Les athlètes sont souvent imperméables à toute communication avant que la compétition ne soit terminée. La rubrique « Dans la peau » permet à un sportif de partager avec vous ces moments secrets et déterminants qui forgent la réussite de leurs projets.

Il y a plus de 15 ans, le destin de Cécile Hernandez a basculé lorsque que les médecins lui ont annoncé qu’elle était atteinte de la sclérose en plaques. Dotée d’un mental à toutes épreuves, c’est par le biais du sport qu’elle a su se reconstruire jusqu’à devenir médaillée paralympique. Elle vous raconte avec ses mots son histoire hors du commun. (Crédits photos : Cécile Hernandez / Luc Percival CPSF)

Je viens d’une région où tous les reliefs sont réunis avec la mer et la montagne. Je dois donc beaucoup au sud-ouest dans ma passion pour le sport depuis l’enfance. Mes parents m’ont mise sur des skis alors que je n’avais même pas 2 ans puis j’ai commencé à pratiquer le volley-ball vers l’âge de 6 ou 7 ans.

Le BMX est arrivé lorsque mon grand frère a pu en avoir un pour Noël. C’est en le regardant durant ses premières compétitions que j’ai eu cette envie de m’y mettre, pour le copier. Cela s’est bien passé et j’ai tout de suite eu des résultats avec des coachs qui m’ont poussé à aller chercher le haut-niveau. À 11 ans, j’ai signé mon premier contrat de sponsoring, ce qui fait que je me suis mise à fond dans le BMX.

BMX, VTT, SNOWBOARD… JE SUIS ACCRO AUX SENSATIONS FORTES

À l’époque, j’étais un garçon manqué. Je suivais partout mon frère et ses copains et j’essayais de les imiter. J’adorais me frotter sur le vélo avec mes amis, mettre des coups de coude, cette sensation de vitesse, les sauts… Je trouvais cette adrénaline qui correspond à mon caractère, mais aussi à celui de mon père qui a longtemps pratiqué toutes sortes de sports extrêmes.

J’étais véritablement tombée amoureuse de ce sport.

Malheureusement, la piste de BMX à côté de chez moi a été démolie. Mais j’ai continué à aller à d’autres endroits, à faire jusqu’à 150 km pour trouver une piste sur Montpellier. Le VTT est alors devenu tendance au détriment du BMX. Mais si j’ai arrêté, ce ne fut pas pour suivre la mode ou pour accepter d’autres offres de sponsoring. C’est simplement une histoire de distance pour m’entraîner, j’ai dû chercher un sport qui y ressemblait et que je pouvais pratiquer facilement. J’avais ce besoin de sensations extrêmes que je ne trouvais pas dans les disciplines que je pratiquais en loisir comme le volley ou le tennis.

J’allais également souvent à la montagne faire du ski et un jour je me suis dit que j’allais essayer le snowboard, car ça allait me rapprocher de ce que je ressentais sur un BMX. J’ai vraiment eu des sensations similaires. Au début, j’en faisais pour le loisir puis par la suite j’ai commencé la compétition en faisant tout le circuit Championnats de France, Coupes de France en saut, en big air* et en half-pipe**. Cette période a coïncidé avec la découverte de ma maladie.

*structure de neige utilisée pour le freestyle et le snowboard

**discipline symbole du snowboard. Elle se déroule au cœur d’un demi-cylindre creusé à flanc de montagne

À la suite du snowboard en compétition, j’ai commencé à faire du freeride* parce que je souhaitais me diriger vers tout ce qui était photo-shoot et des compétitions de freeride extrême. Ma mère m’avait mis sur mes gardes au niveau des blessures, car en cas de pépins au niveau santé, ça aurait pu être très compliqué pour moi dans ma vie professionnelle classique. À la fin de mes études, j’avais monté une agence de communication et d’événementiel sportif, baptisé Tant & Plus.

*anglicisme signifiant « pratique libre ». Consiste à pratiquer le snowboard hors de tout cadre formel.

À l’époque, j’étais un garçon manqué. Je suivais partout mon frère et ses copains et j’essayais de les imiter. J’adorais me frotter sur le vélo avec mes amis, mettre des coups de coude, cette sensation de vitesse, les sauts… Je trouvais cette adrénaline qui correspond à mon caractère, mais aussi à celui de mon père qui a longtemps pratiqué toutes sortes de sports extrêmes.

UN DIAGNOSTIC BRUTAL ET UN ARRÊT INSTANTANÉ DE TOUTES MES ACTIVITÉS

Finalement j’ai continué à rider et en octobre 2002, je me suis réveillée un matin totalement paralysée. Ça a été l’arrêt brutal de tous les sports que je pratiquais. Quand tu commences le sport depuis toute petite et que le sport est toute ta vie, c’est dur. J’avais créé une société liée à mes activités et tout s’est arrêté. J’avais 28 ans.

Tout ce pour quoi tu t’es battue s’effondre.

Tout a commencé en 2000, j’ai commencé à avoir des troubles. Un matin, je me suis réveillée et j’avais un gros filtre sur les yeux qui est resté pas mal de temps. Je suis allé voir mon ophtalmo qui m’a conseillé d’augmenter la force de mes lunettes. Quand je courais ou que je faisais du sport en général, je me sentais moins fraîche. J’avais des sensations bizarres au niveau des jambes. Les médecins me disaient que j’étais fatiguée parce que je faisais beaucoup trop de choses. Comme on me connaissait hyperactive et hyper sportive, les médecins m’ont toujours dit que c’était lié à l’hyperactivité.

J’ai été officiellement diagnostiquée de la sclérose en plaques en 2002.

J’ai eu des troubles moteurs sur mes jambes et j’ai perdu la vue, c’était les prémisses de la maladie. Aucun médecin n’avait su le détecter et c’est pourquoi j’étais vraiment en colère. Si les médecins avaient un peu plus réfléchi sur mon cas et s’ils s’étaient moins penchés sur le côté mécanique et plus sur le côté neurologique, je ne serais jamais arrivée à ce réveil où j’étais totalement paralysée des jambes.

Je l’ai très mal vécu et le mot est faible. J’ai eu l’impression pendant 1 mois de vivre un cauchemar éveillé. Surtout, les médecins m’ont dit qu’il se pouvait que je ne marche plus jamais et que j’aurais sans doute une espérance de vie qui serait écourtée. Tout était contre tout ce que j’avais créé jusqu’à présent. Cela a été vraiment très dur à digérer.

LA SCLÉROSE EN PLAQUES, UNE MALADIE QUI TOUCHE LE SYSTÈME NERVEUX CENTRAL

D’une manière générale, les symptômes de la maladie sont les suivants : fatigue, douleurs musculaires ainsi que des troubles de toute sorte comme l’équilibre, la vision, la concentration, la respiration, la déglutition, des troubles sexuels, des troubles sensoriels, des sensations de fourmis dans les jambes, des troubles urinaires, des troubles sensitifs ou encore des troubles de la force.

C’est une maladie qui touche le système nerveux central donc tout ce que le corps fait peut devenir problématique.

Chez moi, cela a commencé avec des troubles moteurs, car je ne marchais plus du tout. J’avais du mal à écrire, à parler, à déglutir, à boire et à me concentrer. Aujourd’hui, c’est différent parce que j’ai suivi une rééducation pour aller le mieux possible, mais j’ai encore beaucoup de problèmes à effectuer des actions qui paraissaient simples.

Dans mon combat contre la maladie, le sport ne m’a aidé que par procuration. C’est-à-dire que vu que je ne pouvais pas en faire, j’ai continué d’organiser de gros évènements rassemblant de 20 000 à 30 000 personnes avec ma société.

J’ai ainsi fait une croix sur le sport pendant 10 ans.

En parallèle de mon activité de chef d’entreprise, j’ai décidé de devenir journaliste au Figaro en tant que rédactrice en chef de toute la zone handisport. C’était une autre manière de rester au contact de cet univers sportif.

LA REPRISE DU SPORT, UNE RENAISSANCE

Ma reprise du sport a été surprenante. On m’avait demandé de participer à un raid vélo en tant que marraine. Je ne voulais pas de ce rôle initialement et je voyais qu’il y avait des personnes handicapées. Je me suis retrouvée dans ce raid en tandem avec une personne valide.

À ce moment-là, je me suis rendu compte que je pouvais faire du sport malgré tout ce qu’on a pu me dire, car cela pouvait aggraver ma maladie. Évidemment, à certains moments, je n’aurais pas pu faire de vélo. Mais à partir de 2012, je marchais avec une canne. Je m’étais battue pour sortir de tout ça et j’ai rencontré un super kiné qui m’a aidé dans mon combat pour l’autonomie.

Cécile Hernandez en bronze - Jeux paralympiques 2018

Quand je me suis retrouvée sur ce vélo en tandem, j’étais comme une enfant. Je pleurais et j’avais des étoiles plein les yeux. Cela a été une renaissance.

On faisait alors entre 60 et 80 km par jour. Ce raid s’est super bien passé et l’on a été performant puisqu’on a été à chaque fois sur le podium. À la fin du raid, je me suis dit que j’allais continuer. Je me suis mise à courir en piscine même si on me disait le contraire parce que j’avais des troubles de l’équilibre. Ensuite, je me suis mise à la marche un peu rapide, mais je tombais souvent.

Je me relevais et je me battais.

Tout a basculé en décembre 2013 à l’occasion du Micro d’Or Valmorel. J’étais là-bas pour parler des futurs Jeux Olympiques de Sotchi en tant que journaliste. J’ai alors fait la rencontre de Patrice Barratero, snowboarder handisport amputé d’une jambe, dans un hall d’hôtel. Je ne savais même pas que l’on pouvait faire du snowboard avec une amputation. Cela m’a motivé à l’idée de reprendre mon ancienne discipline. Je suis allée louer une planche, des boots et je me suis mise à pleurer.

Quand je suis arrivée sur la neige, j’ai une grosse appréhension et je suis tout de suite tombée. Je suis remontée sur la planche et je suis arrivée à faire 2-3 virages, c’était très différent de ce que j’avais connu quand j’étais valide. Ça manquait de fluidité et j’étais hésitante.

Mais j’étais très fière d’avoir pu terminer cette première piste. Patrice m’a dit qu’ils recherchaient des personnes pour intégrer l’Equipe de France de snowboard.

UN COUP DE FIL INATTENDU QUI FAIT BASCULER MA VIE

Quelques jours après, je rentre à Paris et je reçois un coup de téléphone de l’entraîneur de l’équipe de France qui me dit qu’il aimerait bien me tester. Durant les vacances de Noël, je suis partie à la montagne pour me réapproprier la manière de faire du snowboard. C’était très moyen, mais je progressais et je retrouvais quelques sensations.

En janvier 2014, l’équipe de France a décidé d’aller me tester directement sur une Coupe du monde dans le Colorado aux États-Unis. Ils me préviennent la veille pour le lendemain. On arrive avec quelques jours d’avance et j’ai seulement eu le temps de m’entraîner pendant 3 jours.

Je finis 4ème sur ma première Coupe de Monde alors que je venais de nulle part et que les autres filles étaient sur le circuit depuis 4 ou 8 ans. À la fédération, ils ont eu les yeux qui brillaient et ont décidé de tout faire pour m’obtenir une licence pour que j’aille aux JO de Sotchi. C’était 2 mois jour pour jour avant les jeux.

Quand j’ai appris que je faisais partie de la délégation française, c’était fou ! Comme je n’avais pas fait de course internationale, on a dû demander une autorisation spéciale. Le 10 février, je m’attendais à être sur la liste, mais je n’y suis pas.

J’étais dégoutée parce que tout le monde avait commencé à me monter la tête.

Mais nouveau rebondissement le lendemain, la fédération a sorti un communiqué de presse spécial qui annonçait sa nouvelle recrue pour les Jeux Paralympiques : Cécile Hernandez.

Quand j’y pense, c’était un conte de fées pour moi. Dans la vie tout peut arriver.

La mienne est faite d’ascenseurs émotionnels. J’ai perdu ma mère alors que tout allait bien pour moi. Ensuite, on me dit que je vais aller aux jeux, dans un premier temps je ne suis pas sur la liste et finalement le lendemain j’y suis.

Ma vie, c’est un peu les montagnes russes avec du relief et c’est pour ça que le snowboard convient bien à ma personnalité. Dès cette première olympiade, je gagne une médaille qui va complètement changer ma vie. J’ai arrêté d’être journaliste, je suis revenu vivre dans le sud pour ne faire que du snowboard et être payée par la fédération et l’équipe de France des Douanes. De quelque chose qui devait être triste comme ma maladie, j’en ai fait un beau conte de fées et j’en suis fière.

Ce qui m’a permis d’obtenir la médaille d’argent au cross*, c’est que je suis arrivée à Sotchi sans me mettre de pression. Je sortais de nulle part, je ne m’étais pas beaucoup entrainée. Je suis arrivée avec toute la légèreté et toute la motivation du débutant. Je ne connaissais rien au système et j’étais là juste pour prendre du plaisir parce que je voulais prendre une revanche sur tout ce que je vivais de plus noir.

*parcours d’obstacle chronométré sur la piste comprenant des bosses, des portes et des virages relevés.

C’est à cette occasion que j’ai rencontré le président de la République de l’époque, François Hollande le 15 juin 2014 où il nous a remis la médaille de Chevalier de l’ordre national du Mérite, une petite broche toute bleue. J’ai partagé ce moment avec ma famille, car elle pouvait m’accompagner à l’Élysée. Se retrouver honorée et distinguée devant ma fille et mon père, c’était complètement dingue ! C’était une fierté. Cette broche et même mes médailles des Jeux, tout le monde dit qu’il faut les mettre dans un coffre, mais moi je préfère qu’elles vivent donc je les transporte un peu partout. Elles symbolisent et concrétisent mon combat de tous les jours. C’est la finalité de mes années de galère avec cette maladie, des années d’entraînement et la concrétisation de tout ce que j’ai pu faire en tant que femme et maman.

Dès cette première olympiade, je gagne une médaille qui va complètement changer ma vie. J’ai arrêté d’être journaliste, je suis revenu vivre dans le sud pour ne faire que du snowboard et être payée par la fédération et l’équipe de France des Douanes. De quelque chose qui devait être triste comme ma maladie, j’en ai fait un beau conte de fées et j’en suis fière.

LE GLOBE DE CRISTAL, LA RÉCOMPENSE D’UNE ANNÉE DE TRAVAIL

Après cette seconde place aux Jeux, j’ai réussi à être Championne du Monde l’année suivante à la Molina en Espagne en Banked Slalom*. Je réussis à remporter mon premier Globe de Cristal qui récompense le classement général de la Coupe du Monde. Cela voulait dire que j’avais travaillé dur toute l’année. J’ai vachement pleuré quand je l’ai eu. Comme le Globe de Cristal a une forme ronde, je me dis que la roue tourne toujours.

*parcours sinueux de virages relevés en dehors des pistes

Mais ma maladie peut parfois me gêner en pleine compétition comme lors des Championnats du Monde 2017 au Canada. Celle-ci évolue par poussée, c’est-à-dire des crises. Pendant la finale, j’étais devant toute la course et on m’a doublé au dernier virage, car mes jambes ont lâché.

Aux Jeux de 2018, j’avais gagné les qualifications sur le border-cross avec un beau run. J’étais en tête des qualifs. Soudain, la porte de départ tombe en panne et on reste attendre 3 heures en haut. Malheureusement, ce n’est pas possible pour moi d’attendre 3 heures avec mon handicap. Je vais me décomposer petit à petit. Je suis arrivée au départ en marchant avec des béquilles parce que je n’étais plus capable de sentir mes jambes. On a réalisé à ce moment-là avec le staff que j’allais avoir des difficultés à faire cette course.

Du coup pendant toute la course j’étais dernière en essayant de rattraper mon retard et je suis tombée, car je ne sentais plus mes jambes. J’ai dû me concentrer pour aller chercher la petite finale pour obtenir la médaille de bronze. Le lendemain j’ai déprimé, mais il fallait se remotiver parce qu’il y avait le banked slalom qui arrivait derrière. Mais ça a été aussi compliqué.

Ce ne sont pas les seuls problèmes que j’ai dû affronter avant ces Jeux en Corée du Sud : 5 mois d’arrêts à cause d’une blessure, grippe trois semaines avec la compétition, accident de voiture ou j’ai fait des tonneaux une semaine avant… malgré tout ça, je me dis que j’ai quand même réussi mes Jeux vus les circonstances même si j’y allais pour l’or, car il était à portée de main.

LES CHAMPIONNATS DU MONDE EN FINLANDE, OBJECTIF RECONQUÊTE DU TITRE !

Aujourd’hui, je me redynamise pour les Championnats du Monde qui auront lieu en Finlande l’année prochaine.

On a intégré deux nouvelles choses dans mes entraînements avec mon coach Anthony Baptiste qui m’apporte beaucoup : la posturologie* et des exercices sur la force et les qualités athlétiques.

*méthode de diagnostic qui consiste à traiter certains troubles grâce au rétablissement normal de l’équilibre postural

Je veux être performante et reconquérir mon titre, mais aussi ne pas me blesser. Je ne veux rien regretter.

J’aimerais également continuer de parler de ma maladie et de mon handicap qui touche beaucoup de personnes et qui est peu connu. Je fais beaucoup de campagnes de sensibilisation. Je fais des séances photo pour ma future campagne de communication. Je les offre librement à toutes les entreprises qui veulent s’en occuper, car 80 % des handicaps sont invisibles. La nouvelle campagne de sensibilisation au handicap invisible a été shootée il y a 10 jours, les liens seront bientôt disponibles.

Je suis militante du handicap invisible et de la sclérose en plaques, c’est pour ça que je ne fais pas payer. Je finalise également une association dont je préfère garder le nom pour le moment car tout n’est pas encore ficelé qui a pour but de promouvoir le sport de haut niveau pour les personnes handicapées. Je suis vraiment sur le terrain pour cette cause.

Mon conseil pour les porteurs de cette maladie, c’est d’oser, car on peut tous trouver un sport dans lequel s’épanouir.

CECILE