Julien Sablé – Footballeur/Entraîneur

#AS Saint-Étienne # RC Lens #OGC Nice #SC Bastia #Champion de France de Ligue 2 1999, 2004, 2009

Les athlètes sont souvent imperméables à toute communication avant que la compétition ne soit terminée. La rubrique « Dans la peau » permet à un sportif de partager avec vous ces moments secrets et déterminants qui forgent la réussite de leurs projets.

Les choix de carrières de Julien Sablé ont toujours été guidés par la passion comme le prouve son parcours de joueur dans des clubs de caractère. Amoureux du football, c’est naturellement qu’il s’est tourné vers une reconversion d’entraîneur dans le club de son coeur l’AS Saint-Étienne. Il nous raconte ce passage dans un nouveau métier. (Crédit photos : ASSE).

Dans mon esprit, je n’avais pas prévu d’arrêter si tôt. J’ai pris ma retraite de joueur en 2014, à l’âge de 34 ans. Je me suis toujours dit que je jouerais au maximum de mes possibilités.

Après mon passage à l’OGC Nice, j’ai connu 5 mois de chômage. Le club avait décidé de ne pas me garder et j’arrivais en fin de contrat. J’ai eu la chance d’avoir été choisi par le SC Bastia. J’y ai signé pour deux ans et j’ai été utilisé comme joueur d’appoint pour apporter toute mon expérience et aider le club à se maintenir en Ligue 1. J’ai vécu dans une atmosphère exceptionnelle.

Lors de ma deuxième année en Corse, je jouais peu et je me suis posé la question de savoir ce que j’allais faire. Je savais que je n’allais pas être gardé par le club. J’avais le choix entre jouer en Ligue 2 ou National, ou essayer une aventure que je n’ai pas connue à l’étranger.

J’ai ouvert le spectre au maximum et je me suis même mis à penser au sujet que je ne voulais pas aborder, la fin de carrière. J’ai secoué un peu mon réseau pour voir ce que je pouvais faire et après une grosse discussion avec mon entourage et mes amis qui ont été joueurs, dont Mickaël Landreau, j’avais la possibilité d’entrer dans une entreprise, ce qui m’aurait permis de passer mes diplômes d’entraîneur.

Ce qui était clair dans ma tête, c’est que je voulais rester autour du foot et plus particulièrement être sur le terrain.

UN COUP DE FIL DE L’ASSE, UNE OPPORTUNITÉ EN OR

J’étais en pleine réflexion et j’en avais parlé à mon ancien président de l’AS Saint-Étienne. Il m’a finalement appelé pour me dire qu’une place d’adjoint se libérait au centre de formation, car Laurent Battlès montait avec l’équipe réserve. J’ai rapidement pris la décision d’arrêter ma carrière de joueur, car j’avais cette opportunité de pouvoir être accompagné dans ma reconversion et on a convenu que je passe mes diplômes d’entraîneurs.

Ma décision a surpris beaucoup de monde dans mes proches parce que je suis très attaché au métier de footballeur.

La reconversion a toujours été un sujet sur lequel j’ai été sensibilisé, car mon père me disait souvent que ce serait le match le plus difficile à gagner dans ma vie. Il fallait travailler pour vivre et avoir un nouvel objectif de vie. Vous avez sacrifié toute votre vie pour faire un métier aussi formidable, c’est une lutte à part. Il fallait se fixer à nouveau des rêves, des objectifs et il vous reste la moitié de votre vie à vivre. C’est un moment assez anxiogène.

Mais le football, c’est plus qu’une passion pour moi. Tout le monde me disait que je ne lâcherais jamais le ballon et que je deviendrais entraîneur par la suite. J’ai toujours été le capitaine de mes équipes et tout le monde connaissait ma passion pour le jeu. J’avais également un poste sur le terrain et des qualités qui m’amenaient à être un meneur d’hommes, mais je n’avais pas de grandes qualités athlétiques. Je restais au cœur du jeu depuis tout petit pour pouvoir exister dans ce milieu-là.

J’ai toujours pris mes décisions comme je le sentais, qu’elles soient bonnes ou mauvaises. Je voulais les assumer, mais c’est vrai que celle-ci a été difficile. Je me demandais si ça allait vraiment me plaire. On peut imaginer deux choses, le quotidien où vous sortez d’une bulle médiatique à une vie que vous ne maîtrisez pas parce que vous ne l’avez pas vécue.

Ça a été tout un apprentissage au quotidien avec de nombreux questionnements pendant les quelques mois avant de franchir le pas. Ce qui a été positif dans cette situation, c’est que j’ai été acteur de mon choix. C’est vraiment un conseil que je donne souvent aux joueurs, mais aussi à mes potes encore en carrière.

JE NE VOULAIS PAS QUE LE SYSTÈME ME METTE DEHORS

Je ne voulais pas que le système me mette dehors et surtout, je ne voulais pas finir aigri. Lorsque j’étais au chômage, je l’ai très mal vécu. Heureusement que j’ai eu le soutien de ma famille et de mes amis parce que j’étais très peiné.

Je pense que si je n’avais pas trouvé de club à la hauteur de ce que j’ambitionnais à l’époque, j’aurais été écœuré. Cela m’a permis de vivre mes trois derniers mois de compétition où j’ai vécu mon rêve. J’ai pu anticiper le deuil, j’ai savouré les derniers entraînements, les dernières souffrances physiques. Je commençais petit à petit à préparer ce qui allait être « l’après ». J’ai apprécié de pouvoir vivre mon dernier match en sachant que c’était le dernier, de pouvoir faire la fête que je voulais. Tous ces détails m’ont permis de garder un super souvenir de ma fin de carrière.

Étant un compétiteur né, je ne supporte pas l’à peu près. Quand vous voyez la jeunesse arriver, de mieux en mieux préparée dans les centres de formation et que vous vous commencez à être usé, que vous avez des soucis physiques comme une cheville qui grince tous les matins, que ça vous demande de plus en plus d’efforts, vous savez que c’est le moment d’arrêter.

 

La reconversion a toujours été un sujet sur lequel j’ai été sensibilisé, car mon père me disait souvent que ce serait le match le plus difficile à gagner dans ma vie. Vous avez sacrifié toute votre vie pour faire un métier aussi formidable, c’est une lutte à part.

Je suis quelqu’un de caractère. J’ai eu la chance de faire 4 clubs dans ma carrière. Ils se ressemblaient, parce qu’ils étaient tous populaires. C’est ce que je recherchais, car ces clubs collaient aux caractéristiques de mon jeu, à savoir être besogneux, être au service d’un club et je m’y suis franchement identifié. Je pense que c’était dû à ma formation à l’ASSE parce que c’était un club qui transpirait ça.

Quand vous sortez d’un centre de formation et que vous réussissez, vous êtes dans une bulle, dans un confort. Je n’en prenais pas conscience sur le coup. Je pensais que j’allais être encore accompagné et finalement non. Vous vous retrouvez seul face à vous-même et face à des choses qui semblent normales pour l’évolution d’une personne lambda alors que nous, footballeurs nous sommes dans une bulle et dans une vie accélérée.

Aujourd’hui, les joueurs sont mieux accompagnés par l’UNFP, mais tout est tourné vers la performance. Vous êtes accompagné pour qu’on vous enlève au maximum la moindre contrariété, le moindre tracas. Quand vous êtes joueur, vous êtes obnubilé par la réussite.

DE JOUEUR À ENTRAÎNEUR, LA DIFFICILE ADAPTATION

À l’époque, je voulais comprendre les mécanismes du terrain, comprendre tous les aspects physiques et tactiques. J’ai eu la chance de connaître de grands entraîneurs qui m’ont inspiré. Ça m’a aidé pour préparer mon après-carrière, sans le savoir je faisais de la préformation au métier d’entraîneur.

De tous les entraîneurs que j’ai eus ou même de ce que j’ai pu lire, j’en ressors quelque chose. Celui qui m’a vraiment marqué, qui m’a donné le goût du jeu, c’est mon entraîneur de formation que j’ai eu pendant 3 ans, Gérard Fernandez. Il a éveillé beaucoup de choses en moi.

Même les éducateurs des petits clubs de Marseille, dans les quartiers nord, m’ont appris des choses. J’en garde des souvenirs marquants. Il y a en a un autre qui m’a marqué et qui est ma référence dans l’apprentissage du jeu, dans l’amour du jeu et dans sa conception, c’est Frédéric Antonetti.

Je me suis rendu compte depuis 5 ans que j’ai passé la barrière joueur/entraîneur, que lorsqu’on est joueur on a tendance à râler sur beaucoup de choses, on est tourné sur nous-mêmes, sur notre performance, sur notre état mental. Tandis qu’un entraîneur doit penser à 25 joueurs plus les membres de son staff. Je ne me rendais pas compte de tous ces aspects lorsque j’étais joueur.

Il y a la même gestion humaine même chez les ados en U15, cet équilibre pour obtenir la performance sur le terrain. Chez les jeunes, il y a la performance du week-end, mais aussi l’éducation des hommes qu’ils doivent être. Je le savais, mais je ne pensais pas à ce niveau d’exigence là.

JE SUIS OBNUBILÉ PAR LE BEAU JEU

Dans ce nouveau métier, je suis en apprentissage et je pense qu’on doit l’être toute sa vie.

À partir du moment où l’on pense détenir quelque chose et qu’on ne se remet pas question ou qu’on ne recherche pas, c’est le début de la fin selon moi. Je n’ai pas encore une signature d’entraîneur. Le plus important est de gagner puis ensuite vient la manière avec ce que l’on va mettre en place. Mais j’aimerais qu’un jour on puisse dire que mon équipe joue bien et gagne. Aujourd’hui, je suis obnubilé par le beau jeu.

J’aime beaucoup Diego Simeone dans l’intensité qu’il propose. Contrairement à ce que l’on peut dire, son équipe met beaucoup d’énergie dans la récupération et le pressing, mais elle sait également faire déjouer les grosses équipes, et elle a beaucoup de talent pour ressortir le ballon. J’aime cette énergie-là. J’aime aussi la nouvelle génération d’entraîneurs comme Guardiola ou Tuchel qui révolutionnent le jeu. Il y a des idées à prendre partout, tout le monde s’imprègne de tout le monde et chacun le met à sa sauce.

Le jeu de possession est plaisant à regarder, mais je préfère des équipes comme le Mexique ou la Colombie dans leur pur style sud-américain : un alliage de générosité, de don de soi, de se battre ensemble pour presser, mais aussi de la qualité de jeu en ressortant de derrière.

Je pense qu’on est très bien formé en France par la fédé au niveau des diplômes avec des exemples d’excellent coach comme Frédéric Antonetti. S’il n’y a pas des Bielsa partout dans l’hexagone, il y a de nombreux entraîneurs avec de bonnes idées de jeu.

J’ai la chance d’être dans le staff de Jean-Louis Gasset qui est pour moi, un grand entraîneur. Quand vous l’écoutez parler de foot, vous vous asseyez et vous buvez ses paroles.

MES PREMIÈRES EXPÉRIENCES SUR LE BANC

J’ai commencé à l’été 2014 avec les U15 puis j’ai suivi une progression classique : U19, équipe réserve, directeur du Centre de Formation. J’ai même connu quelques matchs de Ligue 1.

Ce qui m’a toujours plu, ce sont les séances d’entraînement en elles-mêmes. Les diplômes aident énormément, car ça vous nourrit de connaissances et ça vous fournit un cadre nécessaire. Ce sont des années intenses, car on allie le travail très prenant au quotidien dans un centre de formation et la formation au métier d’entraîneur. J’aime aussi le développement technique et tactique, j’aime me poser des questions par rapport à ça.

En tant qu’ancien joueur, tout ce qui est rapport avec la proximité du match est important pour moi : la causerie d’avant-match, la préparation, la pression, l’adrénaline que ce soit en U15 ou chez les pros.

En tant qu’entraîneur, il y a tout le côté éducatif qui est essentiel, mais je préfère quand même le terrain. Les choses sont différentes d’une catégorie à une autre. Chez les U15, vous voyez une grosse progression au bout de 6 mois. Avec l’équipe réserve, vous êtes dans l’anti chambre des pros et l’exigence est encore dans le développement des joueurs, mais ils arrivent au bout de leur formation. C’est une répétition générale avant les pros.

Je me rendu compte depuis 5 ans que j’ai passé la barrière joueur/entraîneur, que lorsqu’on est joueur on a tendance à râler sur beaucoup de choses, on est tourné sur nous-mêmes, sur notre performance, sur notre état mental. Tandis qu’un entraîneur doit penser à 25 joueurs plus les membres de son staff. Je ne me rendais pas compte de tous ces aspects lorsque j’étais joueur.

UNE GÉNÉRATION QUI ARRIVE À MATURITÉ

Ma première génération, c’était les 2000-2001. Cette génération commence à arriver chez les pros. J’ai tissé de grands liens, car depuis 4 ans, ils font partie de mon quotidien. Je ressens une grande fierté même s’il y a eu des moments difficiles, des moments de colères entre nous, d’incompréhensions, des moments de duretés qui pouvaient paraître injustes.

Il y a un double parcours dans leur vie, car ils sont déracinés depuis tout jeune. Je l’ai vécu dans ma vie. Ils avaient besoin d’un réconfort, de parler, de cracher leur mal-être parce que leurs parents leur manquent. Malgré tout, je suis fier du parcours de ces garçons qui sont arrivés en bout de formation.

À l’époque, j’étais dans un apprentissage aussi. Il fallait faire le deuil du joueur. Je venais d’arrêter en ligue 1 donc pour eux, il y a un joueur qui vient d’arrêter et qui devient leur entraîneur. J’ai pu commettre quelques erreurs, car dans les premiers temps j’arrivais de la machine à laver du très haut-niveau, et j’ai mis une énorme pression à mes U15.

J’avais la chance d’avoir un cadre, car on était en binôme. C’était un ancien qui venait pour tempérer un peu tout ça. Quand je suis arrivé, on était là pour gagner alors qu’à cet âge-là, il y a le « comment gagner » qui est plus important, il faut être patient.

Quand on est éducateur, vous avez une somme de travail et une puissance de travail à avoir. C’est pour ça que j’ai beaucoup de respect pour les personnes qui travaillent dans le monde amateur avec un métier en plus au quotidien. C’est quelque chose qui est énergivore et chronophage.

Vous êtes sans cesse en train de cogiter à telle ou telle chose pour faire performer votre équipe ou les faire progresser. J’ai le souvenir de moments de stress et que ça rejaillissait sur les joueurs à certains moments.

Nous sommes beaucoup dans de l’interprétation et dans l’imagination. Quand vous êtes dans la formation, vous êtes obligés de faire beaucoup de choses par vous-mêmes. Par exemple, avec la vidéo. C’est très chronophage. Il faut se débrouiller pour le matos. Il y a plein de choses nouvelles pour moi parce que lorsque j’étais joueur, j’étais entouré.

Un joueur de foot c’est comme une petite PME où il a des gens autour de lui. Par exemple, il a un conseiller financier ou une autre personne pour la gestion de la diététique à la maison. Tout est fait pour être bon le weekend, pour gagner sa place, gagner son contrat.

La vie d’après, je ne m’attendais pas à avoir autant de choses à faire. Plus vous montez et plus vous avez des moyens humains à votre disposition. Vous avez de nouveaux soucis qui émergent comme le management de votre staff. Je n’en prenais pas conscience au début.

Le joueur est très égoïste. J’étais marqué par ça. J’ai joué jusqu’à 34 ans et depuis tout gosse c’était comme ça. Par moment, ça a été rock’n’roll. Moi qui suit très méticuleux, idéaliste et perfectionniste, à un moment donné il y a des choses que vous êtes obligés de laisser sur le chemin. Laisser des tiroirs à moitié ouverts, c’est difficile pour moi.

LA DIFFÉRENCE ENTRE LA FORMATION ET LE MONDE PRO, C’EST L’EXIGENCE

La différence entre la formation et les professionnels, c’est l’exigence. On est là pour gagner.

Quand vous êtes dans un staff, vous êtes au service de votre numéro 1. Vous avez des rôles bien définis pour aider l’équipe, les joueurs et l’entraîneur à performer. Vous êtes liés aux résultats du weekend.

Le bonheur est très éphémère, la pression est très dure. C’est la grande différence avec la formation. Il y a également tous les autres aspects à tous les niveaux, le financier, les employés du club, les supporters, les gens qui aiment ce club, le trading de joueurs. Ce sont deux métiers complètement différents.

Je sais que dans un avenir lointain et j’insiste sur le lointain je voudrais être dans le monde pro. Pour l’instant, je suis dans la formation, je suis en train de me former. Il me manque le BEPF* pour avoir tous les diplômes de foot. Je n’ai aucune idée du poste que je voudrais. Je ne me projette pas trop loin parce qu’on en revient toujours à des compétences et quel niveau sera le mien. Il y a encore trop de choses à apprendre pour avoir des certitudes et dire « je serai un grand numéro 1 un jour ». C’est trop présomptueux.

*Brevet d’entraîneur professionnel de football.

J’ai mon rôle et j’essaye de déblayer au maximum le terrain et faire au mieux ce que Jean-Louis Gasset et Ghislain Printemps me demandent. Aujourd’hui, je suis dans une phase d’expérimentation sauf que c’est paradoxal de dire ça avec ce que j’ai dit parce qu’on n’a pas le temps d’expérimenter, on est là pour gagner. Moi ce qui m’intéresse, c’est que mon club gagne. Parce que s’ils gagnent, cela veut dire que j’ai contribué à ma petite échelle.

Je veux être performant et je ne supporte pas l’à peu près.

Je ne sais pas encore où est mon meilleur rôle.

Je pense humblement apporter ma pierre à l’édifice.

Il s’agit de ma première préparation avec les pros en tant qu’adjoint. Pour moi, ça vaut tout l’or du monde. Je ne me ferme aucune porte. Mais l’avenir c’est aussi des opportunités.

Aujourd’hui, je suis en train de remplir le sac à dos de compétences et après avec mes limites ce sera de savoir où je suis le plus performant tout en sachant que grâce à ce métier-là vous pouvez toujours évoluer, car il n’y a pas de limite physique. Il y a vos propres limites intellectuelles.

En tant que joueur j’étais limité par mon potentiel notamment dans le domaine physique. J’étais un joueur qui pouvait courir des kilomètres et des kilomètres, mais il me manquait l’explosivité et la vitesse. Quand vous êtes entraîneur, vos propres limites, c’est vous-même, ce sont vos croyances, vos mythes. Si vous travaillez sur vous-même, vous progresserez.

JULIEN