Bernard Papon : Euro, Mondiaux, photo, dodo

Ils sont cités dans les journaux chaque semaine au moins autant de fois que Neymar dans la presse sportive ou que le mot confinement dans celle d’actu générale. Les photographes font partie intégrante de l’information. Sans eux, elle serait bien plus fade et, surtout, nécessiterait une bonne dose d’imagination à chaque article. Depuis 1996, Bernard Papon remplit les pages de L’Equipe avec ses photos d’évènements sportifs en France mais aussi à travers le monde. C’est d’ailleurs depuis le Danemark, charmante terre d’accueil de l’Euro féminin de handball (« Le soleil se lève à neuf heures, il se couche à seize heures. Et entre les deux, c’est du brouillard avec deux degrés »), qu’il nous a très gentiment donné de son temps pour parler de lui et de sa profession.

Crédit photo : Bernard Papon

La photographie n’était pas du tout une passion. J’étais un enfant en échec scolaire, j’avais de gros problèmes. Mon père était tout simplement photographe et, à 15 ans, il m’a demandé si je me voyais continuer dans cette spirale d’échec ou si je voulais m’essayer au métier de laborantin. Parce qu’à l’époque on ne devenait pas photographe, on appelait d’ailleurs ça opérateur. En passant par le labo, on apprenait d’abord à développer une pellicule, à tirer une photo, et ensuite on sortait avec un appareil avec les pros et on les accompagnait le week-end sur des événements. A 16 ans et un jour, je quittais l’école. A 16 ans et deux jours, je rentrai au labo de L’Equipe pour un stage qui aurait du durer trois semaines-un mois. Et je suis resté un an en stage. Puis mon père m’a mis au Parisien. Pendant trois ans, j’y ai fait mes classes parce que l’avantage d’un journal généraliste, c’est que tu as tout : du sport, de la politique, des faits divers…

Depuis, je n’ai jamais arrêté. C’était tellement formateur, sans école, sans bagage. Tu apprends un peu sur le tas. Ca a des avantages, ça a des inconvénients. Par exemple, j’ai mis longtemps à comprendre comment fonctionnait réellement la lumière. Mes potes qui étaient passés par des écoles de photo parlaient de belle lumière sur des matches de foot en soirée en été, et je ne comprenais pas.

Je ne suis jamais allé voir un match pour mon plaisir

Je n’aime pas le sport. Du moins, dans ma culture personnelle, dans les activités que j’aime faire, je ne suis jamais allé voir un match de foot ou quoi que ce soit pour mon plaisir. Après, à ma décharge, je suis sur deux ou trois rencontres de football par semaine, plus du rugby, du hand, du volley, … Cela suffit largement à remplir mon lien au sport. Je n’allume pas la télé pour voir un match, je ne lis pas un compte-rendu pour le plaisir, je ne cherche pas à connaître la vie de Neymar. En revanche, ce que j’aime dans le sport, c’est le mouvement, ce qu’on peut arriver à en faire.

Un monde ultra concurrentiel

Aujourd’hui, j’ai une approche très froide, calculatrice : le PSG en Ligue des Champions, je n’ai aucun lien, ça n’est pas mon club, mais je sais que ça nous arrange bien de le garder le plus longtemps possible, en espérant bien sûr qu’il la gagne une fois. J’essaie de ne pas me laisser déborder et, en même temps, j’ai une mission. Donc quand on gagne, le but c’est d’avoir le plus de photos possible qui peuvent intéresser ma rédaction. Désormais, on est dans un monde ultra concurrentiel, dans le sens où sur un gros match, sur les 80 photographes présents, 60 vont envoyer leurs photos à L’Equipe. Et lors de la mise en page, il n’y a pas de pitié, L’Equipe ne va pas prendre à coup sûr la photo de L’Equipe. C’est pour ça qu’on est tous un peu froids pour avoir la photo parfaite. Parce que quand tu as le mec qui était à côté de toi qui fait la une avec une photo que tu n’as pas eue, c’est un peu rageant. Mais c’est le jeu !

Le Tour de France et la petite dépression      

Ca ne m’empêche pas de ressentir des émotions. Notamment quand je suis sur du cyclisme. J’en connais pas mal d’acteurs, notamment les directeurs sportifs d’aujourd’hui dont je suis proche depuis longtemps. Et quand j’ai vu émerger les Romain Bardet, Thibaut Pinot, que j’étais sur la moto et qu’ils jouaient une place sur les Champs voire carrément le maillot jaune, j’ai kiffé ! Quand des petits gars que je connais bien attaquent, j’ai parfois des bouffées d’émotion super fortes, très intenses. Ma Coupe du monde à moi, c’est de voir un jour un français lever les bras sur les Champs-Elysées.

Je suis le Tour de France depuis 1998, j’en ai donc couvert 23. En réalité, je pourrai dire 22 parce qu’en 2018, j’ai eu un accident avec mon motard en première semaine. Dans le Tour, c’est un petit peu tout que j’aime. Dans mes premiers, fin 1990, c’était ma colonie de vacances, un joyeux bordel, dans une société beaucoup plus permissive, c’était hyper excitant ! Il y avait un camion Ricard à l’arrivée, un autre univers ! Le Tour, c’est un mastodonte du sport international, un des plus gros évènements, et toi tu es au centre de tout ça. C’est un événement où, même si chaque année je vais trouver dix choses qui m’agacent passablement, je vais en trouver dix nouvelles qui m’y rattachent de nouveau. Le seul évènement que je quitte limite avec une petite forme de dépression.

Le public est un élément essentiel

Je demande à tout le monde de photographier le public sur le bord de la route. L’Equipe a organisé une exposition sur les grilles du Sénat pour les 100 ans du Tour. Et il y avait une photo de Jean-Marc Pochat de L’Equipe. On y voyait Miguel Indurain et une famille, rien de plus normal, papa, maman, les deux enfants avec les goodies que la caravane a distribué. Sur la gauche de l’image, on voit le vélo d’Indurain rentrer, mais il n’est pas en premier plan, il est flou, mais par contre on voit les gens vachement expressifs. Et je me rends compte que le public est un élément essentiel de cette course, et on l’a vu cette année encore. Le public te sert de point d’appui pour réaliser tes images. Et les vêtements, les autos sur cette photo ont tellement vieilli que je me suis dit ce qu’on pourrait en penser dans une, deux, trois générations.

L’inconvénient maintenant, c’est que les gens passent leur vie avec le téléphone ou la tablette pour photographier ce qu’il se passe. Mais peu importe. Les enfants d’aujourd’hui ne savent pas ce qu’était un téléphone à cadran. Je pars du principe que dans 30, 40 ou 50 ans, la technologie aura tellement changé que les gens se diront : « mais qu’est-ce qu’ils foutaient avec ça dans les mains ? ».

Au milieu de nulle part en Afrique

Je dirai que j’ai fait une quinzaine de Dakar. J’ai connu ceux en Afrique, en Amérique du Sud et l’an dernier en Arabie Saoudite. Ce que j’aimais en Afrique, c’est qu’on partait d’une grande ville en Europe, et au bout de deux étapes, on se retrouvait au milieu de nulle part, sur un tarmac militaire, où il n’y avait pas âme qui vive à trente kilomètres à la ronde et on vivait vraiment en autonomie. On bénéficie de l’hélico, c’est fun, tu te prends un peu pour un G.I. ! Tu décides de photographier en l’air, tu mets un harnais, tu ouvres la porte, tu mets les pieds sur les patins, c’est hyper sympa. Et puis tu photographies des bécanes, des bagnoles, bon on est des mecs donc sans forcément en être fan, à un moment c’est toujours sympa d’avoir un pot d’échappement libre qui crie dans tes oreilles.

Après, je n’ai pas trop aimé l’Amérique du Sud. Même si l’Argentine c’était bien, le problème était différent : on était dans des bivouacs au beau milieu des villes, un peu comme des zoos, les gens nous lançaient quasiment des cacahuètes à travers des grillages, il y avait des vols de matériel, … On avait des galères avec les hélicoptères, c’était des militaires, les procédures étaient longues, on passait notre temps à rater des photos.

Dakar en Arabie Saoudite, des paysages à tomber

L’Arabie Saoudite, comme toute personne, tu as le droit de te poser une question d’éthique, de savoir si ça vaut le coup ou si tu dois refuser. Et puis finalement, j’ai fais la première édition l’année dernière. J’en ai pris plein les yeux. On retournait sur une édition ou on était absolument dans un no man’s land. Les hélicos TV, médecins et photo, donc nous, on bivouaquait à une heure du gros bivouac pour pouvoir suivre les premiers le lendemain. Donc on se retrouvait à dix au milieu de rien. Alors on mangeait de la merde, mais en termes d’expérience de vie, c’est fabuleux. On croisait des locaux, pour le coup la barrière de la langue est très importante, mais les gens étaient délicieux.

Tu sors de toute ta théorie du complot de ce que pourrait être l’Arabie Saoudite, ça te fait réfléchir. Je ne dis pas qu’il n’y a pas de problèmes, mais j’ai rencontré des chameliers, nos paysans à nous, j’ai trouvé ça génial. Mais surtout, des paysages ! C’était tellement à tomber, leur Empty Quarter un désert de ouf, incroyable ! Dans ce que j’ai vu, en termes de beauté de paysages, je le mets tout en haut de l’affiche.

Incrustés dans la conférence de presse de Maradona

(Avant le match amical France-Argentine en février 2009). On était à l’hôtel Intercontinental de Marseille, sur la corniche. On voyait que c’était très compliqué d’arriver à travailler, l’attaché de presse de la sélection ne voulait rien donner. Il y avait beaucoup d’attente de résultats de la part du journal, mais on sentait que tout était bloqué. Et puis je ne sais pas pourquoi, je tournai dans le truc, je regardai comment cela se passait, je me faisais chier en fait, à attendre. Et je vois qu’il s’installe une petite salle où je vois deux journalistes argentins qui rentrent en parlant tranquillement, je prends mon journaliste (Stéphane Kohler), on suit le mouvement. On s’est retrouvés dans la salle avec eux, les mecs n’ont rien dit, je pense que tout le monde attendait l’exclu avec Maradona en fait.

On était posés là, on n’a pas fait de bruit, mes boitiers étaient sous mes pieds, je n’ai pas fait d’image. Je me suis surtout caché pour ne pas griller mon rédacteur. Et puis Maradona est arrivé, mon journaliste a fait son papier. Il n’y a absolument rien d’incroyable dans ce que l’on a fait, on s’est juste incrustés dans une conférence de presse, mais c’était bon d’avoir pu y entrer et d’avoir réussi là où les autres n’étaient pas. Ca n’est pas grand-chose, mais c’était juste très drôle d’être là.

Tout pouvait t’arriver, n’importe où, n’importe quand

Quand j’ai commencé à L’Equipe, on disait qu’un photographe faisait un tour du monde tous les quatre ans, c’est-à-dire avait foulé tous les continents. Cela se vérifiera moins pour les générations à venir avec les restrictions de voyage. Mais quand j’ai démarré au journal, tu partais pour aller faire Juve/Milan, on t’appelait au retour pour partir direct aux Etats-Unis. En un quart d’heure, t’étais avec ton passeport, tu rentrais chez toi, tu prenais deux slips, deux T-shirts, on t’avait préparé trois boîtes de pellicules et tu fonçais à l’aéroport. J’ai adoré cette période là pour ça. Tout pouvait t’arriver n’importe où, à n’importe quel moment.

Toujours très content de faire la une

La une de L’Equipe, c’est faux celui qui te dit qu’il n’est pas content de la faire. Dans l’ancien format, quand tu dépliais et que tu voyais une photo qui prenait toute la page avec le titre dedans, ça avait de la gueule. Aujourd’hui, avec la concurrence dont je parlais, tu es toujours très content de faire la une, mais c’est sur que c’est plus calme que les premières années. Il y a toujours matière à être content de voir nos photos être diffusées. On ne travaille pas pour les laisser dans nos tablettes.

BERNARD PAPON

(propos recueillis par Mathéo RONDEAU)