Serge Debié est l’entraîneur de Mélina Robert-Michon, lanceuse de disque multimédaillée sur la scène internationale. Plombier de métier, il prouve qu’on peut réussir sans les moyens dont peuvent disposer des pays voisins comme l’Allemagne ou l’Italie.

Credit photo : Mélina Robert-Michon

UNE ETAPE OUBLIEE, C’EST COMME UNE TELE A LAQUELLE IL MANQUE UN PIXEL

Pour être un bon entraîneur, il faut savoir être patient, accepter la critique et se remettre en question. L’humilité est la clé. Il savoir écouter les autres, voir ce qu’il se fait et ce qu’il se dit. C’est un ensemble. La patience pour faire acquérir la bonne technique à un lanceur. Cela demande du temps pour quelqu’un pour être performant et stable. Bien sûr qu’on voudrait que cela aille plus vite. Il faut savoir expliquer à un athlète sa méthode et qu’est ce qu’on va lui faire.

Cela n’arrive pas du jour au lendemain et il ne faut pas oublier certaines étapes cruciales. Si on en oublie une, c’est comme enlever une case à un ordinateur, ou comme une télé à laquelle il manque un pixel. L’image ne sera pas complète. On est là pour empiler les cases. Les athlètes ne sont pas tous égaux dans l’acquisition de la technique. Certains assimilent vite et d’autres moins. Et d’autres vont assimiler plus vite d’autres aspects. Il faut également savoir bien gérer le stress dans les compétition. L’appréhension peut être un gros facteur de détérioration de la technique.

J’ACCEPTE QU’IL Y AIT DES REGARDS EXTERIEURS

J’ai plusieurs façons de procéder. Je peux former un lanceur de benjamin jusqu’à l’âge adulte. Mais je peux m’occuper d’athlètes qui ont déjà de l’expérience et un vécu. Il y a aussi des personnes que je ne côtoie que pour la partie technique. Ils ont leur préparateur physique (NDLR : Jérôme Simian), ce qui est le cas de Caroline Metayer (NDLR : vice-championne de France Elite du poids) ou Mélina Robert-Michon. C’est quelque chose que j’accepte, contrairement à quelques entraîneurs, qui n’acceptent pas le regard extérieur.

De notre côté, cela fait vingt ans qu’on bosse à trois. Oui parfois ce n’est pas facile et dans l’échec, il y a vite la tentation de se dire que c’est de la faute de l’autre. C’est pour ça qu’on attend toujours le débriefing post-compet pour mettre les choses à plat.

ON PEUT FAIRE DES TRANSFERTS DE COMPETENCE D’UNE DISCIPLINE A L’AUTRE

Je m’inspire des autres en permanence. J’ai eu la chance de faire des stages à l’étranger à partir de 2007 et l’évolution a été encore plus importante. L’entraînement des Français ne suffisait pas, bien que cela m’ait permis de progresser. On ne sort pas d’une école spéciale pour être entraîneur. Je suis plombier de métier. Bien entendu, on ne prend pas tout ce ce qu’on peut voir à droite et à gauche. Parfois on ne prend rien, parfois on prend tout. C’est une question de feeling.

On a fait un stage en Afrique du Sud où j’étais avec un entraîneur de marteau. Il a vu ce que je faisais faire à Mélina et il s’en est inspiré pour son athlète. C’est un transfert de compétence. Je fais toujours ce genre de chose. Je m’inspire de ce que sait faire un combinard, en terme de course et sauts, pour essayer de le faire progresser au disque

EVITER D’AVOIR QUELQU’UN DE FORT MAIS QUI NE LANCE PAS LOIN

La vidéo peut être un bon outil pour analyser la technique, mais c’est parfois compliqué à mettre en place. Avec Mélina on en fait de temps en temps. Mais souvent, je filme et elle se regarde après. C’est une lanceuse qui a énormément besoin de se voir. Mais je peux me servir de la vidéo pour faire passer un message à un lanceur et lui montrer ce qu’il ne va pas. Je me sers également de plinths (NDLR : Petite caisse en bois utilisée soit pour faire des bonds, soit pour créer un déséquilibre) pour les perturber.

C’est quelque chose que j’ai pris des sauteurs. J’en mets sur les plateau, pour les mettre en difficulté, qu’ils fassent de la compensation. On les “oblige” à aller vers le bon geste technique. On hésite pas à lancer des engins différentes pour aller vers la meilleure réalisation. Le disque est posé dans la main, mais pas tenu. C’est la force centrifuge qui le fait coller. En lançant des barres ou des gueuses bien tenues dans la main, on peut mieux se focaliser sur le geste. Mais il y a des inconvénients. Il faut savoir doser, pas trop faire tel exercice et pas trop faire un autre. Il faut éviter d’avoir quelqu’un de fort mais qui ne lance pas loin. En France on en a plein, moi le premier quand je lançais.

Serge Debie : “En compétition, il faut montrer de la sérénité et ne pas transmettre son stress. Il faut avoir les bons mots pour renverser une situation. C’est à l’entraînement que se crée ces mots clés”

MELINA S’EST BLESSEE QUE DEUX FOIS DANS SA CARRIERE

Avec notre préparateur physique, on a et on a eu nombre de débats et discussion. J’ai confié pas mal d’athlètes de mon groupe. Quand il s’est occupé de Mélina, elle lançait déjà à 59 m en junior. Force de constater qu’en plus de 20 ans de carrière, elle ne s’est blessée que deux fois et deux blessures non liées à l’entraînement. Il y a des bobos, mais jamais qui ne l’ont contraints à s’arrêter. On s’adapte et on fait pour le mieux. Il ne faut pas bourriner. Une séance peut évoluer en plein milieu. Au bout de dix jets, je peux dire à un lanceur d’arrêter car cela ne sert à rien. Une fille comme Mélina comprend, les jeunes un peu moins…

UN ENTRAINEUR DOIT ETRE CAPABLE D’ENRAINER TOUS LES PROFILS

Un entraîneur doit être capable d’entraîner tous les profils, en n’appliquant pas la même méthode à tout le monde. On sait que certaines choses en marcheront pas rien que sur la morphologie d’une personne. C’est à nous de tout de suite s’adapter. Je ne fais pas faire à untel ce que je fais faire à Mélina.

APPORTER DE LA SERENITE DANS LES COMPETITIONS

En compétition, il faut montrer de la sérénité et ne pas transmettre son stress. Il faut avoir les bons mots pour renverser une situation. C’est à l’entraînement que se crée ces mots clés, qu’on répète pour remettre la personne sur les bons rails. Mardi dernier (NDLR : 15 septembre) j’étais en visio-compétition. Elle concourrait en Croatie. Je pouvais voir tous les jets et je lui disais ce qu’il fallait faire. On procède parfois comme cela, car je ne me déplace pas partout. Il y a beaucoup de compétitions où je ne suis pas là. L’athlète est obligé de se sortir les doigts du cul.

Dans des grandes compétitions comme les France où les championnats internationaux, dès que je peux y être, j’y suis. C’est en 2007 que je me suis rendu pour la première fois à un grand championnat (NDLR : Mondiaux à Osaka). J’y suis invité par la FFA. Elle rentre dans les 12 finalistes pour la seconde fois après 2003. Cela lui a apporté du réconfort. En compétition on n’est pas là pour changer radicalement la technique. On est là pour apporter un plus de sérénité. Je suis parfois angoissé, mais elle ne le ressent jamais. Après je n’ai pas de souvenirs d’avoir fait de miracles.

UN LANCEUR PEUT S’EN SORTIR AVEC SA FORCE MENTALE

Je suis également là pour l’échauffement. S’il y a un truc qui ne va pas, cela se voit dès là ! Le but étant qu’au moment d’entrer sur le plateau, il n’y ait aucun problèmes, sauf facteur exogène. En compétition, soit on sait faire soit on ne sait pas faire. On ne peut rien changer sauf au niveau de l’approche mentale. J’ai vu des compétitions ou la technique n’était pas bonne, mais où l’athlète s’en sortait grâce à sa force mentale.

Mélina lors des JO 2016 est juste parfaite techniquement. L’année suivant aux Mondiaux, c’est beaucoup plus compliqué, portant elle va quasiment aussi loin. Ces difficultés s’expliquent par la forte médiatisation post médaille olympique. Le seul moment où elle a pu réellement bien s’entraîner, c’est lors de notre stage en Afrique du Sud. Sinon cela a été compliqué. Ce sont des choses qu’un entraîneur a parfois du mal gérer. Moi je n’avais jamais connu ça auparavant et je ne connaîtrais peut-être plus jamais cela. L’hiver a été compliqué. Dans ces cas-là, on est tous dans le même panier.

ON EST DES AMATEURS ECLAIRES

Pour tout cela, il faut être capable de créer une belle relation. Etre en fusion avec l’athlète. Sans cela, ca n’aurait jamais marché. A Londres, Mélina était en forme physiquement, mais pas impériale techniquement. Il manquait un petit truc pour aller chercher les deux filles devant. On a fait beaucoup moins de jets à l’entraînement et beaucoup moins d’heures que les autres. De mon côté j’ai un travail et je dois remplir le frigo. Cela dit nous sommes aidés par la Fédération ainsi que par notre club du Lyon Athlétisme.

Mais parmi les huit finalistes, certains coachs sont bien mieux lotis. Je suis un pauvre de l’entraînement en termes d’heures. Par contre, nous sommes des amateurs éclairés. Nous disposons des moyens qu’il nous faut. L’agglomération aide beaucoup également. Mais ce qu’on fait en stage, certains le font toute l’année. On s’entraîne le matin, ensuite je file vite au boulot. Sans Jérôme Simian, je ne pourrais pas. Il gère la partie préparation physique pendant que je suis au boulot. Je n’avais jamais entrainé personne de ce niveau avant Mélina

LE DISQUE N’EST PAS VRAIMENT DEVELOPPE EN FRANCE

C’est une fierté de l’avoir emmenée aussi haut. Cela dit je ne vis pas que là-dessus. J’ai mes enfants et mes petits-enfants à côté. Il faut tout gérer à la fois. Cela dit, c’est une vraie passion. Quand je sors du travail, je ne parle pas plomberie. Quand je sors de la piste, je n’arrête pas de parler athlétisme. Tout est possible dans la vie. Pleins d’entraîneurs semi-pros comme moi arrivent à s’en sortir.

Le lancer du disque n’est pas vraiment développé en France. Cela ne fait malheureusement pas vibrer les Français. Depuis Mélina c’est bien mieux. Il faut dire que Caroline (Caroline Angélini, l’agent d’image de Mélina Robert-Michon) est exceptionnelle et lui ouvre les portes de plein de choses. Elle est connue et reconnue désormais. En France, à part elle et Alexandra Tavernier, aucun lanceur et lanceuse n’a eu de médailles. Il faut en parler car c’est très bien pour le lancer français !

Après il y a l’appel des sirènes. Des coachs qui expliquent qu’ils sont meilleurs que d’autres et qui vont essayer de se faire mousser. Ils veulent attirer des sponsors via les athlètes qu’ils ramènent. Ce ne sont pas des mercenaires mais pas loin. Ils pensent qu’ils sont bons mais ils ne rendent pas un athlète meilleur.

C’EST LA MEDAILLE QUI NOUS FAIT REVER

On sait ce qu’on mange et ce qu’on boit. On ne s’occupe pas des autres. Tous les athlètes sont testés à l’arrivée d’un championnat. On sait qu’à ce moment-là, on se retrouve à peu près à égalité. Et là, Mélina arrive à sortir son épingle du jeu. Nous avons une méthode. On chercher à s’entraîner pour le grand championnat, car c’est cela qui nous fait rêver. Depuis 2007, elle a fait quasiment tous ses records où meilleures performances de la saison en grand championnat. Il n’y a qu’en 2015 à Pékin, où elle se blesse en la qualif et la finale.

Globalement tout ce qui est fait est programmé pour arriver fort le jour J. C’est la médaille qui la fait rêver. On veut la médaille donc on passe le cap. En 2015, on a fait le choix de performer dans les meetings Diamond League. Elle y fait des grosses performance et termine deuxième au général derrière Perkovic. Malheureusement, elle est arrivée usée à Pékin et il y a eu cette contre-performance. L’année suivant, on fait le choix de rester qu’en Europe et de ne faire que trois gros meetings. La fatigue a été moindre et la médaille était au bout.

Cette année a été mauvaise avec le Covid_19. On faisait des entraînements en vidéo, mais ce n’était pas facile avec les enfants, de gérer tout à la fois. Elle était dans la même situation que les parents en télétravail avec les enfants. D’ailleurs, quand elle vient le matin sans les enfants, elle est plus forte que le soir. C’est quelque chose de normal et cela veut dire qu’elle les aime. Quand ils sont là, elle fait attention à eux.

Serge Debie : Tout n’est pas tourné vers le sport en France. On fait même tout l’inverse. A un gamin on lui dit : “Choisis entre les études et le sport“. Dans le groupe j’avais un gamin pétrit de qualités, mais vu qu’il est entré en prépa il arrête.

KEVIN MAYER A UNE MEMOIRE DE CORPS IMPRESSIONNANTE

On peut dire que je suis le conseiller pédagogique de Kévin Mayer sur le lancer du disque. On met en place des choses. Il a une intelligence physiologique et une mémoire de corps impressionnante. C’est facile de travailler avec lui. Par contre c’est un impatient ! C’est un grand plaisir de l’avoir et j’essaie de donner le maximum. C’est quelqu’un de gentil. Il a le même préparateur que Mélina. Il y a des vasques communicantes.

Après il aurait peut-être progressé sans moi. C’est peut-être un œil extérieur qui l’a rassuré. L’année des mondiaux, je ne le vois que deux fois dans l’année. Je ne vais pas le coacher le jour J. Je ne coache pas un athlète que je ne fois pas toute l’année. On me demande parfois de coacher tel ou tel lanceur dans une compétition. Mais si je ne le connais pas, difficile de trouver les bons mots au bon moment.

ON MANQUE D’ENTRAINEURS EN FRANCE

Il y a deux filles actuellement qui mériteraient de percer. Il leur manque de la maturité, je pense surtout à Amanda Ngandu-Ntumba (championne de France élite du poids et troisième au disque). Elle est encore jeune est elle n’a pas encore la niaque de Mélina au même âge. Elle n’est pas encore aux mêmes distances non plus. Au passage, je trouve qu’on manque d’entraîneurs en France. C’est une vraie denrée rare. S’ils y a des foyers d’entraînements, cela aide à la performance.

PIOTR MALACHOWSKI EST COLONEL DANS L’ARMEE POLONAISE

Les Allemands ramassent plein de médailles grâce aux lancers. C’est quelque chose qui a été construit par les Allemands de l’Est d’ailleurs. Quand ils ont restructuré l’Allemagne, ils se sont inspiré de cela, sans les produits bien sur. Mais ils se sont servis de protocoles pour monter leurs structures. Ils ont une politique avec un équivalant de l’INSEP dans chaque Land. J’ai côtoyé un entraîneur de javelot qui était à mi-temps au land et à mi-temps ingénieur. En France, on verra jamais un DRH faire cela. En Allemagne, les entraîneurs ont souvent deux casquettes.

Les athlètes ont davantage de sécurité. Ils sont souvent rémunérés dans des structures comme la police où l’armée. Ils viennent un mois par an après les grandes compétitions et le reste du temps ils s’entraînent. Un gars comme Piotr Malachowski (NDLR : champion du monde du disque en 2015) est colonel dans l’armée polonaise. Youri Sédykh était capitaine également.

Les Italiens sont dans la police. Eux aussi possèdent de vrais centres d’entraînement. En France on n’a que l’INSEP où des pôles. On va sauter à la perche à Clermont, lancer à Boulouris, mais cela reste marginal. Il devrait y avoir un vrai centre d’entraînement à Lyon avec des structures. On a ce qu’il faut, mais on est limité. En Allemagne, ils ne sont pas limité, les Allemands sont pro. Les gamins entrent en 6e dans les centres d’entraînement qu’ils ne quittent qu’au Bac. Entraînement tous les matins de 8h à 10h. Ensuite cours. Et de nouveau entraînement puis cours. Ils font ça 6 fois par semaine. En France il n’y a qu’à l’INSEP qu’on peut voir ça. Ce n’est pas dans notre culture

J’AI EU UN ATHLETE PETRIT DE QUALITES QUI A DU ARRETER QUAND IL EST RENTRE EN PREPA

Tout n’est pas tourné vers le sport en France. On fait même tout l’inverse. A un gamin on lui dit : “Choisis entre les études et le sport”. Dans le groupe j’avais un gamin pétrit de qualités, mais vu qu’il est entré en prépa il arrête. Encore il a tenu un an avec les deux, mais c’était impossible. C’est le système qui veut cela. En Italie, ils vont à l’école le matin, puis l’après-midi est consacré aux activités culturelles ou sportives.

En France on est loin de cela. A Lyon, nos infrastructures sportives sont misérables. En rapport à Bourgoin où j’habitais et où j’ai lancé, il y avait 56 lanceurs avec un entraîneur pro. Il faut être présent pour avoir des résultats. J’ai eu beaucoup de champions de France quand j’étais là. Mais je suis un peu moins présent, j’ai réduit mon groupe. Donc moins d’athlètes et moins de résultats.

SI LA CHAMPIONNE DE FRANCE LANCE A 52M, ON NE VERRA PLUS DE DISQUE A LA TELE

Près de 60% des licenciés font du demi-fond ou de la course sur route. 27 % du sprint. Le reste sont dispatchés dans les autres épreuves. Cela reste faible. A une époque les sauts étaient médiatisés quand Teddy Tamgho faisait des performances. Là on ne les voit plus à la télé. Si, demain, la championne de France du disque lance à 52 m, on ne verra plus de disque à la télé. Manuela Montebrun (NDLR : deux fois médaillée mondiale au lancer de marteau) passait à la télé.

Après on n’a pas la culture des lancers en France. On est davantage tourné vers le sprint. En 1960, on fait zéro médailles, De Gaulle s’énerve de cela et crée l’INSEP. Quatre ans après, des médailles ont été ramenées en sprint. Mais on oublie qu’un lanceur de poids fait 8e aussi. Des journaux qui existaient n’existent plus. Ils mettaient les résultats de tout. Auparavant, la Diamond League n’existait pas mais il y avait des matchs internationaux pour mettre en valeur les Français. C’est devenu une histoire de passionnés désormais.

SERGE

Avec ÉTIENNE GOURSAUD