Thu Kamkasomphou - Pongiste

#Equipe de France handisport #Médailles d'or aux Jeux Paralympiques de Sydney (2000) et Pékin (2008) #Médailles d'argent aux Jeux Paralympiques de Londres (2012) et Rio (2016) #Médaille de bronze aux Jeux Paralympiques d'Athènes (2004) #Championne du Monde 2010 #Septuple Championne d'Europe #15 fois Championne de France

Les athlètes ont beau être le coeur du sport, ils ne sont pas les seuls à faire rayonner nos disciplines préférées. Plongez dans les coulisses du sport professionnel en découvrant les interviews de dirigeants, de coachs, du staff médical, des fans…

Si vous ne connaissez pas Thu Kamkasomphou, c’est l’un des plus beau palmarès du tennis de table féminin avec 5 médailles paralympiques dont deux en or aux Jeux de Sydney et de Pékin. Au delà de ses accomplissements sportifs, c’est sa force de caractère qui fait d’elle une héroïne. Elle nous raconte son parcours extraordinaire et sa victoire contre le handicap pour continuer à pratiquer sa passion.   

Je m’appelle Thu Kamkasomphou. Originaire du Laos, je suis arrivée à Rennes avec ma famille à l’âge de 12 ans.

J’ai alors commencé le tennis de table et c’est très vite devenu plus qu’un sport, une véritable passion. Mon cursus fut normal avec mon entrée au pôle régional de Rennes puis mon arrivée au Centre du Haut-Niveau de Caen. À l’époque, j’étais classée numéro 8 junior française et je jouais en Super Division* avec mon club de Mondeville. Je rêvais de belles victoires et j’aspirais à transmettre ma passion en devenant entraîneure.

*L’équivalent de la première division actuelle, la Pro A.

Mais même quand on met tout son cœur à l’ouvrage, la vie en décide parfois autrement…

À l’âge de 17 ans et demi, là où l’on a des étoiles plein les yeux, on me diagnostique une maladie rare : la périartérite noueuse*. Le couperet des médecins tombe : le sport, c’est fini et je ne pourrai plus jamais travailler en position debout.

*La périartérite noueuse est une inflammation de la paroi de certaines artères, donc une artérite. Mais cette maladie a en plus la particularité de toucher de nombreuses artères du corps de façon assez disséminée. Le fait qu’elle touche surtout les artères de petit calibre au voisinage d’organes nobles comme le rein, le cœur, les intestins, les muscles, ou le système nerveux explique la gravité et la diversité des troubles qu’elle entraîne.

ME BATTRE CONTRE LA MALADIE POUR POURSUIVRE MES RÊVES

À ce moment-là, je fais le seul choix qui me paraît possible, je décide avec l‘insouciance de la jeunesse de me donner une chance et de donner tort aux médecins… Je vais continuer le ping, parce que le ping c’est ma vie.

Alors évidemment mes rêves d’équipe de France et de Jeux Olympiques, c’est fini. J’en ai vite pris conscience. Moi qui m’entrainais plusieurs heures par jour, je suis obligée de limiter mes efforts et de faire avec cette maladie que la médecine connaît mal. C’est une période où j’apprends à l’apprivoiser, à la dompter même… en bref à vivre avec…

Ça a sans doute été l’épreuve la plus difficile de ma vie, l’accepter.

Ma maladie est là, je fais avec, parfois je marche à peu près normalement et parfois je me déplace en béquilles… j’apprends à faire avec, l’échelle de la douleur, j’apprends à la faire taire. Mon niveau de ping évidemment s’en ressent. Dès l’annonce de ma maladie, les portes du Centre de haut-niveau se sont fermées… d’un coup, sans préavis.

C’est difficile à accepter (...)Sans doute aussi par ma faute, car je ne parle pas de ma maladie, je la cache, comme si en la cachant elle pouvait disparaître.

C’est difficile à accepter, mais je n’ai pas d’autre choix que de me soumettre à leur décision, on ne m’a pas demandé mon avis. Je continue à m’entraîner parfois debout, parfois assise. Dans ces moments-là, c’est le regard et le jugement des gens, qui au-delà de la douleur seront difficiles.

Sans doute aussi par ma faute, car je ne parle pas de ma maladie, je la cache, comme si en la cachant elle pouvait disparaître.

Et puisque la médecine ne vient pas à nous, on décide d’aller vers elle. Avec une amie nous avons fait des recherches sur le net et nous avons découvert qu’en région parisienne (Hôpital d’Avicenne), il y avait une femme médecin qui faisait des recherches sur ma maladie. J’ai alors pris rendez-vous.

Une rencontre qui changera ma vie, elle n’avait pas de remède miracle, bien sûr, elle n’allait pas me guérir, évidemment, mais elle avait « peut-être » la possibilité d’alléger mon quotidien. Elle se mettra alors en relation avec une femme médecin de Rennes, pour m’éviter de me déplacer à Paris trop souvent, et ensemble nous allons tester. Ces remèdes ne seront pas miraculeux, mais effectivement, les douleurs deviennent presque acceptables.

Quelques années plus tard, le premier médecin qui m’avait suivi à Rennes me dira qu’ils « n’avaient pas pris mon cas au sérieux »… oui, mais la vie c’est sérieux, Monsieur… Mais c’est sans doute grâce à tout ce contexte que je me suis forgé un caractère de battante.

Du jour au lendemain, vos rêves sont brisés par 2 mots : périartérite noueuse.

Vous ne savez pas vraiment ce que ça veut dire, mais vous savez déjà que ça va devenir compliqué. Et puis sans doute parce que depuis mon enfance j’avais l’esprit de compétition, je me suis dit que je n’allais pas me laisser faire, que cette maladie était au final une adversaire —certes redoutable —, mais une adversaire comme les autres !

Ma famille et mes amis ont toujours été présents, mais tout comme moi, ils étaient démunis face à la situation. C’était difficile, voire impossible d’en parler… C’était un peu comme une gangrène qui nous pourrissait tous, qui nous faisait peur, alors on n’osait pas la nommer. Mais on s’est tous battu ensemble, ils ont tous toujours été là quand j’en avais besoin. Et aujourd’hui, je sais qu’ils sont fiers de moi, et dans leur regard, moi aussi je suis fière de moi, fière d’eux aussi, fière d’avoir toujours pu compter sur eux. Mes victoires sont les leurs aussi.

J’ai tellement subi le regard des gens sur ma maladie, j’ai lu même parfois des commentaires odieux sur moi, ça m’a beaucoup blessée. Aujourd’hui, c’est un combat aussi pour moi de changer le regard sur le handicap.

Être handicapé c’est quoi : c’est avoir une différence, alors quand on réfléchit, ne sommes-nous pas tous handicapés par rapport à quelqu’un. Une personne qui porte des lunettes, et bien elle est handicapée par rapport à moi qui n’en porte pas. Si je joue au ping contre une personne qui ne sait pas jouer, lequel de nous deux sera handicapé ?

Alors oui c’est vrai, j’ai mis plus de 10 ans à accepter ma maladie, je sais au fond que c’est un cheminement difficile.

Le sport a été un moyen important pour continuer à avancer, m’aérer l’esprit, avoir des objectifs.

On me pose souvent la question « Quelle est ta plus belle médaille ? » Ma plus belle médaille, c’est la prochaine, celle que je n’ai pas encore, celle pour laquelle il va encore falloir travailler dur, tout donner pour ne rien regretter. C’est ma devise, on n’a rien sans rien.

MA PLUS BELLE MÉDAILLE SERA LA PROCHAINE

Lorsque j’ai intégré l’Équipe de France handisport en 1999, juste avant les Jeux Paralympiques de Sydney, je me suis lancée de nouveaux défis. Je voulais vivre cette passion, la partager, et me bâtir un palmarès dont j’avais rêvé enfant. Et aussi faire changer les regards sur le handicap comme je vous le disais.

Aujourd’hui, j’ai un chouette palmarès, 16 titres de championne de France, 7 titres de championne d’Europe, 1 titre de Championne du monde et 2 titres paralympiques. Mais même si c’est un sport individuel, je sais que sans les soutiens de mon entourage au quotidien je n’en serai pas là. C’est une équipe qui gagne, je ne citerai personne pour n’oublier personne, mais cela va de ma sphère privée à ma sphère sportive, en passant par la sphère médicale. Sans toutes ces personnes, individuellement, je n’en serais pas là. Chacun a mis sa pierre à l’édifice.

Aujourd’hui, j’aime ma vie, je suis heureuse de ce que j’ai pu réaliser, je suis fière de mes victoires. Mais c’est avant tout une victoire sur la vie et le handicap. Si j’avais accepté les limites que l’on m’imposait, je n’en serais pas là aujourd’hui. Je pense que, quelle que soit la situation, on ne doit pas se fixer de limites, surtout celles que la société semble devoir imposer. Il ne faut jamais penser que l’on n’est pas capable, on peut ne pas y arriver, mais on doit essayer.

J’interviens régulièrement dans des écoles et des entreprises. Pour présenter et partager mes médailles, mais surtout pour parler du handicap et du regard des autres. C’est cela aussi qui est important, ce moment de partage : voir les yeux d’une personne qui brillent en regardant ma médaille, ça me touche. Et si je réussis à donner l’envie à une seule personne de regarder au-delà de ses rêves, pour moi c’est gagné !

On me pose souvent la question « Quelle est ta plus belle médaille ? » Ma plus belle médaille, c’est la prochaine, celle que je n’ai pas encore, celle pour laquelle il va encore falloir travailler dur, tout donner pour ne rien regretter. C’est ma devise, on n’a rien sans rien.

Quand j’ai perdu en finale des Jeux à Londres en 2012, beaucoup ont pensé — et même écrit — que c’était une passation de pouvoirs, que j’étais finie. Pourquoi devrais-je laisser les autres décider pour moi ? J’étais médaillée d’argent, ce n’est pas nul non plus, beaucoup en aurait rêvé. Et l’année suivante, j’étais championne d’Europe. Et aux Jeux de Rio en 2016, j’étais de nouveau médaillée d’argent.

Le sport est une lutte, un combat fait de victoires et de défaites. On grandit de ses défaites autant que de ses victoires. Aujourd’hui, mon envie est toujours là, j’ai ma vie entre mes mains, et je suis en paix avec moi-même. Et j’ai encore un rêve : participer à mes 6èmes Jeux paralympiques à Tokyo en 2020 !

THU