Mélina Robert-Michon : Elle fait tomber les a priori autour de l’âge

Championne de France pour la 34e fois (record absolu dans l’athlétisme français) il y a 10 jours à Salon-de-Provence, Mélina Robert-Michon continue d’affoler les compteurs. A bientôt 42 ans, elle nous prouve que l’âge n’est pas une barrière à la performance. Elle se livre sur sa longévité. Sans recettes miracles, mais avec une dose d’hygiène de vie saupoudrée avec énormément de passion. Entretien avec une grande dame de l’athlétisme et du sport français.

Crédits : WK.Vision

UNE PRÉPARATION PAS PARFAITE ET AUSSI FLUIDE QUE VOULU

Je m’entraîne pour pouvoir faire des performances comme celles de Salon-de-Provence. Mais ce n’était pas gagné, car la préparation n’a pas été parfaite et aussi fluide que voulu. Il faut composer avec le Covid et les changements que cela implique en termes de déplacements qu’on n’a pas pu faire. Il a manqué le stage du mois de janvier où on part au soleil pour faire des séances plus intensives. Là, on a été obligé de les faire à Lyon sous la pluie et le froid. Il y a eu beaucoup d’entraînements dans le filet, forcément les conditions ne sont pas du tout les mêmes. Je manquais de repères et de séances d’intensité et il y avait un peu d’inquiétude sur ma capacité à faire une bonne performance.

Je remercie Amanda qui sort un gros jet juste avant moi, avec son 59m au premier essai. Elle a fait ça juste avant que je lance et ça a été une vraie motivation pour moi. Cela m’a piqué et réveillé et m’a donné le truc qui me manquait. Souvent, sur les compétitions comme les France, sans un énorme enjeu, j’ai du mal à me motiver et à aller au-delà de moi-même. Là, ça m’a donné le petit plus et cela m’a fait du bien. Car j’ai pu être conforté dans l’idée que j’ai encore cette capacité à élever mon niveau quand j’en ai besoin et au bon moment, ce qui est aussi positif. Cela me fait plaisir aussi pour elle, car il y a longtemps qu’on sait qu’elle pouvait sortir une performance de ce niveau-là. Cela confirme son niveau.

Mélina Robert-Michon espère faire tomber son record de France cette saison.
Mélina Robert-Michon espère faire tomber son record de France cette saison.

LA CHANCE SE PROVOQUE EN AYANT UNE BONNE HYGIÈNE DE VIE

Je ne crois pas à la chance dans tout ce que je fais et dans la vie en général. La chance se provoque en ayant une bonne hygiène de vie et en étant passionné par ce qu’on fait. Je n’ai pas de recettes miracles pour performer à plus de 40 ans. Je suis bien entourée, avec des entraîneurs qui savent ce qu’ils font et qui m’ont permis de progresser sans que j’y laisse mon intégrité. Il ne faut pas chercher la performance à tout prix. On voit certains athlètes arrêter, non pas parce qu’ils n’ont plus envie, mais parce qu’ils ne peuvent plus physiquement. Mes coachs sont bien dans l’idée de se dire que le sport, c’est bien mais qu’il ne faut pas y laisser la santé de l’athlète.

J’ai une hygiène de vie plutôt saine. Je fais attention à mon sommeil et à ma récupération. J’évite les excès. Le corps renvoie ce qu’on lui donne. Si on lui donne des choses pour qu’il soit en forme et qu’il puisse travailler tranquillement, il te le rend bien. Si tu fais beaucoup d’excès, le temps que passe le corps à éliminer tout cela, il ne le passe pas à autre chose. Forcément, cela le fatigue plus.

MÉLINA ROBERT-MICHON : EN FRANCE DÈS QU’ON DÉPASSE TRENTE ANS, ON VOUS REGARDE EN VOUS DISANT “C’EST BIENTÔT LA FIN”

En France, dès qu’un sportif dépassé l’âge de 30 ans, on commence à vous regarder en vous disant : “C’est bientôt la fin”. C’est quelque chose qui me motive de montrer que non, l’âge c’est ce qu’on en fait et ce qu’on met derrière. Physiquement, il n’y a pas de raisons qu’à 30 ans, qu’on ne soit pas performant. Au contraire, on doit être meilleur, car on ajoute l’expérience et tout le travail fait avant, qui continue de payer.

Mes entraînements changent tout le temps et c’est aussi ce qui me motive à continuer. Mes entraîneurs savent se remettre toujours en cause et évoluer/changer. Je ne fais pas les mêmes choses qu’avant, non pas parce que je ne peux plus les faire, car je progresse, mais parce qu’on découvre d’autres choses. Je m’estime plus forte physiquement et techniquement qu’il y a 10 ans. Techniquement, on ajoute pierre par pierre, ce que j’avais déjà fait. Au fur et à mesure, je vois que je suis capable de faire ça et on est de plus en plus exigeant et on va de plus en plus loin. Physiquement c’est pareil. Chaque année, quand je coupe, quand je reprends, c’est à un niveau plus élevé que l’année précédente. Il n’y a pas de raisons que cela change.

JE PENSE AVOIR LE PLUS PROGRESSÉ SUR LA PARTIE PSYCHOLOGIQUE

Les charges de travail ne sont pas plus élevées qu’avant, mais tout ce que j’ai fait avant va me servir. Cela fait 20 ans que je fais ça, ce n’est pas comparable avec quelqu’un qui commence. Tout ce que j’ai fait avant, va continuer de me servir. On rajoute une couche à chaque fois et le gain est là car ce qui est fait ne se perd pas.

Je pense avoir le plus progressé sur la partie psychologique ces dernières années. J’ai là ou j’avais le plus de marge, car c’est quelque chose que je n’avais pas assez exploré avant et j’ai commencé à le travailler en 2015. Et encore plus maintenant, car je me rends compte de l’importance de tout ça sur le reste. Ce travail me permet d’être mieux techniquement et physiquement, de mieux appréhender les séances et les changements. Voire compenser, si un jour je suis un petit peu moins bien. Je sais que la tête peut prendre le relais. Cela ne remplace pas les bras et les jambes, mais c’est le truc en plus.

Mélina Robert-Michon regrette qu'un sportif soit considéré comme fini à l'âge de 30 ans.
Mélina Robert-Michon regrette qu’un sportif soit considéré comme fini à l’âge de 30 ans.

MÉLINA ROBERT-MICHON : “AUCUN CHAMPION N’AIME PERDRE”

Typiquement, aux championnats de France, au moment où Amanda fait son gros jet, il y a deux manières de voir les choses. Elle se retrouve trois centimètres devant moi. Soit cela vous met en panique et vous vous dites : “mince je vais me faire taper, je n’ai pas l’habitude de cela, comment ça va se passer ?”. Soit cela vous booste et vous rend meilleur. Le travail psychologique m’a permis de répondre tout de suite et de la meilleure des manières. Cela aurait pu me perturber et que j’en mette plus dans mes jets, en faisant des lancers pourris du fait de cette position à laquelle je n’ai pas l’habitude d’être. Au contraire, je me suis dis : “Pour une fois, il va falloir utiliser cette performance et il n’est pas question que je me fasse taper”. J’ai pu me transcender sans me paralyser.

Il y a eu des années où j’étais sans doute un peu en dessous, mais il n’y avait pas cette densité au disque, comme on peut la trouver chez les hommes à la perche. Gagner des titres dépend de plein de choses. Mais un championnat, même de France, s’il y a de la concurrence, cela va m’aider. Je suis sûre que les années ou je n’ai pas été très performante sur des France, correspondent à des années où il y avait personne et où je n’arrivais pas à aller chercher en moi le petit truc. On a besoin de la concurrence pour être meilleur. L’orgueil est présent. Aucun champion n’aime perdre, même s’il faut savoir perdre pour progresser. Il ne faut pas avoir peur de la défaite, mais il faut s’en servir.

ETRE PERFORMANT A 50 ANS ? RAPPELEZ MOI DANS 10 ANS

La jeune génération qui arrive constitue une source de motivation supplémentaire pour moi. Je crois beaucoup en l’émulation. La différence entre l’entraînement et la compétition est là-dedans, c’est cette bagarre qui fait aller chercher des choses en plus par rapport à ce qu’on fait en séance. L’émulation ne s’arrête pas qu’en France et heureusement, car la motivation ne serait pas la même. Dans ma carrière, là où ça a été le plus dur pour moi, c’est quand j’étais entre deux niveaux. Je dominais au niveau français, mais au niveau international, j’étais encore loin des meilleures. J’étais à la bagarre avec personne. Sur les meetings français, je gagnais facilement et je prenais 5-6m sur les meetings internationaux. C’était compliqué. J’ai sans doute perdu un peu de temps, mais on s’adapte.

Est-ce que c’est possible d’être performant à 50 ans ? J’ai envie de vous dire de me rappeler dans 10 ans (rires). On m’aurait demandé il y a 10 ans, je ne sais pas si j’aurais été capable de dire que je serais encore là à plus de 40 ans. Je ne me pensais pas forcément capable de cela et je me surprends chaque jour. Sans pour autant me poser la question de l’âge. C’est peut-être ça le secret, de ne pas se poser la question ! Je pense que c’est lié à l’entourage et à ce qu’on fait de l’âge. A force d’entendre qu’à 30 ans on est fini, inconsciemment, on se met nous même des barrières. Cela s’imprègne dans l’esprit. Entourez vous de personnes qui croient en ce que vous faites. C’est la base.

ENVIE DE MONTRER D’AUTRES IMAGES COMME POUR LA MATERNITE

Il faut aussi être à l’écoute de son corps. Je pense faire plus attention que par le passé. L’expérience m’a appris que, parfois, il vaut mieux diminuer une séance quand on se sent pas bien et/ou qu’on a une petite gène, plutôt que de se dire qu’il faut absolument la faire. Sinon, on risque de perdre une semaine, plutôt qu’un jour. Il faut relativiser tout cela et savoir être raisonnable, pour voir à long terme. A trop vouloir gagner du temps, on finit par en perdre.

En France, il y a plein d’exemples d’athlètes qui ont arrêté à 30 ans. Mais est-ce qu’on leur a vraiment laissé la possibilité de s’exprimer ? J’ai envie de montrer d’autres images, comme pour la maternité. Des images d’athlètes qui réussissent, car c’est le meilleur moyen de montrer aux autres que c’est possible. Les actes marquent plus que les paroles. Des exemples comme le mien, il en existe un peu dans tous les sports. Prenez Olé Einar Bjoerndalen en biathlon, qui continuait de gagner à 40 ans. C’est aussi une question de volonté. Ce n’est pas sur le plan physique que c’est le plus dur, mais plutôt la fatigue nerveuse et l’usure psychologique que peut provoquer le sport à haut niveau.

Avec ses performances, Mélina Robert-Michon espère changer l'image du sportif qui dépasse la trentaine.
Avec ses performances, Mélina Robert-Michon espère changer l’image du sportif qui dépasse la trentaine.

MÉLINA ROBERT-MICHON : “LE PHYSIQUE CRAQUE QUAND LA TÊTE NE SUIT PLUS”

C’est à cet aspect là qu’il faut être le plus attentif. Le physique craque quand la tête ne suit plus. Je l’ai vu sur des saisons où j’étais un petit peu usée et que j’avais l’impression d’en avoir marre et que je voulais arrêter. Je coupe et cela me permet de me régénérer et je me dis : “Ouais ça me manque en fait”. Et j’y retourne. Faire des coupures pour mieux revenir, c’est important. Quand on va à l’entraînement, c’est pour y être à fond, sinon ce n’est pas la peine de venir et restes chez toi. Faire une séance pour la faire, cela n’apporte pas grand chose.

Je reçois de temps en temps des messages d’athlètes qui disent que je les inspire, que ce soit par rapport à l’âge ou par rapport à la maternité. Cela fait toujours plaisir et si cela peut aider à apporter quelque chose à d’autres athlètes, c’est tant mieux. Je ne le fais pas pour ça, mais cela donne encore plus de sens à ce que je fais.

En France et pas que sur le sport, il y a une vraie réflexion à mener sur l’âge. C’est une question de société, car on retrouve les mêmes réflexions dans les entreprises. Quelqu’un qui a 50 ans, on va commencer à lui faire comprendre qu’il va falloir qu’il laisse sa place à des plus jeunes. Pourquoi ? Les compétences et ce que tu peux apporter dans une société, ce n’est pas une question d’âge mais plutôt de mentalité. Il y a des gens vieux à 30 ans et d’autres qui sont jeunes à 50 ans.

LES BARRIÈRES TOMBENT AU FUR ET À MESURE

Ces barrières commencent à tomber, mais il y a beaucoup de travail à faire. Celui qui perf à 40 ans, tout de suite les gens vont dire : “Lui c’est une exception, c’est dans une discipline particulière”. On va toujours trouver une raison pour chipoter. Je suis sûre que pleins d’autres peuvent faire ce que je fais actuellement. Le disque est une discipline de force et d’explosivité. Je n’ai pas vu d’études là-dessus bien entendu, mais je ne pense pas qu’on soit moins rapide à 40 ans. La part psychologique est très importante. Les gens se mettent des barrières.

Ces barrières, pour moi, tombent au fur et à mesure. Je me surprends chaque jour. On m’aurait dit il y a 10 ans, qu’à presque 42 ans je serais encore capable de faire 63m, je ne sais pas si je les aurais crû. Je vois au jour le jour et je me prouve que je suis capable de progresser, d’avancer. Sans me poser de questions. A Tokyo, le podium il sera vers les 67m et la victoire à 69-70. Je me sens capable de battre mon record de France et si je veux être sur la boite, il faudra sans doute le faire. Je me prépare pour battre mon record et j’aimerais passer la barre des 70m, car c’est quelque chose qui est énorme et que je pensais inenvisageable il y a quelques années.

MÉLINA ROBERT-MICHON

Avec Etienne GOURSAUD