Réveille-matin sans Martin pour le biathlon

Commençons par nous libérer d’un poids. Comment parler du retour de la Coupe du monde de biathlon ce week-end sans revenir sur le coup de tonnerre qui avait conclut l’exercice précédent ? Le quintuple champion olympique, septuple vainqueur du gros globe et treize fois médaillé d’or mondial Martin Fourcade, légende du sport au XXIe siècle, annonçait en mars dernier qu’il quittait les planches et les pas de tir qui firent sa renommée. Ce fut à Kontiolahti, là même où il avait remporté son premier succès chez les grands en 2010. Là même où il mit un point d’honneur à lever les bras une 83e fois, l’ultime, dix ans après jour pour jour. Là même où va redémarrer dans quelques heures, sans lui, la machine qu’il a si joliment entretenu et qu’il a placé dans le cœur d’un paquet de français, les week-ends hivernaux, au coin du feu.

Martin Fourcade et son héritier Johannes Boe

Espérons que l’intérêt ne se soit pas envolé durant cette année 2020 qui nous aura que très rarement donné le sourire. Ce n’est pas le biathlon, c’est un biathlon qui est mort avec le départ de l’empereur Fourcade. On n’oubliera sans doute pas sa brillante sortie l’an passé après une saison 2018-2019 délicate – tout est relatif pour une telle légende – un dernier combat ponctué de sept succès individuels et deux titres mondiaux. Mais son héritage n’avait pas attendu l’annonce d’une fin de carrière pour le destituer du trône et s’emparer de ses biens de cristal. Lors des deux derniers hivers, Martin Fourcade était tombé sur plus fort et plus régulier que lui – c’est dire – en la personne de Johannes Boe. Le Norvégien s’emparé des deux derniers gros globes, dont le dernier grâce à un avantage de deux minuscules points sur son rival Catalan.

Le norvégien fait face à de dangereux français

Le voilà qui va entrer une nouvelle phase de sa carrière, à 27 ans. Déjà dix fois champion du monde, mais toujours dans l’ombre du géant Fourcade, Johannes Boe devient la référence active de son sport. Il est l’immense favori à sa succession tant rien – ou presque – ne semble pouvoir entraver sa progression et sa domination, pas même un congé paternité qui l’avait fait manquer une demi-douzaine de courses la saison dernière. On croirait parler de l’Empire Romain dans Astérix. Mais, chez César comme chez Johannes Boe, on se méfie d’un village d’irréductibles gaulois. La Formule 1 Fillon-Maillet, Lucky Luke Jacquelin et la force tranquille Desthieux, respectivement 3e, 5e et 6e du général l’hiver dernier, s’affichent comme les trois principaux concurrents à l’hégémonie norvégienne.

Jacquelin, Fillon-Maillet, Desthieux en chefs de file

Ce sont les Français qui ont le destin de la saison à venir en main, de leur niveau de performance dépendra la durée du suspens quant à l’indécision du vainqueur final. Quentin Fillon Maillet parait jusqu’alors le mieux taillé pour rivaliser toute la saison avec Boe. Mais Emilien Jacquelin, dont l’ascension est d’une linéarité dingue, a montré qu’il n’était pas loin, et surtout qu’il pouvait répondre dans les grands jours. Tout comme Simon Desthieux, qui cherchera d’abord peut-être à conquérir enfin son premier bouquet de vainqueur, lui qui a si souvent tourné autour (6 fois deuxième ou troisième). La délégation bleue ne sera pas uniquement représentée par ce trio expérimenté. Derrière, on retrouvera le prometteur Fabien Claude, un Antonin Guigonnat en quête de rebond et Martin Périllat-Bottonet, la jeune pousse qui découvrira l’échelle intercontinentale cette saison.

Très peu d’autres concurrents sur la ligne de départ

Un peu partout, les grandes nations se trouvent dans un entre-deux générationnel. Les trentenaires Peiffer, Eberhard, Eder ou Fak ont passé leurs plus beaux hivers, tandis que les cadets Leitner et Samuelsson n’ont pas encore prouvé leur régularité. Pour Johannes Dale, 23 ans et intéressant 9e du général l’an passé, il s’agira d’offrir plus de stabilité au tir pour aller viser plus haut. Entre les deux, Benedikt Doll a toujours joué placé mais rarement gagnant et Alexander Loginov a plus d’un tour dans son sang, son sac pardon. L’exception s’appelle Tarjei Boe, 32 ans, qui a priori possède l’expérience et le niveau pour viser haut. Ce vide s’était annoncé dès les Mondiaux d’Antholz en février dernier, où six biathlètes seulement s’étaient partagé les douze médailles individuelles (J.Boe, Fourcade, Jacquelin, Fillon Maillet, Landertinger, Loginov).

Un globe féminin extrêmement indécis

Chez les femmes, les années passent, les aînées arrêtent (Kuzmina, Mäkäräinen) mais les prétendantes sont toujours aussi nombreuses. Des styles et caractéristiques différentes et, dans une saison très incertaine, il faudra être d’entrée dans le coup et compter un peu moins sur la régularité à long terme. Les meilleures skieuses Tiril Eckhoff, Denise Herrmann et Marte Olsbu Roeiseland s’avancent comme favorites pour sûr, encore faudra-t-il qu’elles restent concentrées derrière la carabine pour gaspiller le moins de cartouches. Dorothea Wierer, la double tenante du titre, et Hanna Oeberg (4e du général), plus tendre à ski, devront être impeccables sur le pas de tir. On attend les confirmations des jeunes Ingrid Tandrevold et Marketa Davidova, le véritable retour de Lisa Vittozzi.

Des Bleues en quête d’un peu plus de couleurs

Et comment ne pas avoir un peu d’ambition en ce qui concerne la délégation bleue ! Même si cela ne s’accorde pas trop avec que nous disions plus haut, le mot d’ordre pour les tricolores sera de retrouver un fil conducteur, une constance. Ce serait l’espoir de revoir chaque week-end Justine Braisaz à la lutte pour la victoire sur le dernier debout, Anaïs Chevalier-Bouchet et Anaïs Bescond aux avant-postes et Julia Simon rayonnante comme lors de sa fin de saison finlandaise l’hiver dernier, drapeau à la main, lauréate de sa première victoire individuelle sur la poursuite de clôture. Chloé Chevalier et Caroline Colombo bénéficieront, suite à la fin de carrière de Célia Aymonier, d’une place assurée en Equipe de France, l’occasion de s’installer au général et, pourquoi pas, participer à leurs premières mass-starts.

On risque d’entendre pas mal parler de virus, huis-clos ou autres tests PCR durant l’hiver, alors réjouissons nous de retrouver au moins temporairement la caravane du biathlon. Demain, ce sont les traditionnelles épreuves individuelles (20km pour les hommes et 15km pour les femmes) qui ouvriront le bal. Et comment ne pas revenir, pour terminer, à la légende Fourcade, qui mettait un point d’honneur à marquer ses adversaires dès la première course. Lors des neuf dernières individuelles d’ouverture, Martin Fourcade s’imposa six fois.

Mathéo RONDEAU