Margot Laffite – Une femme est apte physiquement à piloter en F1

Pilote à très bon niveau, notamment sur le Trophée Andros, Margot Laffite est journaliste sports mécaniques depuis plusieurs succès. Elle incarne le documentaire “Une pilote”.
Pilote à très bon niveau, notamment sur le Trophée Andros, Margot Laffite est journaliste sports mécaniques depuis plusieurs succès. Elle incarne le documentaire "Une pilote".
Pilote à très bon niveau, notamment sur le Trophée Andros, Margot Laffite est journaliste sports mécaniques depuis plusieurs succès. Elle incarne le documentaire “Une pilote”.

Pilote à très bon niveau, notamment sur le Trophée Andros, Margot Laffite est journaliste sports mécaniques depuis plusieurs succès. Elle a présenté Dimanche F1 de 2011 à 2013 sur Eurosport, avant de rejoindre Canal + en 2013, quand la chaîne cryptée reprend les droits de la F1. Elle présente Formula One en 2014. Depuis 2018, elle est au cœur du dispositif Canal + les week-end de course. Elle incarne le documentaire “Une pilote”, qui met en valeur le parcours de plusieurs jeunes femmes passionnées et talentueuses, qui cherchent à faire leur place dans un monde encore très masculin. Elle a réalisé tous les entretiens dans ce documentaire de près de 50 minutes. A découvrir ce vendredi à 14h20 sur Canal + Sport. Pour les retardataires, une seconde diffusion aura lieu le samedi 25 à 18h30, toujours sur Canal + Sport. Le documentaire sera disponible sur la plateforme myCANAL.

MARGOT LAFFITE – IL Y A ENCORE DES RÉTICENCES DANS LE MILIEU

A chaque fois qu’on m’a interrogé sur la question de savoir si ce documentaire peut libérer des jeunes filles, je répond que l’objectif ce n’est pas forcément qu’il y ait davantage de filles en sport automobile. Ce n’est pas la parité qui m’obsède. Ce qui m’intéresse, c’est que les jeunes femmes qui sentent que cela peut être une vocation, trouvent leur place dans ce milieu. Il faut débrider les envies des jeunes filles, qu’elles comprennent que cela peut être possible pour elles ! Ce serait génial ! On sent que ce n’est pas encore le cas. Même si, dans le discours, il y a beaucoup d’ouverture, comme le dit Amanda Mille (NDLR : directrice marketing de la Richard Mille Racing Team). Les gens disent : “Il faut de l’ouverture, mais quand il faut constituer un équipage, il y a moins de monde”.

Il y a encore des réticences, des sceptiques et des gens qu’il faut convaincre. Les pilotes femmes doivent convaincre et prouver qu’elles ont leur place. Heureusement, il y a des personnes qui leur font confiance, mais cela ne fait pas tout. Elles doivent arriver dans un milieu, dans un championnat avec des réticences. Et c’est tout ce travail qui reste encore à faire et cela ne bouge pas énormément ! Quand on voit le témoignage de Michèle Mouton on s’en rend compte. Et elle, elle avait un talent incroyable dont elle même n’a pas vraiment conscience. On s’en rend compte quand on l’interview. Michèle elle se dit que si on veut on peut, parce qu’elle a du talent, donc on lui faisait confiance. Mais il faut aussi laisser la place à des filles qui n’ont pas forcément ce même talent de base. Qu’elles essayent.

JE SUIS ARRIVÉE DANS LE MILIEU AVEC BEAUCOUP DE CANDEUR

Le sujet de l’éducation est un sujet très important. J’ai un garçon et une fille. Je vois à quel point une fille va spontanément aller plutôt vers une poupée. Mais il faut, si elle préfère les voitures, qu’on la laisse faire. Et c’est moins naturel pour un parent d’amener sa fille de 4-5 ans faire du kart. Il faut laisser la porte ouverte à une envie qui pourrait croître chez un enfant. Il ne faut pas genrer systématiquement l’enfant dès son plus jeune âge ! D’ailleurs, le témoignage des filles dans le sujet est clair. Les parents les ont encouragés. Et ne leur ont pas dit que c’était trop dangereux. Après cet instinct face au danger peut se retrouver dans chaque sport dangereux. On peut penser que la petite fille est plus fragile. Et instinctivement, on ne va pas lui ouvrir certaines portes.

Je rappelle que je n’ai jamais été pilote professionnelle et quand on ne marche pas trop sur les platebandes des garçons, on les embête moins. Mais la chance que j’ai eu, c’est que je suis arrivée de manière hyper candide. Pourtant, j’avais un papa plutôt macho. J’ai eu une éducation comme cela. Mais quand je suis arrivée dans le milieu, j’étais un peu candide. Je n’ai vu les remarques que plus tard. Rétrospectivement, je me rends compte que j’ai vécu des choses. Mais j’étais tellement heureuse de faire ce truc-là. J’avais un tel plaisir de piloter que j’ai occulté le reste.

MARGOT LAFFITE : NE PLUS ENTENDRE “CE N’EST PAS MAL POUR UNE GONZESSE”

J’ai ressenti les choses qu’un peu plus tard, quand j’étais plus mûre et aguerrie dans le milieu. Mon approche était différente car la compétition était plus importante qu’au départ. Quand j’ai commencé à être un peu plus compétitive et à vouloir, j’ai commencé à voir les remarques. Je savais que sur la piste, on n’allait pas avoir la même attitude avec moi qu’avec un homme. Que dans l’approche avec les ingénieurs, sur la partie technique, les retours de mon expérience au volant, ce que je pouvais apporter, j’étais moins prise au sérieux et on m’écoutait moins. Tout cela, je l’ai vu plus tard.

Une fille quand elle arrive dans le sport automobile, elle est bien vue au début. Mais quand elle commence à gagner, c’est là que cela se complique. C’est vraiment ce qui transpire dans le témoignage des filles. Une fois qu’elles ont acquis la légitimité et la crédibilité, elles devenaient des menaces. Quand on devient une menace, c’est aussi là qu’on devient crédible ceci dit ! Cela peut être une fierté ! Je me souviens que, malgré ma candeur, j’avais conscience d’entrer dans un milieu d’hommes et être une fille et y arriver, c’était encore plus valorisé. Il faudrait que ce soit naturel aujourd’hui. Je ne veux plus entendre de : “Ce n’est pas mal pour une gonzesse”. C’est entendu par tout le monde. Toutes les femmes dans le sport auto l’ont entendu !

LES CHOSES ÉVOLUENT DOUCEMENT

Je pense qu’un jour, une femme n’aura plus besoin de se justifier. Mais pour cela, il faudrait une deuxième Michèle Mouton. Il faut une femme qui marche. Il n’y a que cela qui fera basculer les mentalités. En foot, on voit des femmes qui commentent des matchs d’hommes. Il y a aussi des consultantes. Il y a du progrès. En sport auto, cela va dans le bon sens, mais cela évolue doucement. Est-ce qu’il faut se satisfaire de cela ? C’est comme finir 4e d’une course. C’est pas mal, mais c’est mieux de gagner. Il ne faut pas se satisfaire de leur évolution, mais il faut continuer à activer des choses pour faire en sorte que cela évolue plus rapidement. Mais il y a du mieux dans la démocratisation et il y a davantage de femmes.

Ce qu’on retient du témoignage d’Amanda Mille c’est qu’on peut se poser la question du : Pourquoi mettre un équipage 100 % féminin?”. Est-ce qu’on a besoin de mettre trois femmes et non pas une si elle est performante. Ce qu’on veut c’est une fille performante, pas besoin forcément d’un équipage 100 % féminin. Mais la réponse c’est que, médiatiquement et au niveau du marketing, il fallait frapper un peu plus fort, qu’il y ait une incidence plus forte que juste une femme parmi tant d’autres. Cela passe par des choses comme cela et des efforts plus conséquents comme le fait Richard Mille, Déborah Mayer.

MARGOT LAFFITE – LA PREMIERE FEMME EN F1 AURA UNE PRESSION COLOSSALE SUR SES EPAULES

Fernando Alonso dit que les femmes en Formule 1 n’arriveront pas avant 20 ou 30 ans. Cela laisse de la marge (rires). Malheureusement, je pense qu’il n’a pas complètement tort ! Dix ans, c’est trop court, car il faudrait une petite jeune fille de 5-6 ans performante. Et elle n’aurait que 15 ans, c’est un peu court en délai. Mais je pense que d’ici 15 ans, cela est possible. Après, on ne veut pas de prétexte. On ne veut pas mettre une femme parce qu’elle est une femme. La responsabilité de la première femme en F1 va être colossale. Elle aura sur les épaules un poids énorme. A la limite, j’espère qu’elle ne s’en rendra pas compte, car cela peut lui casser les jambes. Il faudra que cette femme soit à la hauteur.

Il n’y a que 20 pilotes de formule 1 dans le monde et je les respecte tous. Si une femme veut s’imposer, malheureusement elle devra être capable de jouer le titre mondial et ne pas être juste pilote. Ce ne sera pas suffisant. Si Tatiana Calderon avait été un homme, avec son essai d’il y a trois ans, je ne suis pas sûre que cela aurait suffit dans la F1 d’aujourd’hui. Tous les pilotes présents en F1 aujourd’hui méritent leur place. Ce que je dis peut-être remis en question. Mais on est moins sur une période, où certains payaient vraiment leur place en F1. Les pilotes pouvaient être là uniquement pour le budget qu’ils apportaient à l’équipe. C’est moins vrai aujourd’hui. Difficile de statuer pour Tatiana.

A FORCE D’ENTENDRE DES REMARQUES, LES FILLES PEUVENT SE METTRE LEURS PROPRES BARRIÈRES

Le monde de la moto, pour l’avoir côtoyé un peu, c’est un sport mixte, mais on ne voit quasiment pas de femmes en Moto 2 et 3. Il y a eu Maria Herrera (pilote de Moto 3 et de Moto E et championne du monde supersport) qui a roulé avec Fabio Quartararo. Il y a eu des femmes bluffantes, comme a pu l’être Tatiana. Esteban Ocon est élogieux envers elle. Michelle Gatling a pu rouler avec Max Verstappen. Des jeunes femmes qui ont gagné des courses. Mais elles ne sont peut-être pas au niveau pour arriver plus haut. Et en moto, c’est un sport macho aussi, mais je suis certaine que si une fille roule fort, elle sera bien accueillie. Car même macho, il y a un respect de la performance. Une jeune fille performante peut faire taire tout le monde.

A force d’entendre des remarques négatives, je suis sûre que les filles se mettent leurs propres barrières. Cela fragilise forcément. A mon niveau, les fois où cela m’est arrivée, cela m’a fragilisé. On peut vite avoir le syndrome de l’imposteur à se demander si on a vraiment sa place. C’est dérangeant, cela déstabilise. Ceci dit, dans une filière comme Redbull, réputée très dure avec les pilotes, on a du faire aussi le coup à de jeunes garçons de remettre en cause leurs performances. Cela leur est arrivé aussi. Le regard qu’on a sur vous peut fragiliser. Sofia Flörsch, quand elle se plante, le pourcentage de personnes ayant vu l’accident et qui ont eu une allusion au fait que ce soit une femme, doit être important.

MARGOT LAFFITE – IL N’Y A AUCUNE BARRIERE PHYSIQUE A CE QU’UNE FEMME FASSE DU SPORT AUTOMOBILE

Les remarques sont plutôt insidieuses, c’est rare que ce soit totalement assumé ! Je reprends un exemple qui m’est arrivé. Un jour, le volant de ma voiture est tordu. Sur un volant de voiture de course, il y a toujours un petit trait jaune qui symbolise le moment où les roues sont droites. Et mon volant était penché de quelques degrés. Je fais la remarque et on me dit “oui oui”. Mais ils ne me l’ont jamais changé. Je partageais la voiture avec un garçon qui fait son run, il revient et fait la même remarque que moi. Ils ont changé immédiatement le truc. Tu vois, on ne m’a pas dit frontalement : “On ne te crois pas”. Mais on n’a rien fait. C’était insidieux. Mais je pense que les remarques frontales doivent aussi exister. Cela ne m’est pas arrivé. Peut-être aussi parce que j’avais le caractère pour remballer les gens. Répondre ! Je ne suis jamais rentrée chez moi les larmes aux yeux. Mais je ne doute pas que cela puisse arriver à certaines.

Les sports automobiles sont des sports qui requièrent une certaine préparation physique. Ceci dit, il faut reconnaître que celui qui gagne est celui qui a la meilleure voiture. Ce que je trouve intéressant dans ce que raconte Xavier Fénillée (NDLR : Fondateur de 3 2 1 Perform), c’est qu’on s’aperçoit qu’il n’y a aucune barrière physique au fait qu’une femme puisse faire du sport automobile. Et cela il faut le mettre en avant, car il y a encore beaucoup d’idées préconçues. Moi-même, il y a quelques années, je me disais que la F1 n’était pas forcément accessible aux femmes car trop physique.La F1 actuelle n’est pas la même qu’avant, elle est devenue plus aseptisée, sans être du tout péjorative. Une femme a les mêmes aptitudes qu’un homme à pouvoir performer !

IL NE FAUT PAS ÊTRE BODYBUILDER POUR ÊTRE PILOTE DE F1

Il ne faut pas non plus être bodybuilder pour être pilote de F1, il faut être musculeux mais sec ! Je suis vraiment ressortie de l’entretien avec Xavier, avec ce sentiment d’avoir avancé sur ce sujet ! Et de pouvoir statuer qu’une femme, physiquement est apte et que si on n’en voit pas en F1, c’est pour autre chose. Cela règle un problème. Et il faudra vraiment le mettre en avant, car personne n’avait vraiment statué là-dessus !

Le discours que j’ai toujours entendu de mon père, c’est que lui a le sentiment d’avoir vécu à une époque où les choses qu’il a réalisé étaient possibles et que dans le monde dans lequel on vit actuellement, cela ne l’est plus. Je ne pense pas que le danger ait été le critère principal de ne pas vouloir me voir dans des sports automobiles. Mais passer à travers toutes les étapes, avec aussi l’argent qu’il faut pour réussir; la difficulté… C’est plus le parcours du combattant qui l’a effrayé et qui va effrayer les pères et mères, y compris ceux qui ont été de grands pilotes.

Après, le fait de s’en être bien sorti, même si mon père a eu un gros accident et qu’il boite aujourd’hui, je pense qu’il y a ce côté de dire qu’il a eu de la chance et que cela ne se reproduit pas. Le père aura sans doute peur que l’enfant n’ait pas autant de chance. C’est plus par souci de le protéger de l’échec. Plus que le pur danger !

MARGOT LAFFITE

Avec Etienne GOURSAUD

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