Annabelle Rolnin : “Comme si avoir le témoignage de femmes noires n’était pas nécessaire”

Après le documentaire “Je ne suis pas une salope” de Marie Portolano, Annabelle Rolnin, journaliste à l’Equipe, témoigne sur la place des femmes racisées. Dont le témoignage a manqué au sein de ce documentaire choc. La spécialiste de l’athlétisme, qui travaille depuis 10 ans au sein du plus grand quotidien de sport en France, revient sur ce qu’elle a pu subir depuis le début de sa carrière. Sur le coté insidieux, mais aussi des remarques plus directes.

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AU BOUT DE TROIS REFUS, ON SE DIT “TANT PIS IL N’Y AURA PAS DE FEMMES RACISEES DANS LE DOC”

Quand on n’est pas blanc, qu’on a travaillé sur son identité, qu’on a eu différentes prises de conscience, on remarque tout ce qu’il se passe à la télé, dans les publicités et dans le domaine public. On n’y voit très souvent que des Blancs, même si des efforts sont faits depuis quelques années. J’ai pris conscience que je ne m’identifiais jamais à quelqu’un à la télévision, dans des séries ou des films. Il n’y a que peu d’héroïne (OK) noires ou métisses. C’était toujours un personnage très secondaire.

Pour l’absence de personnes racisées dans ce doc, j’ai su par la suite que trois journalistes noires avaient été contactées par Marie Portolano et qui avaient décliné la proposition. On se rend compte qu’au bout de trois refus, on se dit “tant pis il n’y en aura pas”. Comme si avoir le témoignage de femmes noires n’était pas nécessaire, qu’on pouvait faire sans. Les témoignages sont tellement forts et méritent tous d’être là, ce n’est pas le souci. Mais le problème c’est qu’aujourd’hui, dans l’esprit des gens, ce n’est pas absolument nécessaire d’avoir le témoignage d’une femme noire ou non-blanche en tout cas. Je pense que cela aurait contribué à enrichir davantage le propos et de montrer ce qu’on peut subir sur ce plan-là.

ANNABELLE ROLNIN : “ON IMITE L’ACCENT ANTILLAIS ET AFRICAIN, ON SORT AUSSI DES GENERALITES”

Quand j’ai posté mon tweet, je m’attendais à beaucoup plus de réactions négatives. Il y a eu des personnes qui n’étaient pas d’accord, mais qui ont répondu avec des arguments, certes malvenus à mon sens. Après on a beaucoup dit que je me victimisais, que j’étais une chouineuse, qu’on allait pas faire un documentaire pour toutes les minorités. Certains proches m’ont aussi dit par le passé que je tenais un discours de victimisation, que j’étais arrivée à un beau poste aujourd’hui.

Oui certes ! Mais il faut regarder par tout ce que j’ai pu passer auparavant. Combien de filles dans le même cas que moi ont continué ? Il faut regarder ma carrière à 33 ans, par rapport à n’importe qui d’autre qui aurait commencé en même temps que moi. Il y a de grosses différences. Ce n’est pas parce que cela fait 10 ans que je suis à l’Equipe, que tout a été rose.

Annabelle Rolnin : “On me disait que j’écrivais en petit nègre”

J’ai eu le droit à des choses violentes. Et surtout de la part de collègues dont j’étais assez proche. J’ai toujours eu de bonnes relations avec tout le monde, je suis une bonne camarade et je rigole beaucoup. Ce sont souvent dans le cadre de la détente que se font ces petites remarques et non de la part de personnes que je ne connais pas. Je vais arriver avec une petite robe et du rouge à lèvres, on va me dire “Tu vas emballer ce soir” (OK).

Idem sur le racisme, c’est dit sur le ton de l’humour, pour que cela passe mieux. C’est l’imitation de l’accent antillais, africain où encore sortir des généralités. Il suffit que j’arrive une fois en retard au bureau pour entendre : “C’est normal, vous les antillais, vous arrivez toujours en retard”. Mais ça peut être des trucs plus poussés. Comme je suis métisse, on m’a sorti des trucs comme : “Toi, tu écris en petit nègre”. Car j’étais débutante et comme tous les débutants, la plume n’est pas encore affûtée. C’est un running joke qui a duré plusieurs années.

EN TANT QUE METISSE, J’AI EU LE SENTIMENT QUE MON COTE BLANC SERVAIT DE CAUTION

Et quand je faisais un truc bien, on me disait : “Oui je me souviens quand tu as débuté, tu écrivais en petit nègre”. Des choses qui me ramènent toujours à ma condition de racisée. A un moment, j’ai mis le holà ! Cela leur a fait bizarre qu’on leur dise que ce qu’ils disent n’est pas normal et que je rigolais, non pas parce que c’est drôle, mais parce que j’étais gênée. Après, tout est rentré dans l’ordre. C’est difficile de rembarrer quelqu’un au début. Tu fais face à des gens plus expérimentés. J’ai commencé par le web, un endroit où il faut être très performant, très vite et dans tous les sports.

Tu te dis qu’il faut encaisser et faire ses preuves. Je n’avais peut-être pas un caractère assez fort pour être capable, dès le départ, de rembarrer. Mais, même quand on le dit, parfois on n’est pas pris au sérieux. Je me rappelle, la première fois que j’ai vraiment dit à une personne qu’elle allait trop loin, j’étais enceinte et tout de suite j’ai eu le droit à : “C’est tes hormones qui te travaillent”. Ce qui m’a mis encore plus hors de moi. On m’a ramené à ma condition de femme.

En tant que métisse, j’ai eu le sentiment que mon côté Blanc servait aussi de caution à la blague. Imaginons quelqu’un qui sort une blague sur les Noirs, au sein d’un groupe de personnes, je vais faire ma rabat-joie, et on va dire : “Mais toi, ce n’est pas pareil”. Cela veut dire quoi ? Je suis Noire quand cela vous arrange et Blanche quand cela vous arrange aussi ? La personne qui va sortir cette blague, va “utiliser” mon côté Blanche. Cela me gêne toujours, je ne sais pas si les personnes Noires le perçoivent comme moi.

ANNABELLE ROLNIN : J’AI DU ATTENDRE LONGTEMPS AVANT DE FAIRE MES PREUVES

Encore aujourd’hui, j’ai un sentiment d’injustice dans ma carrière, il y a eu des situations où on m’a préféré d’autres personnes pour partir en reportage. Je sais que c’est le jeu, beaucoup de journalistes rongent leur frein en attendant de faire leurs preuves, hommes ou femmes. Mais quand on envoie un journaliste qui ne suit pas l’athlé, qui est même désolé pour vous que vous n’ayez pas été retenue, vous êtes rassuré sur le fait que vous n’êtes pas complètement illégitime. On en arrive là. Les situations répétées entretiennent un gros sentiment d’illégitimité, dont je peine encore à me défaire. Je ne dis pas que la hiérarchie a fait un mauvais choix, parce que ce sont de bons journalistes qui ont été choisis, mais j’ai dû attendre longtemps, très longtemps, pour faire mes premiers pas. Et c’était dans un sport que je ne maîtrisais pas.

On m’a envoyé à Roland-Garros en 2016. Mon premier grand championnat d’athlé, je l’ai couvert au début du mois, à l’Euro en salle de Torun. Mes premiers JO d’été, je les couvrirai en 2024, si tout se passe bien. Il a fallu la réorganisation de la rédaction, pour qu’on me donne réellement ma chance, avec un chef qui croit en moi. Cela a pris du temps.

Et peut-être plus que pour un homme, cela est sûr et certain. Je vois ceux qui sont arrivés en même temps que moi dans les rédactions et où ils en sont aujourd’hui par rapport à moi. Tu compares et tu te rends compte que toi t’es à la rue. On me considère encore comme une jeune journaliste, alors que j’ai dix ans de métier. Je connais une fille qui a totalement quitté le milieu pour se reconvertir. Elle était chez RMC Sport et on a couvert les JO de Pyeongchang (Camille Gelpii) ensemble en 2018. C’était son dernier reportage. Elle est devenue tapissière. Elle rénove des fauteuils, une branche totalement différente.

DE TOUTE MANIERE ON NE ME DEMANDAIT PAS MON AVIS

Le journalisme sportif est un domaine qui attire encore aujourd’hui davantage d’hommes. On croit encore trop que le journalisme sportif est lié à la télé, à internet et au foot. Les gens, les jeunes surtout, ne voient pas la radio et la presse. Personnellement, je ne me vois pas travailler au foot, car il y a des personnes plus légitimes et ce n’est pas le sport que je maîtrise le plus. Cela fait deux ans que je suis 100% athlé, mais auparavant, j’étais très omnisport et travail de desk sur le site internet.

Mais, le fait qu’il y ait peu de femmes, favorise un certain esprit un peu macho, surtout sans filtre. Si quelqu’un veut faire une blague salace, tu ne te retiens pas. Si tu veux dire qu’une fille est bonne, tu ne te retiens pas. Combien de fois cela m’est arrivé d’entendre, souvent de la part des anciens, qui vont me dire : “Désolé, hein, ne sois pas choquée”. De toute manière, on ne me demande pas mon avis (rires).

Annabelle Rolnin : “La jeune génération semble plus respectueuse”

La jeune génération me semble plus respectueuse et plus encline à se remettre en question. Nous sommes dans une société où la question revient fréquemment, dans tous les domaines. Je n’ai jamais eu de problèmes avec des plus jeunes que moi. Il y en a un de mon âge qui, l’année dernière, quand Tiffany Henne et Clémentine Sarlat ont témoigné de leur harcèlement, est venu me parler de lui même, en me disant que cela l’avait fait réfléchir et qu’il espérait ne m’avoir jamais fait de choses déplacées et savoir s’il m’avait blessé à un moment donné. Il était ouvert et prêt à se remettre en question.

J’ai vu certaines journalistes se désoler de voir des confrères soutenir cette initiative, alors qu’ils n’étaient pas exempt de tous reproches… C’était une de mes craintes, que quelqu’un qui a eu des agissements que je dénonce, like ou commente mon post. Certains l’ont fait par opportunisme, pour ne pas être mal vus. Ceux qui font une vraie remise en question, l’ont fait en eux-mêmes, avant d’en parler.

ANNABELLE ROLNIN : CELA ME DESOLE QU’ON TROUVE CA NORMAL DE TOUCHER LES FESSES D’UNE FEMME

Mais d’autres vont dire : “On ne peut plus rien dire”. Cela me désole qu’on trouve ça normal de toucher les fesses d’une femme, la chambrer sur son décolleté. Pleins de mecs, dans les rédactions, n’ont pas ce comportement et cela se passe bien. Eux ne considèrent pas que la normalité est de voir une femme comme un objet sexuel. J’ai vu les extraits de Pierre Menes qui justifie son geste du baiser sur la bouche de la journaliste Isabelle Moreau, j’étais atterrée. Il est indécent et il renvoie la faute sur elle et la société. Elle a juste pris conscience des choses. Puis, quand on subit une chose comme cela, on peut être tellement choqué qu’on n’a pas de réaction et qu’on se laisse faire.

Je ne suis pas surprise qu’elle ait eu le réflexe de le prendre par le cou. Elle a préféré faire comme si elle jouait le jeu, plutôt que de subir cette humiliation. Je ne comprend pas qu’on puisse dire qu’elle a joué le jeu volontairement. On retourne la culpabilité vers la victime, plutôt que de faire son examen de conscience. On ne se smack pas pour rigoler. Je suis peut-être vieux-jeu (rires). On ne parle même pas d’ami, mais de collègues de travail ! Je n’irai jamais faire un smack à un collègue pour rigoler. Sur quelle planète vit-il ? C’est incompréhensible.

JE NE SAIS PAS QUEL EST LE PIRE ENTRE LE RACISME BOURRIN ET CELUI INSIDIEUX

Le racisme/sexisme « bourrin » va faire très mal sur le coup. Il va te donner envie de pleurer quand tu rentres chez toi, te donner la boule au ventre quand tu vas au travail. Quand c’est insidieux, ça va contribuer à ce que les rédactions ne soient pas assez diversifiées. Je ne sais pas lequel est le pire finalement.

Je suis une ancienne sportive de haut niveau, diplômée Sportcom à l’INSEP. Très peu de sportifs l’ont fait pour devenir journalistes, je crois qu’on était que deux dans ma promo. On me voyait comme sportive qui n’avait pas le même background qu’un journaliste passé par l’ESJ où autre grande école de journalisme. J’ai eu ce complexe d’infériorité par rapport à d’autres gens. J’étais occupée à m’entraîner. J’ai eu l’impression d’être considérée comme l’athlète qui se reconvertit dans le journalisme. Alors que j’ai toujours voulu faire ce métier. Je savais que l’athlé était un tremplin pour rebondir dans mon métier. L’athlé est une force. Mais si je n’avais pas été dans le sport, j’aurais travaillé en tant que journaliste dans n’importe quel domaine. Je voulais écrire ou commenter l’athlétisme.

ANNABELLLE ROLNIN : IL FAUT QUE CES AGISSEMENTS SOIENT SANCTIONNES DE MANIERE REDHIBITOIRE

A terme, je pense qu’on peut arriver à une situation qui est vivable pour tout le monde. Il y aura toujours des gens qui auront des opinions et leur vision sur la place de l’homme et de la femme. D’ailleurs, certaines femmes sont encore plus horribles avec les femmes, que certains hommes. Je pense qu’on peut arriver à faire du lieu de travail, un lieu neutre, où les opinions comme celles qu’on peut encore entendre, soient synonyme de sanction qui soit dissuasive, à un point rédhibitoire. Que les gens comprennent que les blagues racistes et sexistes n’ont plus lieu d’être.

Y compris les actes comme la main aux fesses, qui est une agression sexuelle. Il faut comprendre que ce n’est pas une liberté mais une atteinte à la liberté de la personne, à sa dignité. Même sous le coup de l’humour, rien ne justifie cela. C’est une question de respect. Dans un milieu apaisé, c’est quand même plus facile de travailler. On a l’esprit plus libre, ce qui change beaucoup de choses.

ANNABELLE ROLNIN

Avec Etienne GOURSAUD

Après le témoignage d’Annabelle Rolnin, Syanie Dalmat et toutes les femmes victimes d’actes qui n’auraient jamais dû avoir de place dans une entreprise, des enquêtes internes commencent à être menés.