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Après leurs résultats honorables dans un groupe relevé en Coupe du monde, une bonne partie des joueuses de l’Argentine présentes en France, dont la capitaine Estefania Banini, a été exclue de la liste pour les Jeux Panaméricains. La raison : avoir réclamé du changement.

Le 10 août a sonné la fin des Jeux Panaméricains à Lima, au Pérou. La compétition de football féminin s’est soldée par une victoire en finale de la Colombie face à l’Argentine (1-1, T.A.B. 6-7). L’intégralité du tournoi s’est disputée sans le Canada, le Brésil ou même les championnes du monde américaines. Mais surtout sans Estefania Banini. La capitaine emblématique de l’Argentine a été exclue de la liste des 18 joueuses sélectionnées par Carlos Borrello pour défendre les couleurs de l’Albiceleste . Ce n’est pas la seule dans ce cas. Ruth Bravo, Florencia Bonsegundo, Lorena Benitez, Sole Jaimes, Belén Potassa et Gaby Garton étaient toutes présentes en France pour la Coupe du monde le mois dernier. Elles étaient toutes titulaires (sauf Garton et Potassa) au moment de l’honorable match nul contre le Japon (0-0), de la performance courageuse face à l’Angleterre (défaite 2-1) et surtout de l’incroyable remontada contre l’Écosse (3-3). Pourtant l’équipe a dû se passer d’elles durant les Jeux Panaméricains.

Pourquoi leurs noms ont-ils été omis de la liste ? Si de nombreux évènements se sont accumulés avec le temps et que la cause profonde de la crise actuelle remonte à bien plus loin (lire plus bas), l’élément déclencheur ayant motivé cette décision semble avoir été une réunion qui a eu lieu au lendemain de l’élimination de l’Argentine en Coupe du monde. Certaines joueuses, menées par leur capitaine Estefania Banini, ont profité de ce rassemblement pour partager le fond de leur pensée. Celui-ci n’était pas très élogieux vis-à-vis des méthodes et moyens employés par leur fédération, leur staff, et leur entraîneur.
 

La capitaine emblématique de l’Argentine a été exclue de la liste des 18 joueuses sélectionnées par Carlos Borrello pour défendre les couleurs de l’Albiceleste . Ce n’est pas la seule dans ce cas. Ruth Bravo, Florencia Bonsegundo, Lorena Benitez, Sole Jaimes, Belén Potassa et Gaby Garton étaient pourtant toutes présentes en France pour la Coupe du monde le mois dernier.

Résultat, les joueuses qui se sont montrées les plus critiques durant cette réunion ont été exclues de la liste. Si Sole Jaimes a avoué que son absence est liée à ses obligations en club et non pas au conflit actuel, à l’inverse, Florencia Bonsegundo, sélectionnée initialement, a confirmé sur les réseaux sociaux avoir quitté la sélection par solidarité pour ses coéquipières. Banini, Bravo et Potassa ont toutes posté un message similaire (c. f. publication Instagram ci-dessous), mais Garton et Benitez ne se sont pas exprimées publiquement. Officiellement, le sélectionneur Carlos Borrello a affirmé que ces changements dans son effectif sont motivés par l’envie de tester de nouveaux visages. « Je suis ici pour prendre des décisions et lancer un projet pour la prochaine Coupe du Monde, » a-t-il admis dans une interview accordée il y a quelques jours au site internet de la fédération (AFA), « Mon idée est de voir évoluer en tournoi officiel des filles qui n’ont pas eu l’occasion de jouer ou qui ont joué seulement quelques minutes à la Coupe du Monde. » Un discours assez contradictoire au regard des joueuses utilisées durant les Jeux Panaméricains.

 

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Ni descanso, ni lesiones, ni permisos de mi club!! Ganas sobran de estar en la selección! Desde los 5 años entrenando para defender la celeste y blanca! Luchando desde mi lugar la igualdad sin discriminaciones! El cuerpo técnico decidió dejarme afuera. Ellos quienes son los únicos que cobran, ellos que por tener diferencias han decidido darle un punto final a mi sueño de defender a la más linda 🇦🇷! El motivo de esto es muy simple se hablo con todo el equipo que viajo al mundial ya que pensamos que ellos no están a la altura de lo que pretendemos! Queremos el crecimiento real del fútbol femenino, queremos estar a la altura de las potencias! Queremos personas capacitadas con experiencia suficiente para aprender de ellos y no que al salir a jugar nos digan “nos defendemos porque no me quiero comer 11 de nuevo” Ejemplos como ese sobran y son lamentables! Lágrimas en los ojos y el corazón roto pero siempre con la frente en alta y tranquila de haber sido consecuente con lo que dije en esa charla. Siento pena porque esperaba que todas lucharan de la misma manera pero entiendo que quizás les ganó el sentimiento tan lindo de defenderla, quizás a veces para crecer hay que resignar! Orgullosa de quienes si lo hicieron! ¿Cuánto nos falta para que todas digamos no vamos a la Casa Blanca y se haga lo que se dice? 🤔 (palabras de Megan Rapinoe capitana de la selección campeona del mundo). Gracias amigos, familia y a vos por apoyarme! Gracias Argentina por enseñarme la pasión! Voy a seguir luchando porque te amo 🇦🇷 VAMOS ARGENTINA, VAMOS MI SELECCIÓN!

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Les explications de Estefania Banini dans une publication sur son compte Instagram le lendemain de l’annonce de la liste.

De bonnes raisons d’être en colère

Dans une interview accordée au journal argentin Clarin, Estefania Banini a confirmé qu’elle et certaines de ses coéquipières exclues se sont donc exprimées durant la réunion en question. Elles ont agi en tant que porte-parole de leur groupe. Cela faisait un moment qu’elles avaient constaté que « la qualité de la formation était mauvaise et la préparation physique était pire » sous les ordres de Borrello. D’autant plus que ces joueuses ont de quoi comparer : Banini a longtemps évolué aux États-Unis avec les Washington Spirit, Jaimes à l’Olympique Lyonnais, et Bonsegundo joue actuellement à Valence en première division espagnole. Le manque de professionnalisme et de sérieux dénoncé ce jour-là s’est avéré être réel. The Equalizer a publié des photos du programme des Argentines, écrit à la main sur des bouts de papier donnés aux joueuses quelques jours avant leurs matchs en Coupe du monde. Le média américain a aussi rapporté que d’après les témoignages de certaines joueuses, les membres du staff ne savaient même pas utiliser les données GPS récoltées pendant les matchs, qui se sont avérées cruciales pour d’autres équipes.

« Lors de cette réunion, nous avons parlé de ce que nous voulions pour l’équipe nationale, » a raconté Banini. « Le cycle du staff actuel est terminé. Ils font partie de l’équipe nationale depuis plus de 10 ans et le projet n’a jamais été réalisé. » Carlos Borrello s’occupe en effet de la section féminine argentine depuis 1998, malgré une courte période d’absence entre 2014 et 2017 durant laquelle il coachait le club argentin UAI Urquiza. La capitaine a fini par dire : « Je ne me bats pas pour moi-même, mais pour l’avenir de l’équipe nationale ».

Et en regardant le passé de l’équipe nationale justement, les joueuses argentines ont vraiment de quoi se plaindre. Pendant plusieurs mois avant la Coupe du monde, la sélection a traversé une longue période durant laquelle elle n’a pas disputé le moindre match : depuis leur élimination aux Jeux Panaméricains de 2015 (le 19 juillet) jusqu’en 2017 (30 août). Elles étaient à ce moment classées comme « sélection inactive » par la FIFA. Leur traversée du désert a pris fin à l’occasion d’un match amical contre l’Uruguay à Montevideo. La veille de cette rencontre, elles avaient passé la nuit dans un bus, car la fédération argentine n’avait pas réservé de chambres d’hôtel pour les joueuses. Pour couronner le tout, elles n’avaient même pas été payées (à peu près 8 €, 150 pesos par entraînements). Les joueuses ont donc entamé une grève, envoyant une lettre officielle à leur fédération demandant une augmentation de leur « salaire », une amélioration des conditions d’entraînements et d’organisation de leurs matchs officiels. À cette époque, cela avait déclenché le retour de Carlos Borello.

Le déplacement au Chili à l’occasion de la Copa America cette année-là avait un sens hautement symbolique pour ces joueuses. Elles avaient pour but de prouver quelque chose, porter l’attention sur elles et donner encore plus d’élan et d’arguments pour soutenir leur cause. Elles ont terminé 3èmes de la compétition, et ont obtenu, contre toute attente, leur billet pour la Coupe du monde féminine en France lors de matchs de barrages face au Panama (victoire 4-0, puis nul 1-1). La suite de l’histoire, tout le monde la connaît : pour sa 3ème participation au Mondial, l’Argentine a enfin décroché les 2 premiers points de son histoire dans la compétition. Banini et les siennes ont donc pensé que ces résultats plutôt encourageants pouvaient donner un second souffle à leur combat. Elles ont eu tort.

Les inégalités dans le monde du football féminin sont bien trop courantes. Même les Championnes du monde, qui avaient le staff technique le plus fourni comparé aux 23 autres équipes du Mondial, se battent encore aujourd’hui sur d’autres terrains, celui de l’égalité salariale.

« Equal pay » plus tard, conditions égales maintenant

Cette crise ressemble beaucoup trop à celle de l’Espagne après la Coupe du monde 2015. À leur retour du Canada, certaines joueuses de la Roja, menées par la capitaine emblématique Vero Boquete (ancienne joueuse du PSG, qui évolue aujourd’hui aux États-Unis chez les Utah Royals), s’étaient révoltées pour obtenir la démission du sélectionneur Ignacio Quereda. Elles avaient à l’époque les mêmes arguments que Banini et compagnie aujourd’hui. Quereda était en poste depuis 1988, et a finalement été remplacé suite à la révolte. La première décision du nouveau coach, Jorge Vilda, a été d’exclure Vero Boquete. De façon aussi brutale et surprenante que Estefania Banini.

Les inégalités dans le monde du football féminin sont bien trop courantes. Même les Championnes du monde, qui avaient le staff technique le plus fourni comparé aux 23 autres équipes du Mondial, se battent encore aujourd’hui sur d’autres terrains, celui de l’égalité salariale. « Equal Pay! », c’est ce qu’a scandé le public américain à Lyon avant la remise des trophées, soutenant la cause de leur équipe. Mais si la Coupe du monde nous a ouvert les yeux sur quelque chose, c’est bien sur l’énorme fossé qui s’est creusé avec le temps entre, d’un côté l’Amérique du Nord, l’Europe et l’Australie, et de l’autre le reste du monde. Le 13-0 entre les États-Unis et la Thaïlande en était le symbole. L’attitude du Cameroun contre l’Angleterre (3-0) en était la confirmation. Ce qui se passe avec l’équipe d’Argentine aujourd’hui en a révélé la face cachée. Et ce n’est que la pointe de l’iceberg que de nombreuses sélections doivent encore gravir avant de vouloir espérer sérieusement rivaliser avec les États-Unis ou l’Angleterre. Banini le sait. Mais sa fédération refuse de se l’avouer.

Jennifer Tabet

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