Les athlètes sont souvent imperméables à toute communication avant que la compétition ne soit terminée. La rubrique « Dans la peau » permet à un sportif de partager avec vous ces moments secrets et déterminants qui forgent la réussite de leurs projets.

Olivier Magne nous a régalé pendant 10 ans en Équipe de France, entre 1997 et 2007. Finaliste de la Coupe du Monde en 1999, l’homme aux 90 sélections nous raconte son rugby, le rugby qu’on aime tous.

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Le rugby…

Ça représente avant tout pour moi une atmosphère. Je suis natif d’Aurillac, dans le Cantal, et la maison de mes parents était collée au stade. Toute ma jeunesse a été énormément associée au rugby, c’était mon terrain de jeu favori, pas seulement lors des entraînements en club, mais aussi quand je rentrais de l’école en fin d’après-midi et même en famille.

Le rugby ne se résume pas au jeu en lui-même. C’est une ambiance, avec des rencontres, un état d’esprit, des valeurs. Le jeu crée un lien social très fort entre ses acteurs.

La fameuse « 3ème mi-temps » démontre toute la convivialité du rugby. Quand on est jeune, cela va être le casse-croute partagé avec l’équipe adverse, les retours en bus où l’on commence à chanter quelques chansons sympas, et faire quelques bêtises pas méchantes. Adulte on se permet d’ajouter une bière ou deux.
Il y a un vrai combat, notamment physique entre les deux équipes lors des 80 minutes, avec des tensions, des petits accrochages, mais lorsque l’arbitre siffle la fin du match, les deux équipes se serrent la main et mettent la rivalité de côté. L’équipe que l’on a affronte est un partenaire de jeu, qui est adversaire pendant une durée donnée. C’est finalement un moment fort partagé, qui crée un lien et donc quand tout est terminé le côté social du rugby resurgit.

Le changement, il est surtout dans le fait que quand on était gamin on vivait l’instant présent, il n’y avait pas de projection sur une éventuelle carrière comme c’est le cas aujourd’hui.
Le rugby n’était pas du tout un sport qui permettait à quelqu’un de se projeter à un niveau professionnel, il était uniquement là socialement pour aider les jeunes et les adultes à s’intégrer dans la vie de la ville ou pour trouver un travail.

Il n’y avait pas de projection, et je pense que c’est la plus grande différence avec le rugby d’aujourd’hui. L’approche était plus saine. Désormais, on voit arriver des gamins qui se lancent dans une carrière très tôt, poussés par un environnement qui n’est pas toujours très correct, alors que c’est très aléatoire une carrière.

UNE PRISE DE CONSCIENCE GLOBALE POUR CONSERVER LES VALEURS DU RUGBY

Il y a plusieurs causes à ce changement, mais je pense que c’est surtout les limites que l’on n’a pas su mettre. Il y a un travail d’éducation à faire envers les parents. Il faut leur expliquer que s’ils viennent au rugby avec leurs enfants, ce n’est pas dans l’idée de pousser le gamin à devenir pro, c’est avant tout pour qu’il prenne du plaisir, et s’épanouisse dans toutes les valeurs éducatives qu’a le rugby, c’est là l’essentiel.

C’est vraiment essayer de faire d’en faire une meilleure personne, grâce à des règles, un cadre, qui lui permettent de s’exprimer, et de développer son potentiel affectif et physique. J’insiste beaucoup là-dessus mais seulement parce que j’ai l’impression que cela s’est perdu au fil du temps. Ce travail est à faire non seulement avec les joueurs, les parents, mais également avec les éducateurs. Eux sont là pour tempérer les ambitions, et recentrer les objectifs sur les valeurs dont nous parlions.

J’insiste énormément sur l’éducatif parce que le rugby a été créé pour ça, en Angleterre. C’est un sport avec énormément de codes, de règles assez complexes, et avec un cadre qui ne se limite pas uniquement au fait de jouer. C’est aussi un état d’esprit ou une façon d’être qui a été très cadré par les anglais pour éduquer la jeunesse, et pour faire de ces jeunes-là de meilleures personnes au sein de la société.

Nous étions connus pour le french flair notamment. Je pense que notre nature, on ne la change pas. Il faut essayer de l’entretenir, tourner l’éducation des joueurs vers cela, en prenant en compte les problématiques du rugby à haut niveau. Mais en tout cas, cette qualité que nous reconnaissaient les étrangers, je pense qu’il faut la retrouver c’est à mon sens une qualité essentielle dans le jeu aujourd’hui.

Les gamins ont de toute façon la compétition en eux, dans un premier temps il faut être vigilant, surtout avec les très jeunes.

Et puis si le gamin a des dispositions à aller vers un plus haut niveau, vers 14 – 15 ans, si le rugby lui a transmis toutes les valeurs éducatives, cela en fera d’autant plus un meilleur joueur et une meilleure personne.

La fédération a un rôle très important pour faire en sorte que tout cela soit lié ensemble, et que les enfants qui souhaitent aller vers le milieu pro puissent le faire dans les meilleures conditions.

Il y a déjà des choses mises en place par la fédération comme par exemple de permettre à un enfant de rester dans son club d’origine même après son passage en seconde. Aujourd’hui, même dans les plus petits clubs, les joueurs peuvent avoir un formateur de très bon niveau. Il est hors de question de faire en sorte que tous les jeunes partent vers un seul et unique club parce que l’éducation rugbystique qu’ils vont recevoir est soi-disant meilleure.

Il faut donner énormément de ressources humaines et financières aux clubs amateurs qui ont tout à fait la possibilité de les former jusqu’à 14-15 ans. Après c’est autre chose, on commence à basculer dans une compétition différente, et pour la reconnaissance, il faut évidemment partir dans de grands clubs, tout en respectant un certain équilibre chez les jeunes. L’environnement est très important et il ne faut pas le changer brusquement.

LE MONDE PROFESSIONNEL A MODIFIÉ NOTRE RUGBY

Le rugby a également évolué au niveau professionnel. Il y a deux aspects qui m’ont marqué dans le changement qui s’est opéré ces dernières années. On assiste à un rugby qui est beaucoup plus calculé, beaucoup plus organisé, alors qu’avant c’était plus libre, plus fait à l’initiative. On jouait surtout grâce à l’expérience accumulée tout au long des matchs, et à travers les formations dans les écoles.

Ce type de rugby d’ailleurs développe une créativité essentielle chez l’enfant, même pour le monde professionnel. Il est de moins en moins présent qu’avant, cela génère des joueurs qui sont un peu robotisés par moment, et ça, c’est quelque chose qui me gêne. Sur le terrain il est essentiel d’être capables de s’adapter, d’innover, d’être créatif. Cela permet de surprendre l’autre et de trouver des situations qui seront spectaculaires, non seulement pour les joueurs qui prennent du plaisir, mais aussi pour les spectateurs, qui voient des choses nouvelles. Je regrette donc ce rugby un peu « libre ».

C’est mondial, mais surtout plus marqué dans le rugby français. C’est un sport qui est très rémunérateur, avec de gros enjeux financiers. Il faut sans cesse innover, surprendre, et faire différemment, comme dans n’importe quelle entreprise. C’est ça qui permet de garder une activité importante, le rugby français a du mal à garder une certaine liberté et une improvisation qui a fait que le rugby était attractif. Les entraîneurs sont beaucoup plus précautionneux, ils prennent de moins en moins de risques, on voit un rugby très programmé. Même si on a eu cette année le stade toulousain qui s’est tourné un peu plus vers ce à quoi j’aspire.

Nous étions connus pour le french flair notamment. Je pense que notre nature, on ne la change pas. Il faut essayer de l’entretenir, tourner l’éducation des joueurs vers cela, en prenant en compte les problématiques du rugby à haut niveau. Mais en tout cas, cette qualité que nous reconnaissaient les étrangers, je pense qu’il faut la retrouver c’est à mon sens une qualité essentielle dans le jeu aujourd’hui.

RETROUVER NOTRE ADN : LE FRENCH FLAIR

La fédération à un moment a fait fausse route. En ayant privilégié le physique à la technique, on a perdu un peu de ce qui faisait l’essence même de notre rugby.

On est passé à côté de joueurs très talentueux, et on a oublié de développer des qualités chez ces joueurs qui se retrouvent aujourd’hui dans un rugby très limité et très calculé, ils ont du mal à trouver des automatismes vers un jeu plus ouvert, et avec plus d’initiatives. Aujourd’hui, la fédération a fait un virage à 180 degrés pour revenir à notre identité initiale, en étant un peu patient nous retrouverons donc notre ADN dans le jeu du XV de France.

Depuis quelques années, on a changé énormément de joueurs en équipe de France, car on n’a pas trouvé de continuité dans la sélection. Ces changements étaient aussi accompagnés de celui de l’entraîneur qui à chaque fois avait une philosophie différente et qui prenait donc un nouvel effectif qui lui correspondait. On ne peut pas continuer à changer d’entraîneur national avec des pensées opposées, car cela créer un fort turn-over.

Il y a plusieurs causes à ce changement, mais je pense que c’est surtout les limites que l’on n’a pas su mettre. Il y a un travail d’éducation à faire envers les parents. Il faut leur expliquer que s’ils viennent au rugby avec leurs enfants, ce n’est pas dans l’idée de pousser le gamin à devenir pro, c’est avant tout pour qu’il prenne du plaisir, et s’épanouisse dans toutes les valeurs éducatives qu’a le rugby, c’est là l’essentiel.

Tous ces problèmes ne datent d’ailleurs pas depuis deux ou trois ans. En 2011, on se hisse en finale de Coupe du Monde, mais c’était un peu l’arbre qui cachait la forêt, notre niveau n’était déjà pas très bon. On ne va pas refaire ce qui s’est passé en 2011, il y a eu un concours de circonstances qui nous a amenés en finale, qui était assez incroyable. Il aurait fallu faire une analyse plus éclairée, plus pragmatique de la situation pour essayer de basculer sur un vrai projet qui nous amène sur 10-15 ans à retrouver les qualités de notre rugby afin d’y former les jeunes. Il y a eu un rugby français qui se retrouve un peu perdu, avec plein d’interrogation, et tout le monde a souhaité à un moment ou un autre tirer la couverture vers lui. L’intérêt général a été très loin de tout cela et aujourd’hui je pense que l’on est dans une situation qui doit nous permettre de dire qu’il faut qu’on arrête toutes ces bêtises, et qu’on arrive à mettre en place un projet sur le long terme pour retrouver nos valeurs.

Nous avons un classement aujourd’hui qui nous place très loin de nos anciens concurrents directs, l’Angleterre, l’Irlande et les autres. Nous avons malgré tout une équipe qui peut être dangereuse, mais la problématique c’est que les autres équipes ont engagé un programme, des projets, qui finalement sont établis depuis maintenant une dizaine d’années et ont donc beaucoup d’avance. En 2011, on a battu les Blacks, mais sur les 10 matchs que l’on jouera contre eux, on risque de perdre 9 fois malheureusement.

La performance elle n’est valable que sur la durée, et que si l’équipe de France est capable de gagner 9 matchs sur 10 à chaque fois, pas forcément contre les Blacks, mais contre nos concurrents plus directs. Ce n’est pas faire un exploit une fois et de ne plus exister par la suite, il faut dans le sport professionnel une récurrence, il faut que l’équipe soit représentée.

Le projet de la fédération, c’est de se tourner vers autre chose avec beaucoup d’initiation, de vitesse, et de prise de décision dans le jeu. Avec des joueurs responsables, autonomes, on est sur des presets de jeu et de savoir-faire qui sont ceux qu’on connaissait, mais qu’on a finalement laissés de côté sous la pression des clubs assez importants.
Aujourd’hui il faut qu’on arrive tous à se retrouver derrière un même projet, club amateur et professionnel, fédération, pour justement faire en sorte que la vitrine de l’Équipe de France soit belle. C’est elle qui permet d’attirer les plus gros licenciés, qui permet de représenter notre pays dans les meilleures conditions dans toutes les différentes compétitions.
Il faut arriver à trouver un consensus général qui permette à tout le monde d’y trouver son compte.

Il est évident que je suis disponible et disposé à m’impliquer dans tout cela, à aider la fédération, les clubs, pour entretenir, se projeter. Travailler sur le long terme, pour faire en sorte que cette équipe de France, à laquelle je suis très attachée, retrouve ses couleurs pour qu’on soit fière de notre rugby. Qu’on arrive à retrouver une compétitivité sur la durée, et puis être capable de batailler pour le titre mondial tous les 4 ans et les Grands Chelems tous les ans, il faut être compétitif, il faut qu’on arrive avec des certitudes, donc oui je suis dans les starting blocs pour tout cela.

UNE COUPE DU MONDE ALLÉCHANTE QUI S’ANNONCE

Le Rugby va être sous le feu des projecteurs dans un mois. Il me tarde que cette Coupe du Monde ne commence.

Je regarde le Rugby Championship et l’Afrique du Sud m’intéresse de plus en plus, de par son jeu et son évolution. Les Blacks seront toujours là pour se succéder à leur titre, mais il y a de bons concurrents comme les Gallois, les Irlandais qui sont sur une performance sur la durée qui est assez incroyable, et l’Angleterre également. Nous sommes assez loin de tout cela. Avec une poule ou l’on retrouvera des argentins qui ont bien progressé et l’Angleterre, cela serait un exploit de se qualifier.

Il y a aussi les équipes exotiques, les Fidji, Samoa, Tonga, qui sont des équipes à craindre. Il y a énormément d’avancées dans ces sélections qui structurent un peu mieux leur jeu, tout comme les USA. Malheureusement on a avec nous des équipes qui vont avoir très faim et ce sera donc la question : est-ce qu’on s’est suffisamment préparé pour rivaliser avec ces équipes-là, je ne pense pas, mais on peut toujours y croire.

Je crois de moins au moins au miracle dans le rugby. C’est un jeu qui a tellement évolué, qui est plus préparé avec des identités de jeu bien claires, très efficaces. Nous on est un petit peu dans l’intégration, on ne sait pas trop ce qu’on va mettre en place, avec quel joueur, on va peut-être gagner une fois en 4 ou 5 ans contre l’Argentine ou l’Angleterre, espérons que ce soit lors de cette Coupe du Monde et que nous passions au moins les poules.

OLIVIER