Rugby – Cauchemar bleu (France-Nouvelle Zélande 2015) : Récit de Sans Filtre #3

France-Nouvelle Zélande 2015. En ce samedi 17 octobre 2015, la France du rugby a peur, mais elle ne veut pas le montrer. Les médias tentent d’appâter pour une affiche bien connue du grand public français. France-Nouvelle Zélande, c’est l’(autre) essai du siècle en 1994, l’authentique exploit de 1999, l’immense bonheur national de 2007. L’Equipe a « envie de rêver », tandis que Sébastien Chabal, a quelques minutes du coup d’envoi, se mue en chef étoilé, proposant sa version du smoothie de kiwi, avec fruits broyés à mains nues. Tout est fait pour détendre l’atmosphère brûlante du Millenium Stadium. La situation l’est tout autant pour le XV de France. En fait, il suffit d’ouvrir le L’Equipe pour constater l’ampleur de la tâche à venir pour les Bleus.

France-Nouvelle Zélande 2015 : “La France n’a aucune chance”

« La France n’a aucune chance de surprendre les All Blacks. C’est pourtant la seule raison d’y croire », « Une équipe peut-elle changer de style de jeu quand elle n’en a jamais eu ? », tout va pour le mieux dans la meilleure des Coupes du monde. Bien sur, le souvenir de 2011 et de tricolores enterrés un peu trop tôt resurgit, mais ça n’est pas parce que la France fut un foyer majeur de l’illusionnisme ou que l’aller-retour à Lourdes depuis l’Angleterre n’eut pris que quelques heures qu’il faut croire au miracle pour ce quart de finale. Depuis 2011 et le début de mandat de Philippe Saint-André, le XV de France a plus perdu que gagné (22 revers, 20 victoires). Encore heureux, il vient de faire tomber l’Italie, la Roumanie et le Canada en poules. La crainte du pire n’est donc pas passagère, elle s’est installée depuis des mois.

Le premier objectif des Bleus ère PSA est donc de reconstruire une dynamique dans un effectif marqué par la terrible défaite en finale du Mondial 2011 et sérieusement amoindri par les départs en retraite de nombreux éléments clés après le Tournoi suivant (Traille, Rougerie, Yachvili, Bonnaire, Harinordoquy, Nallet, Marconnet, …). L’exercice 2012 est délicat (4e), et la situation ne s’améliore pas. Pis, la France finit bonne dernière en 2013, évite la cuillère de bois grâce à la victoire finale contre l’Ecosse. A un an et demi de la Coupe du monde, le XV de France renoue pour la première fois depuis 2011 avec le succès contre un « gros », l’Angleterre, en ouverture du Tournoi 2014 (26-24). Mais les espoirs s’estompent bien vite et il prend la quatrième place.

France-Nouvelle Zélande 2015 : Michalak pourrait être le facteur X des Bleus

Le temps presse, l’échéance approche, il faut dégager un XV type. Bien difficile pourtant quand on ne parvient pas à enchainer deux belles performances. A l’hiver 2015, les tricolores sont bien pâles contre l’Ecosse, retrouvent quelques couleurs avant de subir une nouvelle claque en Angleterre (35-55), dans un match fou où ils tiennent bon offensivement (5 essais inscrits) mais larguent les amarres en défense (7 encaissés). Pour ce qui est de l’équipe type, on repassera. A Cardiff, contre les Blacks, on retrouve seulement six titulaires de la défaite de Twickenham sept mois plus tôt (Guirado, Maestri, Dusautoir, Le Roux, Nakaitaci, Spedding). Il reste une liste et trois matches de préparation pour tout changer.

Tout, le mot est à peine fort. C’est moins d’un mois avant le coup d’envoi du Mondial que Saint-André trouve sa charnière, faisant de nouveau confiance à Morgan Parra et rappelant un inconstant Frédéric Michalak après avoir écarté François Trinh-Duc et Camille Lopez, son ouvreur du Tournoi quelques mois auparavant. Un choix confirmé par la prestation de Michalak au Stade de France, lors du Test contre le XV de la Rose : précision, éclairs de génie, le toulonnais est de retour et pourrait être le facteur X des Bleus qui n’ont pour autant pas réglé tous leurs soucis. Brice Dulin a été repositionné à l’aile, et ça n’est pas une réussite : il en a fait l’expérience contre le virevoltant Anthony Watson qui l’a planté sur un crochet le long de la touche.

Les tricolores ont le mérite d’être sérieux

Mais il faut bien arriver en Angleterre avec des éléments de motivation, et la composition de la poule française en est un. Elle va pouvoir monter en puissance contre l’Italie, la Roumanie puis le Canada et assurer sa qualification avant de penser plus loin. Plus loin, c’est l’Irlande, un véritable huitième de finale qui conditionnera l’avenir français en phase finale. Si tout n’est pas brillant, les tricolores ont le mérite d’être sérieux et appliqués lors de leurs trois premières rencontres, validant deux bonus offensifs. Le point noir, la blessure de Yoann Huget contre la Squadra Azzurra, Mondial terminé pour le toulousain. Il reste un affrontement corsé face à un XV du Trèfle que les Bleus n’ont plus battu depuis 2011.

Le score est sec, sans appel, 24-9 pour l’Irlande. L’issue aurait largement pu être différente, le maitre à jouer des Verts Johnny Sexton du sortir, mais ce fut sans conséquence tant son remplaçant Ian Madigan réalisa le match de sa vie. Pas de chance. On a pu regretter, aussi, l’absence de sanction sur le futur homme de la rencontre, Sean O’Brien, quand il s’en prit dès l’entame à Pascal Papé via un joli direct du droit dans l’estomac. Un acte resté sans conséquence quand Papé écopa de 70 jours de suspension pour un coup de genou porté à Jamie Heaslip l’hiver précédent. A ce jeu du coup pour coup, les Irlandais furent plus forts, concrétisant leur domination en deuxième mi-temps par deux essais qui scellèrent le sort des Bleus : direction les Blacks en quarts.

France-Nouvelle Zélande 2015 : Les tricolores marqués au fer Black

C’est un retour sur terre brutal pour les Français, condamnés à un nouvel exploit contre les Kiwis. Ils peuvent néanmoins compter sur l’expérience de Frédéric Michalak, toute jeune révélation du Mondial 2003 et lié pour toujours à 2007 et sa passe décisive à Jauzion contre les Néo-zélandais. Samedi 17 octobre 2015, à Cardiff, il est le deuxième plus capé des titulaires français, et un des rares motifs d’espoir. A la 10e minute – 3-3 au tableau d’affichage – son coup de pied de dégagement est trop bas, contré par Brodie Retallick. En un éclair, il passe du rêve au cauchemar. Le géant des Chiefs file marquer le premier essai, tandis que le Toulonnais est au sol, blessé moralement et physiquement. Il va céder sa place dans la foulée. La rébellion tricolore dure dix minutes, les Bleus tiennent le ballon et obtiennent deux bonnes pénalités – une est convertie, 6-10.

Le maillot rouge des Bleus de France est un signe annonciateur du calvaire qui va suivre : il allait y avoir du sang, du feu, des larmes. Les tricolores sont marqués au fer Black, ils reculent à l’impact, et se trouent lorsque le mouvement s’accélère. Milner-Skudder inscrit un deuxième essai, après un dévastateur crochet intérieur sur Brice Dulin (26e, 6-17). Pas le temps de respirer que Dan Carter remet la pression et crée le surnombre d’une chistera après contact à l’aveugle – oui, tout en même temps – et permet à Savea de tripler la mise (31e, 6-24). Les serpents bougent encore après qu’on les ait tués. Les tricolores aussi. Louis Picamoles inscrit en force un essai du fol espoir (37e, 13-24).

France-Nouvelle Zélande 2015 : “Et ça continue encore et encore”

Jamais un espoir de courte durée n’avait été aussi…court. Après une chandelle de Carter récupérée par Smith, les Blacks sont en surnombre grand côté face à une défense française qui se replace à peine, ou peine à se replacer. De quoi se régaler pour Savea, qui se mue en Jonah Lomu et fracasse Nakaitaci et Spedding qui l’empêchaient d’aller tout droit (38e, 13-29). Les Bleus cèdent sur chaque opportunité néo-zélandaise. Jerome Kaino marque en bout de ligne (50e, 13-34). Les tricolores ont le ballon mais n’en font rien. Après 7 phases de jeu, Nakaitaci perd le contrôle, turn-over Black, passe de Carter pour Savea, essai (61e, 13-41). Une-deux d’école entre Read et Faumuina, le pilier revient intérieur pour son troisième-ligne, pas un plaquage sur les porteurs de balle (66e, 13-48).

Comme disait Francis Cabrel, « et ça continue encore et encore ». C’est en tout cas l’occasion de passer en revue les joueurs à la fougère évoluant en France, puisque c’est le rochelais Tawera Kerr-Barlow qui marque, brillamment servi d’un off-load par Nonu de la Rade (68e, 13-55). Il s’offre un doublé dans les instants qui suivent (72e, 13-62). Le temps est long, on se demande même qui a eu l’idée de faire autant durer les matches. Un quart d’heure, c’est bien non ? Le groupe France et ses supporters songent à quitter la planète Terre, se cacher dans un coin et ne jamais en sortir. Neuf essais encaissés, quarante-neuf points d’écart, le deuxième plus important pour un France-Nouvelle Zélande, un record hors catégorie dans l’histoire des phases finales de Coupe du monde.

Cette fois, nul besoin d’ouvrir L’Equipe pour comprendre

Le ridicule ne tue pas, heureusement. Les Bleus ont fait passer l’exploit japonais contre l’Afrique du Sud numéro une mondiale, et la sortie de l’Angleterre dès les poules, humiliée à la maison, pour des broutilles. La performance n’a pas à être étalée, et cette fois, nul besoin d’ouvrir L’Equipe pour comprendre (« Le désastre »).

A quelques secondes de la sirène, Nonu est sur le point de marquer un dixième essai. Les Bleus échappent à ce coup de poignard de plus grâce à Brice Dulin, qui signe un retour in extremis. L’arrière – et ailier – est aujourd’hui à 30 ans un des cadres du XV de France nouvelle génération. Avec Bernard Le Roux, il est le seul rescapé du naufrage de Cardiff. Ils espèrent ne plus jamais revivre le cauchemar de ce France-Nouvelle Zélande 2015. Cinq ans après, les Bleus sont sur le chemin d’un incroyable renouveau, après avoir fait vaciller l’Angleterre à Twickenham. Ils sont toujours en course à la victoire finale dans le Tournoi. Dans vingt-huit mois, c’est la Coupe du monde, à domicile. Et cette fois, on a envie de rêver.

Mathéo RONDEAU                      

Retrouvez le dernier récit de Sans Filtre sur le Tour de France 2011 de Cadel Evans ICI

Retrouvez les notes du Angleterre-France d’hier soir ICI

L’analyse du naufrage ICI