Il y a un an et demi, Julian Alaphilippe réglait au sprint un groupe de costauds sortis dans le Poggio, et remportait haut la main Milan-San Remo. Il remet demain son titre en jeu. Crédit : [Sirotti].

C’était il y a 300 jours. Bauke Mollema, opportuniste et solide comme jamais, levait les bras, grisé par cette sensation unique que seulement quelques champions ont eu l’occasion de ressentir, celle de remporter un Monument du cyclisme. C’était à Côme, destination finale du Tour de Lombardie. Personne ne pensait alors qu’il allait falloir patienter dix mois (dix mois !) avant de retrouver le Monument suivant, Milan-San Remo. C’est pourtant l’essence même de ces rares courses, disputées cinq fois l’an : attendre des semaines, vivre de nombreuses courses « préparatoires » avant la journée décisive, l’après-midi à ne pas manquer, sous peine de s’en mordre les doigts…jusqu’à l’année suivante. Un peu moins de cinq mois après sa date initiale, la Primavera, qui n’aura de printanier que le nom, est le premier grand pilier du calendrier réorganisé de cette saison particulière, condensée, jamais vue. Dans huit jours, ce sera déjà le Lombardie. Il faudra ensuite attendre octobre et l’enchaînement peu commode Liège, Tour des Flandres, Paris-Roubaix, en pleins Giro puis Vuelta.

Quoiqu’il en soit, cela reste un fort symbole que de renouer avec les premières grandes courses – Strade Bianche, Milan-Turin, San Remo, Lombardie – du « cyclisme d’après » du côté de l’Italie, pays d’Europe durement touché par la pandémie de Covid-19, dès février dernier. Bien que totalement fou de bicyclette et de sport en général, le peuple transalpin, meurtri par les ravages insoupçonnés de ce virus, orphelin de plus de 35000 âmes, n’a pas franchement la tête à La Classicissima. Du moins, les hautes personnalités concernées par le passage de cette course vieille de plus de 110 ans n’ont pas toutes semblé rassurées par l’évolution de la situation sanitaire. Ils sont douze maires de la province de Savone, dont les communes bordent la Méditerranée et font partie intégrante du parcours de Milan-San Remo depuis des décennies, à avoir refusé le passage de la course. Par conséquent, il percorso (le parcours) se voit grandement modifié : le peloton ne longera la mer qu’à partir d’Imperia, soit pour les seuls quarante derniers kilomètres !

Et pour cause, ce sont les villes situées entre Savone et Imperia qui ont refusé à l’organisateur RCS l’accès aux routes, celles des fameux Capi. Exit donc Capo Mele, Cervo et Berta, ciao le Passo del Turchino, grande première pour le Colle di Nava (4km à 3%) et auparavant la montée de Niella Belbo, près de vingt kilomètres avec des pentes ne dépassant guère les 3%. Si près des trois quarts du tracé sont inédits, le scénario de ce premier Monument de la saison ne devrait en soi pas connaître de profonds bouleversements, de par la présence dans le final – inchangé, lui – du classique enchaînement Cipressa-Poggio. Il s’agira d’ailleurs demain du soixantième anniversaire de la présence du Poggio di San Remo comme juge de paix de la Primavera. Remous de plus dans la préparation de la course, l’érosion a fait, comme chaque année, des siennes le long de la roulante montée qui précède le final sur la Via Roma de San Remo. Comme le rapportait Vélo Magazine en mars dernier, un glissement de terrain dû à de fortes pluies cet hiver a un temps compromis la bonne tenue de la route d’abord, de la course ensuite. C’est visiblement le cas chaque année, mais aucun véritable aménagement n’est mis en place. Pourtant, la mer Méditerranée est toujours là, un peu plus bas, et elle ne recule pas.

Il n’empêche qu’il y aura bel et bien une course et qu’en haut de ce Poggio, à hauteur de la fameuse cabine téléphonique, on en saura un peu plus sur la physionomie du vainqueur quelques kilomètres plus bas. Lors des trois dernières éditions, le vainqueur de la classique des classiques était sorti au moment de la bascule : Michal Kwiatkowski, aux côtés de Peter Sagan et Julian Alaphilippe en 2017, Vincenzo Nibali en super costaud, seul en 2018, et le même Alaphilippe, qui l’an passé était accompagné d’un joli groupe d’opportunistes parmi lesquels figuraient Naesen, Van Aert, Mohoric, Valverde ou Kwiatkowski. Le dernier sprint massif Via Roma date donc de 2016, et du succès d’Arnaud Démare. Juste avant lui, John Degenkolb et Alexander Kristoff avaient déjà réglé de gros groupes au sprint. Peu importe le scénario de la course, ils ne sont guère plus de quarante hommes à jouer la gagne. Demain, ils seront nombreux à l’ambitionner.

Vainqueur en triomphe des Strade Bianche le week-end dernier, Wout Van Aert fait office de grand favori pour la Primavera de demain. Ses capacités exceptionnelles lui permettent de tenter sa chance en puncheur dans le Poggio, ou d’être le plus fort au sprint Via Roma. Crédit : [AFP]

Certains se sont déjà montrés ces derniers jours, Arnaud Démare ou Wout Van Aert remportant respectivement Milan-Turin mercredi, et les Strade Bianche samedi. D’autres ont déjà eu leur moment de gloire à San Remo, ou s’en sont largement approché. On parle ici de Bouhanni, Ewan, Viviani, Gaviria ou Kristoff pour les sprinteurs, Sagan, Van Avermaet, Naesen ou Kwiatkowski côté puncheurs. Ils ne sont pas les seuls, Philippe Gilbert conservant de l’ambition afin de décrocher enfin un cinquième Monument différent, Vincenzo Nibali son petit grain de folie pour les descentes, Julian Alaphilippe cette tactique de course sans pareille, qui lui a permis de grimper deux fois sur la boîte en trois participations. Un Mathieu Van der Poel fait lui aussi figure de favori, pour son insouciance qui pourrait, sait-on jamais, l’emporter dans un raid fou avant même la Cipressa. Le néerlandais aura à cœur de répondre à deux autres prodiges du cyclisme mondial, Remco Evenepoel, imbattable à Burgos, et Wout Van Aert, impressionnant à Sienne.

Car c’est bien le coureur de Jumbo-Visma qui est le principal homme à battre Via Roma, au vu de ses récentes performances. Aérien sur les Strade, il a su résister aux attaques de Fuglsang avant de lancer la banderille décisive dans le dernier chemin blanc de la course. Il y a trois jours, il s’est montré on ne peut plus facile au sprint à l’arrivée de Milan-Turin, remontant de nombreux cadors pour s’offrir la 3e place sur la ligne, devancé par Caleb Ewan et Arnaud Démare. Le français, qui nourrit de grandes ambitions, a montré durant les deux dernières semaines que sa forme était croissante et désormais optimale, quelques mois après le confinement et sa blessure à la main gauche. Il n’a jamais été aussi proche de décrocher son deuxième Monument. Le bolide de Groupama-FDJ l’a confié au soir de sa brillante victoire à Turin mercredi, il sera « difficile d’arriver au sprint ». Mais, avant toute chose, il faudra digérer le nouveau parcours qui est prévu, ses quelques kilomètres supplémentaires, qui font flirter le total à 300km et rendent encore un peu plus spéciale cette classique.

Près de sept heures de selle. Loin d’être une infamie au regard des interminables heures qu’a passé Fabio Jakobsen en soins intensifs ces derniers jours, placé dans un coma artificiel suite à sa terrible chute sur la ligne d’arrivée de la 1e étape du Tour de Pologne, puis longuement opéré au niveau du visage. Le néerlandais, désormais dans un état stable, ne regardera probablement pas ses collègues demain après-midi. En espérant qu’une belle course, un joli Milano-San Remo plein de remous, puisse servir de petite pensée pour lui.

 

Mathéo RONDEAU