Jordan "Next" Savelli - Manager eSport

Counter-Strike: Global Offensive
#Envyus #Ancien 3DMAX, Crystal-Serv Antec, K-Othic#DreamHack Open Atlanta 2017 #World Electronic Sports Games 2016 #Global eSports Cup - Season 1 #Gfinity CS:GO Invitational 2016 #Global eSports Cup Season 1 #Major DreamHack Open Cluj-Napoca 2015 #Gfinity Champion of Champions #ESWC Women 2014

Les progamers ont beau être le coeur de  l’eSport , ils ne sont pas les seuls à faire rayonner nos disciplines préférées. Plongez dans les coulisses du sport électronique professionnel en découvrant les histoires de dirigeants, de coachs, du staff médical, des fans…

Lorsqu’on pense à l’eSport, ce sont les joueurs qui nous viennent tout de suite à l’esprit. Mais afin de bien faire fonctionner ces équipes talentueuses, des personnes de l’ombre sont indispensables : les managers. Jordan “Next” Savelli, qui exerce ce rôle si particulier depuis de nombreuses années, nous livre les clés pour comprendre ce qu’est un manager mais aussi sa vision d’avenir sur un métier en constante évolution. (Un grand merci à Vakarm et HLTV pour leurs photos). 

J’ai toujours cru à l’essor de l’eSport et plus particulièrement à celui de la série Counter Strike. Pour mes proches, il a naturellement fallu plus de temps.

Une victoire à l’ESWC* avec l’équipe féminine des 3DMax m’a apporté ma première grande victoire internationale, mais surtout la fierté de mes parents. La diffusion dans des cinémas français de la finale de l’ESL Cologne** avec mon équipe EnVyUs a définitivement convaincu mes amis du sérieux de mon rôle de manager.

*Championnat du Monde ayant lieu durant la Paris Games Week ** L’une des compétitions les plus importantes sur CS : GO

Je ne sais pas si j’étais destiné à diriger un groupe de personnes. Plus jeune, j’ai pratiqué différents sports, mais individuels, comme la voile ou le MMA. Je n’étais donc pas vraiment un leader naturel.

PLUS UTILE COMME MANAGER QUE COMME JOUEUR

J’ai découvert l’univers de Counter-Strike au collège. On a rapidement créé une équipe avec des amis et comme beaucoup de joueurs de l’époque, nous trainions dans les cybercafés ou sur ClanCalendar.

C’est dans une nouvelle équipe baptisée K-Othic que je me suis rendu compte que mon avenir de joueur n’allait pas durer longtemps. Un soir, alors que je n’étais pas disponible pour jouer, ma team a éclaté l’une des meilleures équipes de notre ligue avec un remplaçant. J’ai eu une double révélation : mon niveau ne serait certainement jamais suffisant pour nous permettre de gagner à plus haut-niveau et j’avais envie de découvrir une autre facette du jeu, le fait de manager. Rester des heures à jouer n’était pas ce qui me plaisait le plus. J’ai tout de suite adoré le fait de devoir assembler plusieurs pièces comme un Lego pour qu’une équipe soit la plus fonctionnelle possible.

Après avoir pris de plus en plus d’ampleur chez K-Othic, j’ai pris mon courage à deux mains pour créer ma propre structure. Une première étape pas vraiment couronnée de succès, mais qui m’a permis de rentrer en contact avec le manager de chez Dimension 4, Diums. On a eu un très bon feeling et c’est lui qui par la suite m’a permis de diriger ma première « vraie » équipe.

C’était une période d’apprentissage pour moi où j’essayais de m’imprégner du fonctionnement de l’équipe dans le jeu, mais uniquement sur l’aspect communication. J’ai toujours laissé bien volontiers la partie technique aux joueurs, car ils sont bien plus compétents dans ce domaine. J’ai commencé également à m’occuper du planning de l’équipe que ce soit pour trouver des créneaux d’entraînements ou organiser notre présence sur les compétitions live.

MANAGER DES ÉQUIPES FÉMININES, UNE ÉTAPE INDISPENSABLE

Après avoir managé un nouveau projet qui avait pour joueurs certains noms bien connus comme Binet ou kTN, j’ai eu l’envie de découvrir autre chose en m’occupant d’une équipe féminine sous la bannière d’Antec. J’ai dû découvrir une nouvelle approche du management, car je ne pouvais pas tomber dans le piège d’être trop proche d’elles. Les filles m’avaient fait remarquer que la plupart de leurs anciens managers avaient pu draguer certaines joueuses ce qui avait amené son lot de tensions. Je les ai donc considérées de la même façon que des joueurs masculins. Elles m’ont appris à devoir gérer ce surplus d’émotions, car il y avait une telle rivalité, des personnalités tellement fortes et souvent hargneuses sur la scène féminine.

Puis est arrivé mon dernier projet sur Source, avec Crystal Serv et la line-up Binet, kTN, Poireau, Maniac et Cyrilspwr. C’était une très bonne équipe sans être au sommet du top français, mais on a réussi quelques performances comme notre victoire contre Mousesports. Je suis même arrivé à faire entrer les filles d’Antec chez Crystal Serv.

J’ai dû découvrir une nouvelle approche du management, car je ne pouvais pas tomber dans le piège d’être trop proche d’elles. Les filles m’avaient fait remarquer que la plupart de leurs anciens managers avaient pu draguer certaines joueuses ce qui avait amené son lot de tensions. Je les ai donc considérées de la même façon que des joueurs masculins.Elles m’ont appris à devoir gérer ce surplus d’émotions, car il y avait une telle rivalité, des personnalités tellement fortes et souvent hargneuses sur la scène féminine.

Mais la sortie de CS Global Offensive va avoir raison de nos équipes : entre désaccords sur le calendrier et certains qui n’avaient pas l’envie de continuer sur un nouveau jeu. Et c’est à ce moment qu’arrive le premier gros dilemme de ma carrière. 3DMAX est venu me proposer de gérer toute la partie CS (équipes hommes et femmes), mais j’avais aussi l’opportunité de participer au premier french shuffle qui avait eu lieu entre LDLC et Titan. Je fus finalement écarté au profit de MoMaN et même si je ne regrette pas ce choix, j’aurais bien aimé gagner ce premier major français.

J’ai quand même vécu mes premières grosses victoires internationales avec 3DMAX notamment avec des filles comme Cla, aLx, Nasty, ame et Cerizz. Nous remportons ainsi l’ESWC où j’ai pu découvrir un super coach, Lambert, et un feeling tellement positif de la part des joueurs. Avant cette expérience, j’avais le sentiment qu’un manager était facilement remplaçable.

C’est à ce moment-là que j’ai vraiment eu plus d’ambition, je voulais arriver au niveau supérieur.

ENVYUS, LA CONCRÉTISATION DE MA CARRIÈRE DE MANAGER

Juste après leur victoire au Major, les joueurs de LDLC ont reçu une proposition de la part d’EnVy. MoMan n’avait pas forcément envie de suivre le mouvement, car il était très bien dans sa structure, et c’est pour ça que NBK m’a contacté. Je connais Nathan depuis de nombreuses années et nous avons toujours eu un bon feeling sur chacune des LAN où nous avons pu discuter.

C’est à ce moment-là que je suis pleinement entré dans le professionnalisme, en lâchant tout ce que j’avais en dehors de CS. C’était un risque à prendre avec ce premier contrat d’un an, mais j’avais l’envie de voir où ce projet aller m’emmener.

Pendant les deux premières années, j’ai vécu beaucoup de succès et notamment cette victoire lors du Major de Cluj. J’ai d’ailleurs créé la partie Academy en 2017, où certains talents ont pu émerger comme hAdji ou JACKZ qui évolue désormais chez 3DMax.

Puis est arrivé le shuffle destiné à créer la « Super Team ». Un épisode un peu particulier, car mené par les joueurs et non les teams, et où NBK, shox, apeEX, bodyy et KennyS hésitaient entre Niak* et moi pour manager la structure qu’ils choisiraient entre G2 et EnVy. Comme vous le savez, mes joueurs ne sont pas restés et ont choisi d’intégrer l’équipe espagnole avec Jérôme comme manager.

*Jérôme Sudries, actuel manager de G2.

Par la suite, nous n’avons jamais vraiment réussi à trouver le niveau de performance des débuts avec EnVy, mais j’ai vraiment apprécié certaines relations humaines. J’ai d’ailleurs pu découvrir le joueur français le plus gentil de toute la scène, RpK.

UNE FORMATION DE MANAGER APPRISE SUR LE TAS

J’ai grandi en tant que manager en même temps que l’eSport se professionnalisait. À l’époque où j’ai commencé, personne n’avait la moindre formation et c’est donc ma curiosité naturelle qui a pu faire de moi ce que je suis actuellement.

Cette ouverture d’esprit m’a permis d’avoir une certaine pédagogie avec de jeunes joueurs qui n’avaient jamais connu le monde du travail et qui avaient donc un peu de mal à respecter des horaires d’entraînement ou certaines obligations liées à la structure.

Si je devais résumer ma fonction en quelques mots ?Le manager est la personne qui doit être organisé à la place de ses joueurs, à la fois proche d’eux afin de comprendre et d’entendre ce qu’ils ont à dire, mais aussi capable de mettre des barrières pour le bien de l’équipe. C'est le trait d'union entre la structure et les joueurs.

J’ai ensuite développé mes compétences humaines au feeling puis en lisant beaucoup de livres sur le sujet. Un volet plus technique comme le juridique, je l’ai tout simplement acquis, car j’avais pour rêve de posséder une société depuis mes 18 ans et j’avais été à deux doigts de racheter une imprimerie avant mon arrivée chez EnVy.

La maîtrise de l’anglais, indispensable dans l’univers de CS : GO, s’est faite au feeling. Une prof d’anglais en terminale m’avait donné les bases que j’ai réussi à développer d’abord en déchiffrant les paroles de mes musiques ou séries préférées et ensuite en discutant avec beaucoup d’autres joueurs & managers « étrangers » durant les LAN où j’allais avec mes équipes.

Certaines personnes ont pu m’aider, comme Nathan pour mes premiers contacts en anglais avec les organisateurs des compétitions, ou le manager de Dimension4 qui m’avait expliqué son rôle au début de ma carrière. Je pense aussi à MoMan qui m’avait indiqué quels étaient les bons contacts et ce qu’il fallait leur envoyer, à Devilwalk de Fnatic qui m’a permis de me rendre compte de certaines évidences. Jérôme a pu me rassurer à un moment où je doutais de l’importance du rôle de manager quand tout allait bien, notre impact était important que ce soit dans une période négative ou positive.

MAIS C’EST QUOI ÊTRE MANAGER SUR CS : GO

Si je devais résumer ma fonction en quelques mots ?

Le manager est la personne qui doit être organisé à la place de ses joueurs, à la fois proche d’eux afin de comprendre et d’entendre ce qu’ils ont à dire, mais aussi capable de mettre des barrières pour le bien de l’équipe.

C’est le trait d’union entre la structure et les joueurs.

Avec le temps, mes missions n’ont pas vraiment changé, juste évolué : logistique, organisation des voyages de l’équipe, gestion du planning (tournois, entraînements, vacances avant la régulation imposée par la WESA), presse, gestion de la structure…

Il y a aussi toute cette partie humaine en apportant mon point de vue extérieur sur leur communication et l’influence de celle-ci dans leurs victoires ou leurs défaites. Forcément, on doit être très présent dans la gestion des conflits entre joueurs. Il faut savoir être ce filtre pour ne pas qu’il y ait trop d’oppositions frontales entre eux. J’ai peut-être d’ailleurs trop essayé d’arrondir les angles à certains moments alors que la confrontation aurait pu être la bonne solution.

Cette remise en question sur notre rôle doit être permanente.

LA GESTION DES ÉGOS, LE POINT CLÉ POUR RÉUSSIR 

En France, la mission la plus compliquée et de loin, est la gestion des égos. On est connu pour ça et c’est peut-être lié à un état d’esprit français de ne jamais se satisfaire d’une situation et d’en vouloir toujours plus. Le manager doit ranger son égo de côté, car il doit être la personne la plus solide de l’équipe.

La plupart de nos joueurs sont concernés, comme shox, NBK, apEX, ScreaM ou même Happy à sa manière. Si l’égo n’est pas le propre des français, les joueurs étrangers sont souvent capables d’en faire abstraction pour jouer avec des coéquipiers qu’ils n’apprécient pas. C’est d’ailleurs certainement cette guerre d’ego qui a fait exploser récemment G2.

De mon côté, je privilégie toujours la cohésion d’une équipe en essayant d’avoir le maximum de liens humains entre les joueurs afin de pouvoir plus facilement surmonter les périodes de défaites.

D’autres scènes à l’international peuvent avoir leurs spécificités négatives, je pense notamment à l’Ukraine et leurs joueurs souvent trop impulsifs.

Un autre point essentiel est la gestion des salaires et les possibles jalousies qui peuvent se créer entre coéquipiers. J’ai déjà eu des différentiels énormes (x4) entre certains joueurs et c’est assez compliqué à gérer. De plus, l’explosion des rémunérations chez certaines équipes peut aussi clairement jouer sur la motivation, les cashprizes* ne devenant qu’une source secondaire de revenus. Les joueurs perdent forcément beaucoup de motivation.

*prix en argent pour les vainqueurs de tournois.

Il ne s’agit pas pour moi de vouloir revenir en arrière, mais plutôt d’insister sur des primes de résultats qui prendraient une part des revenus plus importante. C’est une méthode qu’on mettait en place chez EnVy avec des primes plus ou moins grandes selon notre classement mondial sur l’année.

LE FONCTIONNEMENT DES ÉQUIPES DEVRAIT CHANGER

Même si la structure a aujourd’hui tout le loisir de kicker ou non certains éléments, aujourd’hui nous sommes bien dans un eSport dominé par les joueurs. Par exemple, les managers sont aujourd’hui dépendant de leurs joueurs dans leur propre négociation salariale, ce qui limite notre indépendance. Je ne pense pas que ce mode de décision par le bas soit optimal à la fois pour la structure, mais aussi pour les joueurs.

Nous devons nous inspirer du sport en inscrivant, le manager, le coach et le capitaine dans la durée.

J’ai également d’autres idées où par exemple ce trinôme ou binôme (on peut prendre le cas de Niak et Ex6TenZ) serait directement payé par les autres joueurs qui devraient croire dans le projet. Nous pouvons penser également à une structure directement possédée par les joueurs, où le manager devrait assurer un rôle de recherche de sponsor pour assurer des revenus continus aux joueurs et où chacun posséderait une part de l’équipe. En cas de volonté de kick* de la part des autres membres envers un joueur, ils devraient tout simplement lui racheter ses parts.

*Faire partir un joueur d’une équipe

Dans tous les cas, les structures actuelles doivent faire des choix forts en mettant leur confiance dans les mains du management de l’équipe. Et notamment lors des phases de création/modification d’effectifs, il faut savoir dire non à un joueur star qui ne voudrait pas travailler avec tel manager.

Il ne faut pas regarder très loin pour voir que d’autres eSport ont fait ce choix, je pense notamment à l’Overwatch League qui est très bien gérée.

En France, la mission la plus compliquée et de loin, est la gestion des égos. On est connu pour ça et c’est peut-être lié à un état d’esprit français de ne jamais se satisfaire d’une situation et d’en vouloir toujours plus. Le manager doit ranger son égo de côté, car il doit être la personne la plus solide de l’équipe.

LA VÉRITABLE PROFESSIONNALISATION DES JOUEURS PASSERA PAR UNE PROFESSIONNALISATION DE LA STRUCTURE

Nous devons également évoluer dans notre façon d’envisager le fonctionnement quotidien de l’équipe. Je vais certainement me mettre quelques personnes à dos, mais il faut que tout le monde sorte de son petit confort en restant dans la ville de son choix.

La solution n’est pas la Gaming House que nous avions testée à Nice avec EnVy, ce n’est pas vraiment adapté à des compétiteurs sur CS : GO. Il faut plutôt voir ce qui se fait du côté de l’étranger ou certaines équipes possèdent un bureau commun dans une ville déterminée et des horaires de travail.

EnVy a pu proposer cette solution aux joueurs, mais à Charlotte aux USA. Au-delà du changement de ligue pour la team, c’était assez compliqué d’un point de vue personnel de tout lâcher pour aller aux États-Unis. J’ai aussi envisagé de faire cela à Nice et la plupart de mes joueurs étaient partants, mais la suppression de l’équipe en juin a tué ce beau projet.

L’intérêt n’est pas uniquement dans la professionnalisation des joueurs et de leurs rapports, mais c’est aussi un plus pour la structure qui pourra plus facilement faire des contenus et mieux gérer son merchandising. Ce dernier est d’ailleurs l’un des vrais axes de développement de l’eSport pour ces prochaines années.

Côté humain, les structures doivent également se renforcer en collaborant avec des spécialistes connaissant le milieu de l’eSport et en permettant au manager d’être simplement un chef d’orchestre. Pour moi, la structure idéale se composerait de ce binôme manager/coach (qui assurerait le côté ingame) et elle serait complétée par un analyste, un préparateur mental et un préparateur physique. Ces deux derniers ne doivent pas forcément être salariés de la structure, mais disponibles pour les joueurs.

La préparation mentale est fondamentale, c’est trop souvent un aspect mis de côté dans notre environnement. Je pense que la pratique du sport même si ce n’est pas intense pourrait leur apporter un plus, notamment pour être plus relaxé et calme devant leur PC. C’est en tout cas ce qui m’a aidé avec la pratique du MMA.

MON AVENIR FORCEMENT LIÉ À L’ESPORT MAIS PAS OBLIGATOIREMENT À CS : GO

Je ne sais pas de quoi mon avenir sera fait, mais je suis quelqu’un qui aime le défi et j’ai l’impression d’avoir un peu fait le tour chez EnVy. Si dans le futur, je ne m’occupe plus d’équipe liée à CS, ce ne sera pas forcément un problème. Je retournerais à mon jeu fétiche uniquement s’il y a un rôle différent pour moi comme directeur eSport ou si la vision de la gestion de l’équipe est nouvelle.

Aujourd’hui, Envy ne veut pas me rapatrier aux USA, car ils ont besoin de moi pour gérer toutes les autres teams eSport au niveau européen. C’est flatteur, mais je vais avoir besoin de projets ambitieux, car je suis un vrai amoureux du travail.

Vivre de sa passion est un vrai luxe et je remercie chaque jour la vie de m’avoir offert cette opportunité incroyable.

JORDAN