Les athlètes sont souvent imperméables à toute communication avant que la compétition ne soit terminée. La rubrique « Dans la peau » permet à un sportif de partager avec vous ces moments secrets et déterminants qui forgent la réussite de leurs projets.

Aujourd’hui c’est Philippe Ribière qui nous raconte son parcours. De son enfance à sa découverte du sport jusqu’à son accomplissement en tant que grimpeur et en tant qu’homme.

Je m’appelle Philippe Ribière et je suis né en 1977 en Martinique. Alors qu’on m’avait diagnostiqué la maladie de Rubinstein-Taby à la naissance, il s’avère que ma condition n’est due qu’à un accident de la vie suite à l’absorption d’un médicament par ma mère biologique.

Pour évacuer tout de suite la question de mon handicap, celui-ci se compose de polymalformations. Mes avant-bras sont plus courts que mes bras et j’avais à l’époque 11 doigts et de la peau entre mes phalanges.

J’ai pris conscience de mon handicap dès mon entrée à l’école primaire en remarquant les différences physiques avec mes petits camarades. Mais c’est seulement vers l’adolescence que j’ai vraiment commencé à me poser des questions plus existentielles.

LE SPORT POUR DÉPASSER MES LIMITES PHYSIQUES ET SOCIALES

Je n’ai jamais considéré mon handicap comme la pire chose de ma vie. C’est sûr que ce n’était pas drôle tous les jours d’être différent et qu’il m’était plus difficile qu’un autre de séduire une fille à un âge où on le souhaite fortement. Mais je n’ai pas envie de vous faire croire que ma vie a été dramatique à cause de mon handicap, c’est insupportable d’aller toujours vers ce côté négatif lorsque l’on parle de notre handicap, car je l’ai finalement rapidement accepté.

C’est d’abord en colonie de vacances que j’ai découvert le sport en pratiquant différentes disciplines. Mes parents adoptifs m’ont naturellement proposé d’en faire une tous les mercredis entre le football et le vélo notamment. Mais j’ai totalement accroché en suivant mon frère qui faisait de l’athlétisme.

Je me souviens d’un cross-country organisé dans mon village : alors que j’allais terminer la course, un papa est sorti des barrières pour prendre sa fille dans ses bras et franchir la ligne d’arrivée. Il m’a dit qu’il ne voulait pas qu’un handicapé finisse avant sa fille. J’étais sidéré… Je savais que j’étais différent à cause de ce genre d’actions où lorsque je croisais certaines personnes mal éduquées dans les centres commerciaux.

Je me suis alors dit que le sport pouvait être un bon procédé de communication afin de prouver que je pouvais faire autant, voire mieux que mes camarades. Ça a d’ailleurs été mon meilleur moyen d’intégration car après un premier jour de classe où tout le monde me regardait bizarrement, leur vision de moi changeait dès le cours de sport grâce à mes bonnes performances. C’était surtout vrai avec les garçons, je devenais d’un coup leur pote grâce au sport. Mon humour et mon sens de l’autodérision m’ont également permis d’être mieux accepté.

MON HISTOIRE AVEC L’ESCALADE

Avant l’escalade, je me suis passionné pour le vélo. J’étais très fort, car c’était mon seul moyen de locomotion pour sortir avec mes amis du village. Lors d’un camp de vacances pour adolescent, l’un des moniteurs s’était pris de sympathie pour moi et il m’avait mis à son niveau social. Il était impressionné que je puisse lui « mettre la misère » chaque jour.

Je tenais cette détermination de mon frère adoptif qui m’a toujours dit de ne jamais lâcher en sport. Ce moniteur m’a alors suggéré de pratiquer ce sport afin d’expulser un peu toute cette énergie que j’avais en moi. En rentrant chez moi, j’ai voulu m’inscrire dans un club, mais le responsable m’a directement dit qu’il ne souhaitait pas avoir d’handicapé dans sa structure. C’était tellement violent que je n’ai pas su ou pu répondre. À l’époque, je n’arrivais qu’à communiquer par le sport, mais pas avec mes mots comme je peux le faire aujourd’hui.

J’avais les larmes aux yeux, mais j’ai préféré ne pas indiquer à mes parents la raison du refus du club de vélo. C’est la semaine d’après que j’ai fait la connaissance de mon sport : l’escalade.

Je n’ai jamais considéré mon handicap comme la pire chose de ma vie. C’est sûr que ce n’était pas drôle tous les jours d’être différent. Mais je n’ai pas envie de vous faire croire que ma vie a été dramatique à cause de mon handicap, c’est insupportable d’aller toujours vers ce côté négatif lorsque l’on parle de notre handicap, car je l’ai finalement rapidement accepté.

Dans ce club, la personne en charge m’a simplement posé quelques questions pour savoir si j’avais besoin d’aide particulière, mais il a vu rapidement que non. Nous étions en 1993 et cette pratique a clairement été une échappatoire pour fuir les problèmes que j’avais avec mes parents. Ce n’est que l’année d’après que j’ai commencé à pleinement apprécier l’escalade.

Dès le début, je n’ai pas été considéré différemment par les autres membres du club. Peu importe qu’on soit grand, petit, gros, maigre, la seule chose qui compte c’est l’habilité. Personne n’est venu me féliciter car j’étais handicapé et tant mieux.

Au bout de 2 ans, le moniteur d’escalade m’a proposé de participer à une compétition, mais je pensais qu’il se moquait de moi, que je n’avais pas le niveau. J’avais vraiment peur d’être un imposteur, mais finalement je réussis à finir 3ème sur 4, c’était donc une bonne expérience. J’ai rapidement progressé pour me retrouver aux Championnats de France sur site naturel, j’étais alors le seul grimpeur handicapé à affronter les valides, car il n’existait pas d’handi escalade.

LE RÊVE OLYMPIQUE

Après l’obtention de mon bac en 98, j’ai souhaité prendre une année sabbatique et voyager partout en France pour découvrir mon pays. C’est à ce moment que j’ai entendu que le monde de l’escalade avait ce désir fou de vouloir devenir une discipline olympique. Ça a fait tilt dans ma tête, Jeux Olympiques = Jeux Paralympiques.

Ce fut le début de ma quête, tout d’abord en démarchant des sponsors. J’ai commencé par faire des démonstrations, puis sont venus les premiers articles de presse qui glorifiaient le fait qu’un handi puisse faire de la compétition avec les valides. Lors de l’une d’elles, l’une des icônes américaines de l’escalade moderne, Chris Sharma, m’aperçoit et je me suis tout de suite dit qu’il y avait une connexion possible. Quelques mois après à l’occasion d’une nouvelle démonstration sur les Championnats du Monde de Chamonix, je suis repéré par le plus gros équipementier, Petzl, qui sponsorisait d’ailleurs ce champion américain. Le manager me fait alors rentrer dans le team, car mes projets et ma personnalité l’intéressent et là toutes les portes s’ouvrent.

C’est un moment formidable, avec le début de ma renommée dans le milieu et surtout une prise de confiance personnelle, physique et mentale. Nous sommes en 2002 et de nombreux sponsors me soutiennent.

À ce moment-là, je n’ai pas été égoïste et j’ai pensé aux autres. Les handicapés se plaignent souvent qu’on ne fasse rien pour eux, je me suis dit que ça allait être un handicapé qui allait faire quelque chose pour notre cause. J’ai alors créé l’événement baptisé Handi-Grimpe en pleine année (2003) du handicap décrétée par le président Chirac. Toutes les institutions publiques font la file d’attente pour me contacter, j’ai le vent en poupe. C’est d’ailleurs le premier événement dédié aux personnes handicapées qui faisait venir des valides pour leur faire prendre conscience de notre situation lorsque nous pratiquons l’escalade par le biais d’handicaps artificiels, mains attachées, yeux bandés, etc. J’ai même eu la chance d’accueillir Patrick Edlinger, la légende de notre sport.

SENSIBILISER À LA CAUSE DU HANDICAP

Alors que je commence à faire quelques conférences, certains grimpeurs osent me poser des questions « indiscrètes ». C’est ce qui me donne l’envie d’organiser un grand Tour d’Europe de conférences pour comprendre pourquoi et comment la France est en retard sur le thème du handicap. Différents ministères (Travail et Handicap – Ministère des Affaires Etrangères) m’aident à réaliser ce projet, ce qui est une vraie reconnaissance personnelle et je fais ainsi des conférences dans les ambassades françaises partout en Europe pour sensibiliser sur ces sujets.

À ce moment-là, on a pu me poser la question de mon statut. J’ai toujours aimé dire « qu’avant j’étais un handicapé qui faisait de l’escalade, que je suis devenu un grimpeur handicapé et que désormais je suis un grimpeur professionnel. Le terme handicapé s’est effacé ». Par contre, le terme professionnel est un peu galvaudé, car même si j’ai pu gagner un peu d’argent grâce à mes sponsors, on est très très loin de ce que peuvent gagner les autres sportifs.

J’ai voulu m’engager pour le handicap, car j’etais introverti et c’est grâce au sport que j’ai pu évoluer. Dans ma famille, je n’avais pas vraiment le droit à la parole et mes parents étaient ce que j’appelle des autistes du langage. Ils n’ont jamais su m’expliquer mon handicap, me rassurer par rapport au fait que je ne plaisais pas aux filles ou tout simplement être bienveillants avec moi pour mes résultats scolaires. Alors que nous regardions un reportage sur le nanisme, ma mère m’avait dit que j’aurais le même sort qu’eux : c’est-à-dire mourir jeune et seul…

Alors que je commence à faire quelques conférences, certains grimpeurs osent me poser des questions « indiscrètes ».C’est ce qui me donne l’envie d’organiser un grand Tour d’Europe de conférences pour comprendre pourquoi et comment la France est en retard sur le thème du handicap.

- Philippe

J’ai dû lire beaucoup de livres de philosophie, car je ne pouvais pas parler et m’exprimer en famille ou à l’école. 15 ans après, mes parents ne se sont jamais manifestés pour évoquer une quelconque fierté. Par contre, ils ont très bien su me faire comprendre que je n’étais pas leur fils comparé à mes frères, mais seulement quelqu’un qu’ils avaient adopté.

J’ai fait une sorte d’autopsychanalyse, nécessaire pour me prouver que l’humain n’était pas mauvais.

Malgré mes malheurs, j’ai quand même eu cette chance de voyager, d’avoir un handicap plus simple et d’être dans un pays qui prend plus soin de ses handicapés. J’ai la rage de réussir et de sensibiliser à cette cause, mais il ne s’agit pas d’une revanche.

ENCORE BEAUCOUP DE TRAVAIL POUR CHANGER LA VISION DU HANDICAP

L’un des côtés qui peut le plus m’énerver est le ton condescendant que peuvent employer certaines personnes. Quand je regarde le Téléthon ou que je vois certains reportages, je suis atterré par la façon dont les handicapés sont interviewés. Ils nous font passer pour des idiots, ce serait un premier pas de nous traiter normalement.

C’est la même chose dans le sport où les responsables des fédérations handies prennent des décisions à notre place. Pourquoi ne pas mettre en place des dirigeants handicapés ?

Il faut arrêter de faire croire que les handicapés sont cons. Finalement, ils se mettent à cette place à cause de ce contexte infantilisant. Même si je peux leur reprocher beaucoup de choses, mes parents n’ont jamais utilisé le mot handicapé. Ma mère me disait souvent qu’il ne fallait jamais se servir de son handicap pour obtenir quelque chose.

Je vois par contre de bonnes évolutions, notamment dans le sport handi qui est de plus en plus présent à la télévision. La tenue des Jeux Paralympiques à Paris en 2024 apparaît comme une chance formidable. Même si j’ai certaines critiques à l’égard des dirigeants, j’ai su mettre de l’eau dans mon vin quand ils sont revenus vers moi. On ne peut pas tout résoudre tout seul et si le Ministère des Sports me contacte pour faire la promotion du handisport, je ne dirais pas non.

Mon futur n’est pas encore défini, j’aime dire que je n’ai aucun projet à long terme et que je ne fais que des choses au feeling. Je suis malgré tout en train de préparer ma reconversion dans la photo et notamment au travers de portraits de grands champions.

J’aimerais d’ailleurs faire le tour de France des centres d’handicap. Je considère désormais mon handicap comme un art, à l’image de l’imperfection que l’on trouve dans la nature ou dans les œuvres de sculptures. Je veux montrer aux handicapés que ce qu’ils voient chaque jour dans leur miroir est différent de ce qu’ils verront en photos. C’est grâce à la photographie que je me suis trouvé beau pour la première fois.

À côté de ça, j’ai envie de continuer ma pratique de l’escalade notamment à l’étranger afin de pousser vers des cotations les plus élevées possible. J’ai tellement envie de profiter et de découvrir la vie.

PHILIPPE