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Nos attentes n’ont pas encore été comblées. Pourtant, on a déjà presque tout vu sur ce Tour de France historique car entamé pour la première fois en septembre. De la pluie, un florilège de chutes lors de l’étape inaugurale à Nice ; une journée comme il en existe peu sur le Tour, mercredi, sans aucun homme échappé ; et une après-midi autrement plus folle et palpitante, hier, sur les routes ventées en direction de Lavaur, initiée par Bora-Hansgrohe et menée tambour battant plus tard par d’autres formations. Il manque cependant aux suiveurs plus ou moins assidus une belle bagarre entre les prétendants à la gagne finale. Dans un coin de leur tête, ils espéraient un premier round sur les chemins du Col d’Eze, d’Orcières-Merlette ou du Mont Aigoual, le parcours extraordinairement relevé leur ayant mis l’eau à la bouche. Mais la réalité a vite repris le dessus. Clairement, aucun favori n’a pris le meilleur sur les autres, la neutralisation étant le mot d’ordre la plupart du temps. Entre les succès à haute vitesse d’Alexander Kristoff, Caleb Ewan et Wout Van Aert, l’échappée belle d’Alexey Lutsenko sur le toit du Gard, seuls Julian Alaphilippe, Adam Yates et Primoz Roglic ont montré les crocs.

Le coureur tricolore de Deceuninck-Quick Step a de nouveau éclaboussé la concurrence de sa classe et de son panache uniques. Avec son attaque tellement prévisible, mais si tranchante, il est parvenu à faire oublier une étape attrayante – jamais vu autant de dénivelé aussi tôt (Colmiane, Turini, Eze) – qui s’était transformée en course à élimination par l’arrière plutôt décevante. Accompagné d’Adam Yates et Marc Hirschi dans le col des Quatre Chemins, Alaphilippe a été le plus robuste sur la Promenade des Anglais pour signer un cinquième succès sur les routes de la Grande Boucle, et revêtir son habit d’or qui lui avait permis d’illuminer le précédent Tour. Tunique qu’il céda malencontreusement mercredi dernier à Adam Yates, au soir de la 5e étape, à la suite d’une pénalité infligée pour un ravitaillement hors-zone. 24 heures plus tôt, Alaphilippe ne pouvait rien faire au sommet d’Orcières-Merlette face à Primoz Roglic, parfaitement emmené par son train Jumbo-Visma. Le slovène, vainqueur au sprint à 1825m d’altitude dans un groupe d’une trentaine d’unités, n’y a peut-être pas fait autant rêver que le rayonnant Luis Ocana en 1971, mais a au moins marqué les esprits.

Car toujours est-il qu’ils sont bien peu nombreux à avoir dévoilé une once d’indication sur leur état de forme et, hormis les quelques hommes cités plus haut auxquels on peut ajouter Pierre Rolland et Guillaume Martin, offensifs vers Orcières, les adversaires du maillot jaune Adam Yates ne se sont pas mis en avant. Le deuxième week-end de course arrive justement à point nommé. C’est en effet le massif pyrénéen qui attend le peloton, avec deux étapes qui ne seront pas les plus rudes de la course, mais qui peuvent déclencher les premières réelles hostilités. Au départ de Cazères-sur-Garonne ce samedi, trois ascensions redoutables, et des descentes tout aussi importantes. Ce Tour fait implicitement l’éloge de la carrière de Luis Ocana, si brillant en 1971 avant de sombrer, sous l’orage, dans la descente du col de Menté, qui sera escaladé après une cinquantaine de kilomètres de course. Il restera un bout de vallée, de répit, avant l’enchaînement Port de Balès-Peyresourde. Le profil rappellera la 15e étape du Tour 2007, dans laquelle Alberto Contador avait tout tenté pour décrocher Michael Rasmussen de sa roue.

El Pistolero qui marqua l’histoire du jeune Port de Balès (11,7km à 7,7%), en attaquant Andy Schleck, maillot jaune désarmé et déraillé, dans un duel à toi à moi sur l’édition 2010, celle du centenaire des Pyrénées sur le Tour. Ancien sentier pastoral, Balès s’est d’ores et déjà révélé être un plat de résistance de choix, d’une rare difficulté (plusieurs kilomètres au-delà de 10% de pente moyenne) dans un décor de rêve. Peut-être eut-il déçu lorsqu’il fut placé dans cette position d’avant-dernier col, notamment en 2017 en direction de Peyragudes. Il n’empêche qu’avec un sommet situé à 36,5km de l’arrivée à Loudenvielle, Balès peut intéresser quelques opportunistes friands de descentes à tombeau ouvert (oui Romain, c’est à toi que l’on songe). D’autant qu’il ne restera ensuite plus que le court Col de Peyresourde (9,7km à 7,8%) pour effectuer le tri. Une montée légendaire certes, mais rarement décisive. Peu nombreux sont les coureurs à avoir attaqué dans Peyresourde. En 2016, Chris Froome accélérait à la bascule pour faire le trou dans l’autre sens de la pente. Cette année, les bonifications distribuées au sommet pourraient motiver les plus forts.

Il y aura un autre point bonus, le lendemain, en direction de Laruns. Après l’inédite ascension de la Hourcère (11,1km à 8,8%), très exigeante au passage, placée au milieu de l’étape, et le col d’Ichère (4,2km à 7%), deux cols qui vont probablement écrémer les rangs du peloton, la décision devrait s’effectuer dans la montée de Marie-Blanque (7,7km à 8,6%). Bien caché dans le paysage béarnais, moins réputé que son voisin Aubisque, ce col possède des rampes assez phénoménales dans sa deuxième moitié. Sur des routes très étroites, les coureurs devront avaler ses quatre derniers kilomètres à 11% de pente moyenne. Les bonifications au sommet, les dix bornes de descente, et la courte partie de plaine (8km) pour rejoindre Laruns sont des critères qui pourraient pousser certains à s’enfuir.

Hier, Tadej Pogacar, Mikel Landa et Richie Porte, piégés dans les bordures, ont concédé de précieuses secondes, et sans doute perdu le Tour de France. Voilà peut-être une autre raison de croire en ces deux étapes montagneuses, en leur capacité à bousculer un peu l’ordre établi au général. Il en faut, des raisons, pour croire à du mouvement sur ce toboggan pyrénéen. En 2016, malgré trois étapes escarpées (Payolle, Bagnères de Luchon, Andorre-Arcalis), l’ennui avait pris le dessus et, au général, ils étaient encore dix hommes à moins d’une minute de Chris Froome.

Mathéo RONDEAU