Credit photo : Ville de Limoges

Le rugby est un des sports qui s’est le plus rapidement arrêté l’hiver dernier, confronté comme les autres disciplines à baisser pavillon face à l’ampleur grandissante de ce maudit Covid-19. Nos derniers souvenirs ? Bien que les Bleus furent claqués par une Ecosse conquérante début mars (17-28), on retenait surtout un début de Tournoi tonitruant des hommes de Charles Ollivon, tombeurs de l’Angleterre puis du Pays de Galles. Le tube de l’année, Bordeaux-Bègles, s’en allait cueillir à minima une place dans le dernier carré du Top 14. Toulouse et Clermont tentaient de combler leur retard pris durant le Mondial au Japon, en même temps qu’ils géraient leur épopée européenne, au même titre que le Racing 92, Castres et Toulon. Tout cela s’est brusquement stoppé en quelques jours, les matches furent annulés, les championnats gelés. Si le rugby français s’est vite couché en mars, il est possible que, à l’instar de sa cousine Ligue 1 Uber Eats en foot, le réveil aie sonné un peu tôt. En effet, alors que Top 14 et Pro D2 entament l’exercice 2020-2021 en cette fin de semaine, toutes les conditions ne sont pas réunies pour assister à une saison aussi limpide qu’à l’accoutumée.

Peu exposé au grand public durant le confinement et les longues semaines qui le suivirent, le rugby a véritablement vécu un cauchemar, entre des nations dont les fédérations furent à deux doigts de déposer le bilan et des clubs menacés de faillite si les championnats ne reprenaient pas, pas mieux s’ils le faisaient à huis clos. Aujourd’hui, cette reprise n’est qu’une nouvelle dynamique de façade, tant les clubs ont perdu d’argent et vont continuer à en perdre jusqu’à ce que la situation retourne à la normale. Selon Clément Dossin, de la rubrique rugby de L’Equipe, « La Ligue a estimé le manque à gagner, sur septembre-octobre, à 35 millions d’euros. Mardi, les représentants ont été reçus à Matignon, et ils devraient avoir obtenu des aides ». Car c’est bien cette jauge, qui s’élève à 5000 personnes dans les stades de Top 14 et Pro D2, qui pose problème. Dossin : « 60 à 70% des recettes des clubs proviennent des jours de matchs : places vendues et « hospitalité ». Si les clubs sont limités à accueillir un tiers de leur affluence moyenne, ils perdent déjà deux tiers des 70%. C’est assez destructeur ». Seuls quelques clubs ont pu obtenir une dérogation (La Rochelle, Brive, Clermont), à la condition de ne pas faire partie d’un département rouge, où la circulation du virus est forte. Cette restriction touche la moitié des équipes du Top 14 (Toulouse, les clubs franciliens, l’UBB, entre autres).

Tout cela s’est brusquement stoppé en quelques jours, les matches furent annulés, les championnats gelés. Si le rugby français s’est vite couché en mars, il est possible que, à l’instar de sa cousine Ligue 1 Uber Eats en foot, le réveil aie sonné un peu tôt.

Outre-manche, le rugby est déjà de retour depuis quinze jours. La Premiership est repartie là où elle s’en était arrêtée, avec en point d’orgue la finale le 24 octobre prochain. L’adaptation a été certes stricte, mais très rapide. Laurent Depret, journaliste pour RMCSport, confirme : « Ils ont pris la décision de ne pas reporter de matchs en cas de covid. Si les deux clubs sont en quatorzaine, c’est match nul. Si par contre l’une des deux équipes est en quatorzaine, c’est sa responsabilité, et c’est 0-20 et le point de bonus offensif pour l’équipe qui pouvait jouer ». Un cas de figure qui ne s’est jamais encore produit. Dans le même temps, les fameuses « bulles » se sont mises en place, permettant aux batteries de tests hebdomadaires d’afficher des résultats négatifs. « Depuis le 6 juillet, 850 à 1025 tests hebdomadaires sont effectués » stipule Depret, qui ajoute que ces tests n’ont jamais révélé « plus de dix cas. Il y a trois semaines, ils ont eu un positif. Pareil il y a deux semaines. Et la semaine dernière, zéro positif. Donc ça marche ». Il poursuit : en Angleterre, les rencontres se disputent « à huis clos total. Changement à venir samedi, au Stoop de Twickenham, où Harlequins/Sale accueillera quelques milliers de spectateurs. Si tout est bon, ils appliqueront ce test à tous les stades des différents clubs, qui accueilleront un pourcentage de leur capacité ».

Pour ceux qui préfèreront suivre les rencontres sur leur canapé et devant la télévision, Canal+ conserve les droits du Top 14 et proposera même une nouvelle grille de diffusion, avec deux matches en prime-time les vendredi et dimanche soirs. Plus d’exposition pour une saison qui ne ressemblera à aucune autre, malgré des dates de début et de fin traditionnelles. L’Equipe de France mobilisera plus les joueurs de Top 14, avec une tournée d’automne rallongée. La Coupe d’Europe 2019-20 n’est pas encore terminée, les phases finales se disputeront prochainement, en septembre-octobre, avant qu’un tout nouveau modèle de compétition continentale s’installe. Sans oublier les reports. La Ligue a annoncé qu’une rencontre ne pourrait se jouer si au moins trois cas positifs étaient détectés dans un groupe (joueurs et encadrement). Une règle qui a déjà contraint le report de trois matches ce week-end, et qui en causera d’autres dans les semaines à venir. « C’est clair, avoue Dossin, ça n’a pas commencé que c’est déjà un casse-tête. Chaque journée va apporter son lot d’incertitudes concernant la tenue des matches. Il va falloir recaser les matches reportés dans un calendrier extrêmement dense, où les opportunités vont être peu nombreuses ».

La Ligue a annoncé qu’une rencontre ne pourrait se jouer si au moins trois cas positifs étaient détectés dans un groupe (joueurs et encadrement). Une règle qui a déjà contraint le report de trois matches ce week-end, et qui en causera d’autres dans les semaines à venir.

Les changements s’opèreront également sur le terrain, avec des nouvelles règles à assimiler sur les séquences au sol, et des comportements bien plus sévères attendus des arbitres. De l’autre côté de la Manche, « ils ont mis trois journées avant de s’adapter. Il y a eu des rencontres à 34 pénalités alors que d’habitude, on est sur (au moins) la moitié. Le jeu est haché, donc c’est difficile de se faire une idée sur les premières journées », confie Laurent Depret. Pour Clément Dossin, « il va falloir s’attendre à la même chose. On va avoir pas mal de coups de sifflet, pas toujours bien compris par les spectateurs, parce que ça va annihiler des mouvements offensifs. Comme toujours, ça va finir par se réguler au fur et à mesure ».  

A quelques heures du coup d’envoi du Top 14, essayons malgré tout de nous projeter un peu. Clément Dossin se lance aux pronostics : « Je pense que Bordeaux va rester un des favoris sur la lancée de l’année dernière. Ils peuvent travailler sur la continuité, une bonne dynamique. Toulouse va être pénalisé par les doublons et la Coupe d’Europe, mais on ne peut pas l’écarter. Après, le Racing, le LOU, Clermont seront là. Il faudra voir comment le Stade Français digère cette période difficile, mais ils ont quand même une équipe très solide. L’arrivée de Quesada peut leur faire le plus grand bien ».

Malgré son aspect inédit et la peur, comme la précédente, que cette saison n’aille pas à son terme, il faut garder espoir. A ce sujet, le mot de la fin est pour Laurent Depret : « S’il arrive à l’Angleterre de sombrer dans l’ordre et la discipline, on a souvent constaté que la France se relevait dans le chaos, le bruit et la fureur. Je pense qu’on va y arriver, ça va aller au bout. Parce que tout simplement le rugby professionnel est un animal, et il sent bien qu’il est en danger et qu’il risque de mourir. Donc il lutte pour sa survie, et dans ces cas-là, on est capable de tout ».

MATHEO RONDEAU