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L’annonce du report du Tour de France 2020, courant avril, n’avait rien d’inattendu, compte tenu des circonstances sanitaires, dans l’Hexagone ou en dehors. Pourtant, ils furent nombreux à l’accueillir avec un grand dépit, une forte tristesse. Près de cinq mois après, l’attente est à son paroxysme. Pas même les exploits de Remco Evenepoel à Burgos ou en Pologne, la razzia de Wout Van Aert de la Toscane au Forez n’ont ôté de nos têtes le rendez-vous numéro un de la saison remodelée, le Tour de France. Déjà annoncée comme unique en son genre, avec un parcours extrêmement montagneux et un plateau incroyable, la Grande Boucle s’est vraiment révélée comme le phare du cyclisme mondial, objet de toutes les convoitises. C’est aussi parce que l’été 2019 nous avait sacrément donné l’eau à la bouche, marqué pour nous Français par les performances de Julian Alaphilippe, double vainqueur d’étape et porteur de la tunique jaune durant quatorze jours, et de Thibaut Pinot, rayonnant au Tourmalet, chantant sous la pluie du Prat d’Albis, sombrant dans cette journée tumultueuse vers Tignes.

Ce Tour 2020 était même tellement attendu qu’il en était de plus en plus redouté au fil des courses préparatoires, les favoris à la gagne n’ayant pas le droit à l’erreur à quelques semaines du départ de Nice. Et ce fut tout le contraire. Le Critérium du Dauphiné, point de passage habituel avant le Tour, obligatoire cette année, n’a pas répondu à beaucoup d’interrogations. Il en a surtout créé de nouvelles, entre les mauvaises formes de certains ou les abandons des autres. La victoire est revenue au surprenant Daniel Martinez (EF), preuve que les plans des grandes écuries ont vu leurs plans bouleversés. Reste que Geraint Thomas, Chris Froome et Steven Kruijswijk, deux vainqueurs du Tour et le 3e de la précédente édition ne seront pas au Grand Départ à Nice, qu’Emanuel Buchmann et Primoz Roglic, impressionnants en haute montagne sur le Dauphiné, ont mis du temps avant d’y confirmer leur présence. Si l’on ajoute à cela la mauvaise 5e et dernière étape du Dauphiné de Nairo Quintana et Mikel Landa, la forme en dents de scie de David Gaudu, lieutenant de Thibaut Pinot, et l’accumulation de courses (Occitanie, Ain, Dauphiné) qui a couté de l’énergie au tenant du titre Egan Bernal, ce sont presque tous les principaux candidats à la gagne sur les Champs qui ont rencontré un ennui à quelques jours du 107e Tour de France.

Le Critérium du Dauphiné, point de passage habituel avant le Tour, obligatoire cette année, n’a pas répondu à beaucoup d’interrogations. Il en a surtout créé de nouvelles, entre les mauvaises formes de certains ou les abandons des autres.

Ces quelques péripéties, peut-être anecdotiques au premier regard, pourraient avoir leur part d’importance lorsque le peloton s’attaquera à cette piégeuse étape du haut-pays niçois, dès dimanche, au Mont-Aigoual en milieu de semaine prochaine, sur les pentes du Puy Mary, ou encore du déjà mythique col de la Loze dans les derniers jours. Car ce sont les armadas qui ont été touchées, notamment les deux annoncées, Jumbo-Visma et Ineos, qui ne seront probablement qu’un poil diminuées, mais qui, sans quelques grimpeurs aguerris, verront sans doute BORA-Hansgrohe, Bahrain-McLaren ou EF Pro Cycling tenter de les concurrencer. D’autant que, contrairement à ces trois précédentes formations, auxquelles on peut logiquement ajouter la Groupama-FDJ, le leadership n’est pas encore totalement établi chez Ineos, encore moins du côté de Jumbo. Egan Bernal pourrait être menacé par un Pavel Sivakov complètement décomplexé, ou la surprise Richard Carapaz, prévu sur le Giro dont il est le vainqueur sortant. Primoz Roglic, lui, a certes énormément prouvé, mais il reste potentiellement faillible sur trois semaines, et un Tom Dumoulin des grands jours peut encore le mettre au second plan. Pinot, Quintana, Buchmann, Landa, sans oublier Pogacar, seront leaders uniques. Ce sera peut-être une chance.

Les principaux ingrédients sont en tout cas réunis pour assister à un sacré mois de septembre, empli d’incertitudes quant à la victoire finale, mais aussi sur le déroulement d’une course qui, habituellement calme les premiers jours, sera on ne peut plus mouvementée en cette première semaine. On s’attend à un sprint de costauds sur la promenade des Anglais ce samedi, après une première étape vallonnée. Les cartes seront totalement redistribuées le lendemain entre la Colmiane, le Turini et le col d’Eze, qui verront certainement le maillot jaune changer d’épaules. A ce petit jeu, Julian Alaphilippe est très souvent cité pour revêtir la tunique dorée qui lui a si bien collé à la peau l’an dernier, le long de la côte azurée. Mais la réalité est que, malgré les dizaines de scenarii envisagés, les bordures entre les îles charentaises, des écarts potentiellement gigantesques au sommet du Grand Colombier et de la Loze, sans oublier le fameux Thibaut Pinot en jaune au matin du chrono de la Planche-des-Belles-Filles, chez lui, la veille des Champs, le Tour se décidera étape par étape. Ou au jour le jour, expression chère au Julian Alaphilippe en jaune l’été passé. On a tellement patienté, on l’a tant attendu, qu’il serait bête de ne pas profiter de chaque seconde de ce Tour de France…spécial.

MATHEO RONDEAU