Thierry Gouvenou (1/2) : “Toujours pouvoir proposer des choses nouvelles”

Un peu de cyclisme pour terminer l’année 2020 ! Après une saison riche en bouleversements, nous revenons avec Thierry Gouvenou sur de nombreux thèmes, toujours étroitement liés au Tour de France. Dans cette première partie, le directeur technique des épreuves d’ASO nous parle de l’organisation du Tour cette année. Il évoque également l’édition prochaine de la Grande Boucle, ainsi que son rôle dans l’élaboration des parcours.

Thierry Gouvenou : “Un vrai soulagement de pouvoir aller jusqu’au bout”

Trois mois après le Tour de France, et après avoir vu se dérouler Giro, Vuelta, etc, quel bilan tirez-vous de l’organisation du Tour ?

Thierry Gouvenou : “Déjà, c’était un challenge assez incroyable, vis-à-vis de la pandémie. C’était quand même quelque chose de tellement nouveau pour nous, tellement imprévu et inédit. C’était une mission relevée. On a été le premier des Grands Tours à être organisé. Tout le monde a été hyper concentré sur le travail à effectuer, que ce soit les équipes, les coureurs, l’organisation, l’UCI. Et c’était un énorme travail. Mais d’un côté, ça s’est fait en collaboration.

Avec le côté sportif, les instances, les autorités du pays, et c’est ce qui a permis d’organiser le Tour de France. C’est surtout ce que je retiens. Ça a été énormément de travail, beaucoup de stress pendant les trois semaines de course. Mais c’est un vrai soulagement de pouvoir aller jusqu’au bout. Le fait que cela a pu se tenir dans de bonnes conditions, sans qu’aucun sportif n’ait été atteint par le Covid, c’était quand même primordial.

Comment abordez-vous la saison 2021 ? Prévoyez-vous une organisation similaire pour les principales courses ?

Déjà, on ne sera plus surpris comme on l’a été en mars dernier. On sait que l’on sait faire, c’est déjà important. Et puis on a l’espoir que cela s’améliore, avec le sérieux des gens, des spectateurs, j’espère que l’on va s’en sortir. On ne peut pas tout arrêter non plus à cause d’un virus, il va falloir vivre avec et on sait qu’on peut le faire.

“La reconnaissance, c’est un gros mois de travail”

Racontez-nous les coulisses de la préparation du Tour de France, quel est votre rôle précisément ?

Christian Prudhomme a une idée générale du Tour de France. C’est lui qui va décider où se situera le Grand Départ, dans quel sens on va tourner. Mais il sait aussi ce qu’il veut mettre en avant en fonction d’un anniversaire, d’un thème particulier, … Il a le lien avec les collectivités, donc c’est lui qui organise le schéma du Tour dans les grandes lignes, les points à relier. Il faut savoir qu’on a des temps forts sur le Tour : il y a des jours particuliers, le week-end, le 14 juillet, où l’on sait que cela va être plus suivi.

Donc on a une liste d’étapes, et moi je rentre en scène si je puis dire pour tracer le parcours entre le point de départ et celui d’arrivée. Je m’occupe du côté sportif, est-ce que je fais une étape plate, vallonnée, combien de cols, où est-ce que je mets les sprints, les catégories pour les grimpeurs, … On essaie d’alterner tous les types d’étape, jamais plus de deux fois de suite le même style comme dit souvent Christian.

“On connait le Grand Départ deux ans et demi avant”

Habituellement, quelle est votre réaction lors du dévoilement du parcours par Christian Prudhomme (cette année, exceptionnellement, le directeur du Tour l’a présenté sur le plateau de Stade 2) ? 

C’est le moment où je profite un peu de tout ce qui a été fait. Le Palais des Congrès, son très grand écran, les vidéos. Et puis j’essaie de regarder un peu les réactions des coureurs dans les jours qui suivent. La reconnaissance du Tour, c’est un gros mois de travail. On connaît le Grand Départ environ deux ans et demi avant. Un an avant, au départ du Tour précédent, on a les grandes lignes, les gros points d’attrait. Et puis on fait les reconnaissances du 20 août au 20 septembre, lors d’une année normale.

Thierry Gouvenou : “Surpris de l’intensité de la course pour le maillot vert”

Avec le recul, comment jugez-vous ce qu’ont fait les coureurs du Tour de France de votre parcours lors de l’édition 2020 ?

Clairement, quand je l’ai tracé, j’avais la sensation que c’était le Tour le plus dur jamais proposé. Que ce soit en termes de dénivelé, d’étapes de moyenne ou haute montagne. Donc je pensais qu’il y allait vraiment avoir des moments de creux, un besoin de souffler de temps en temps. J’ai trouvé que le Tour avait été très intense. Il y a régulièrement eu de la bagarre pour le classement général, des belles attaques. J’ai été surpris de l’intensité de la course pour le maillot vert.

Cela nous a offert des courses intermédiaires très intéressantes. Et puis il y a eu le final incroyable du contre-la-montre, que l’on avait un peu espéré dans nos rêves. Mais entre nos rêves et la réalité il y a souvent de belles différences. Donc j’ai été agréablement surpris. Même si on a l’impression que Jumbo a énormément contrôlé le Tour, c’était quand même moins oppressant que la période Ineos et Sky. Quand Pogacar attaquait, il se retrouvait en face à face avec Roglic, et c’est ça qu’on voulait voir.

Thierry Gouvenou : “Moins de massifs intermédiaires en 2021”

Le parcours de la prochaine édition a été qualifié de retour aux années 1990-2000, avec plus de CLM, le retour de très longues étapes ou de celle des Landes. Comment le définiriez-vous ?

Déjà, il a été revu un peu au dernier moment. Une fois qu’on a su que les J.O. et l’Euro de football allaient être reportés, il s’est avéré impossible de partir du Danemark. Tout le travail qui avait été fait au Danemark a été repoussé et il a fallu retravailler sur un nouveau Grand Départ. C’était assez tard, loin des deux ans et demi habituels. Par rapport aux derniers tracés que j’ai pu faire, où l’on mettait énormément les massifs intermédiaires en avant, il est vrai que ce sera moins le cas. C’est ça qui fait que l’on a un Tour plus traditionnel. Si on était partis du Danemark, on aurait eu autre chose à proposer qu’un contre-la-montre dans les cinq premiers jours.

Arriver au-dessus de 2000m a un réel intérêt sportif

Pour 2022, allez-vous réutiliser les premières étapes qui étaient prévues pour l’édition 2021 à partir du Danemark ?

Pour l’instant, c’est encore trop tôt pour le dire. Les trois premières étapes danoises seront les mêmes. Mais après on va forcément se décaler par rapport à ce que l’on avait prévu, puisque le point de ralliement était censé être le Creusot.

Le Col du Portet, le Col de la Loze, l’arrivée en descente après deux ascensions du Ventoux, est-ce une nécessité d’innover comme vous le faites en haute montagne ? 

Je pense qu’après 107 éditions, c’est toujours bien de pouvoir proposer des choses nouvelles. Quand on a l’occasion de mettre un col comme le Portet, c’est fabuleux. Ca l’est d’autant plus que des arrivées tout en haut de cols, dépourvus de toute structure. Je trouve que c’est très esthétique. Lorsqu’on arrive au-dessus de 2000m, il y a en plus un réel intérêt sportif. On est toujours en relation avec des collectivités, qui aiment mettre en avant de belles choses. Promouvoir de nouvelles routes auprès des cyclosportifs, ça a un vrai impact.

Thierry Gouvenou : “Les gens ont du mal à voir trois fois de suite la même chose”

On a assisté récemment à une démocratisation des étapes de moyenne montagne, avez-vous encore des idées à ce sujet et que retirez-vous des dernières expériences sur le Tour ?

Le Puy Mary, Saint-Etienne, l’étape des Rousses en 2017, c’étaient de belles étapes. Pour moi, ce sont les plus plaisantes, parce que c’est sur ce genre d’étapes que les coureurs se dévoilent le plus. Déjà, il y a plus de prétendants à la victoire, et les étapes sont beaucoup plus animées. Parfois, cela fait autant d’écarts qu’une étape de montagne avec trois cols qui sont montés à haute vitesse mais à un rythme régulier. C’est un peu mon cheval de bataille de ces dernières années, et je trouve qu’il y a quelques étapes qui ont bien réussi. Bon, il y en a d’autres sur lesquelles j’avais placé beaucoup d’espoirs et qui ont fait flop. On ne peut pas avoir raison tout le temps, ce sont les coureurs qui ont le dernier mot.

On pourrait presque dire la même chose des arrivées en bosse, beaucoup plus présentes ces dernières années (il y en aura d’ailleurs deux dès le départ de Bretagne en 2021). Est-ce aussi important ?

Oui, et puis c’est pour d’autres styles de coureurs aussi. C’est une bonne décharge d’adrénaline, très sympathique à regarder. On aime bien en proposer, toujours dans l’optique d’alterner les reliefs. On est de plus en plus dans un monde de « zappeurs ». Les gens ont du mal à voir trois fois de suite la même chose.”

Mathéo RONDEAU