opportunités que j’ai. De plus les retransmissions de la Coupe du Monde par la chaîne L’Équipe offrent à nos sponsors la possibilité d’être vu en TV ce qui est une belle exposition.

 

Actuellement, j’ai un contrat en CDI dans l’entreprise d’élagage de mon père où j’arrive en renfort après la saison de biathlon vers avril-mai. Nous sommes aidés par la région Rhône Alpes et la Fédération afin de me permettre de passer un maximum de temps en skis et carabine en main. Durant mes moments dans l’entreprise, j’essaie d’éviter un maximum le travail physique et je donne un coup de main sur d’autres missions. ça me permet de remettre les pieds sur terre et de sortir de ce milieu du sport de haut-niveau dans lequel on est plongé toute l’année.

ANTONIN