Ici au premier plan devant le skieur alpin Alexis Pinturault et Thomas Voeckler au sommet du col de la Loze, qu’il a reconnu la semaine dernière pour France TV, Nicolas Geay a répondu à nos questions sur sa relation avec le Tour de France ! Crédit : [TwitterNicolasGeay].

 

Dans de nombreux reportages pour Stade 2, sur la moto à l’arrière du peloton  ou désormais à la présentation des podiums du Tour en compagnie de Laurent Jalabert sur France 2, vous avez forcément entendu la voix de Nicolas Geay. Passé par Sciences Po Grenoble et par l’Ecole de Journalisme de Strasbourg, le spécialiste cyclisme (route et piste) et triathlon (pratiquant aguerri) de France Télévisions a eu la gentillesse de répondre à nos questions. C’était en plein mois de juillet, quelque part entre le Port de Balès et le Puy Mary, cols reconnus en compagnie de Thomas Voeckler, de nouveau pour France TV, dans l’optique du prochain Tour de France. Nicolas Geay revient en notre compagnie sur ses plus grands moments, sa passion dès l’adolescence ou encore son parcours de rêve.     

 

« Quels sont vos souvenirs de votre tout premier Tour de France, en 2006 ?

Haha, mon premier Tour, ça a été folklorique ! On arrivait à Strasbourg, il y a eu toute l’affaire Puerto qui s’est déclenchée, avec Ullrich, Basso, Sevilla, Mancebo qui étaient virés du Tour. Donc là, pendant trois jours, ça a été la folie à les suivre et à être lancé dans le grand bain de suite. Sortir un reportage de douze minutes dès le premier jour du Tour sur toute l’affaire, c’était costaud. Après, il y a eu Floyd Landis, donc ce fut d’entrée sportif !

A quoi ressemblent vos journées sur le Tour de France ?

J’ai fait la moto et maintenant, j’arrive sur la ligne d’arrivée vers 10h-11h, je regarde l’étape. On se fait une réunion avec les chefs sur comment vont se passer les choses, je regarde aussi l’étape en compagnie du monteur avec qui je travaille pour faire le résumé dont j’ai la charge dans le Vélo Club, avec Thomas Voeckler. Et puis après, je vais faire les interviews des coureurs juste après l’étape, avec Laurent Jalabert, à la sortie des podiums.

L’année dernière, c’était encore plus sportif, puisqu’il y avait aussi le documentaire sur Thibaut Pinot, dont on s’occupait non-stop, jours de congés, le soir, … Mais sinon, une journée classique c’est ça. Le soir, on a pas mal de route, parfois trois-quatre heures pour rallier les hôtels, on peut se coucher vers minuit, une heure. Et puis le lever, vers huit-neuf heures si on veut aller courir un peu, ou plus tard si on va direct au boulot !

Un Groenewegen, je l’ai vu se dépasser pendant des journées, seul

Quels sont les moments les plus dingues que vous ayez vécus sur le Tour de France ?

J’ai pas mal de souvenirs assez forts. Un des plus forts, c’est Thomas Voeckler dans l’Alpe d’Huez en 2011. On ne s’entendait plus, encore plus que d’habitude, un moment important d’être derrière lui dans ces instants-là. Le lendemain, il y a le chrono d’Evans à Grenoble, que j’avais suivi, qui me reste en mémoire. J’avais suivi Evans dans sa reconnaissance un mois et demi avant sur le Dauphiné. Donc là, pendant ce chrono, tu te dis que l’histoire est en train de s’écrire sous tes yeux, il est en train de gagner le Tour ! Le fait d’annoncer à Jean-Christophe Péraud qu’il est deuxième du Tour, après le chrono de Bergerac, en 2014.

Il se met à fondre en larmes, c’était un moment hyper fort, je le connaissais bien. Toutes les affaires de dopage, mais bon on ne va pas forcément retenir ça. Sinon, je me rappelle des descentes en moto, suivre Pinot quand il craque dans la descente du Port de Pailhères, qu’il part complètement en vrille devant moi (2013). Après, j’étais sur la moto 2, donc tu ne vois pas les vainqueurs mais c’est l’endroit où tu vois des gars qui s’arrachent toute la journée. Un Groenewegen, je l’ai vu se dépasser pendant des journées, seul.

Quels souvenirs gardez-vous de vos premières années sur le Tour, marquées par le dopage ?

Landis, Rasmussen, Vinokourov, tout ça, ça fait partie du truc finalement. Notre boulot, c’était de couvrir donc on couvrait. On faisait leurs interviews parce que c’était notre boulot quoi. On fait des sujets avec des coureurs, où on les met en valeur, mais le travail c’est aussi, quand il y a de telles affaires, d’en parler. Il n’y a pas plus d’affect à avoir, il faut le faire. Après, ça devient plus difficile quand ce sont des rumeurs, qu’il n’y a pas de faits avérés, qu’on parle de cadence de pédalage, il faut faire attention à ce qu’on dit.

“On s’est tous dit que Pinot aller gagner le Tour”

Quel fut le Tour de France le plus abouti à vos yeux (résultats, scénario, émotions) ?

C’est dur parce que celui de l’an dernier était pas mal, il y avait un peu de tout sauf la fin, ce qui fait que ce n’est pas abouti. Après, les Tours remportés par Froome n’étaient pas spécialement réussis. 2011, ça a fait vibrer la France donc peut-être lui. Mais 2019 aussi. Thomas, Thibaut, Julian, c’était assez fort tout de même.

Des étapes que vous n’oublierez jamais ?

La pire étape à vivre sur la moto, c’était le jour où Thomas Voeckler prend le maillot jaune sur le Tour 2011 (la 9e étape ralliant Issoire à Saint-Flour). C’était l’enfer, c’était hyper dur pour travailler, il y a eu des chutes, il n’y avait pas un mètre de plat. C’était très très dur à gérer, je me souviens être sorti de là complètement cuit. Encore une fois, sur la moto 2, je n’ai pas pu voir certains grands moments à l’avant. Mais il y a des moments durs à vivre. La chute de William Bonnet en 2015, terrible. Hors-moto, l’étape la plus aboutie pour moi et celle du Prat d’Albis l’an dernier. On s’est tous dit : « Thibaut va gagner le Tour ». Il y a le Tourmalet aussi, l’Izoard 2017 remporté par Warren Barguil et Romain Bardet qui attaquait Chris Froome.

Le succès de Warren Barguil au Col de l’Izoard sur le Tour de France 2017 reste un grand souvenir pour Nicolas Geay, au sommet d’une ascension qu’il qualifie fort logiquement de « mythique ». Crédit : [GettyImages]

Des souvenirs liés aux conditions climatiques sur la moto ?

C’est surtout les grosses chaleurs. Je me souviens de l’étape de Rodez en 2015, avec la chute de Jean-Christophe Péraud, qui était arraché de partout. De le voir comme ça, en train de pleurer, c’était pas facile. Et il faisait une chaleur horrible. Cette étape, plus celle d’Andorre en 2016, avec la chaleur et puis la grêle. Mais bon, c’est quand même difficile de se plaindre par rapport à ce que vivent les coureurs. Il y a pire dans la vie.

Quels sont les coureurs qui vous ont le plus marqué parmi les Tours que vous avez suivis ?

J’ai toujours beaucoup aimé David Moncoutié et Sandy Casar, pour plein de raisons. C’étaient des mecs pour qui c’était dur à cette époque. Thomas Voeckler, il a fait des trucs fous aussi. Après, tu as le charisme d’un Peter Sagan, incroyable de voir tout ce qu’il fait. Plus dans l’ombre, des garçons super intelligents, super bien, Amaël Moinard, Jérémy Roy, moins dans la lumière mais avec qui il était toujours intéressant de parler. Sylvain Chavanel aussi, pour d’autres raisons, tout le temps de bonne humeur, qui faisait de superbes étapes. Et d’un autre côté, tu avais Armstrong. C’est la personne la plus charismatique que j’aie jamais vu. Il ne laissait pas indifférent, bien entendu dans un sens comme dans un autre. Mais dès qu’il rentrait quelque part, c’était quelque chose.

On montre quelqu’un de normal qui va monter le col

Qu’est-ce qui distingue le Tour des autres courses que vous suivez durant l’année ?

C’est une autre planète. Les autres courses, il y a un peu de monde, un peu de médias, mais sur le Tour, il n’y a qu’à voir la zone technique à l’arrivée, c’est énorme. On change de dimension en fait. C’est le patrimoine de la France, y compris pour des gens qui ne sont pas attachés au vélo. Il y a énormément d’engouement, ce n’est pas du tout le même public, c’est une fête populaire, un enjeu national, ça n’a rien à voir, à tous les points de vue.

Comment préparez-vous vos reconnaissances pour le Tour ? Vous entraînez-vous sérieusement ? Faites-les vous à fond ?

Alors, j’essaye de m’entraîner pour pouvoir monter avec Thomas (Voeckler) ou Marion (Rousse) et puis parce qu’on fait des cols difficiles. Après, je ne suis pas professionnel, donc je m’entraîne comme un amateur. On les fait pas à fond, ils m’attendent, parce qu’évidemment ils sont beaucoup plus forts que moi. Mais on les fait dans l’optique d’expliquer le col autrement. Ca ne sert à rien de les faire à 20 km/h comme les coureurs, ça n’aurait pas de sens. Nous, l’intérêt, c’est de montrer quelqu’un de normal qui va monter le col et de l’expliquer en le vivant.

Les cols, il y a plein de public, les coureurs vont extrêmement vite, on ne voit pas la difficulté. Les passages difficiles du Puy Mary ou de la Loze, on ne les verra pas bien pendant la course. Il faut montrer autre chose, être un peu didactique. Au niveau physique, moi je suis quasiment à fond finalement parce que c’est dur ! Mais Thomas et Marion, non.

Une arrivée à Joux-Plane, ça aurait de la gueule

Quels sont vos premiers souvenirs du Tour de France ?

Hinault. C’était les arrivées d’Hinault à l’Alpe d’Huez, sur les Champs, les duels avec Greg Lemond. Après Lemond/Fignon, tout ça. Plus tard, le principal souvenir, c’est durant l’adolescence avec Richard Virenque. Je vibrais devant les exploits de Virenque. Alors, c’est pareil, avec le recul ce n’est peut-être pas bien de dire ça, mais en tout cas moi c’est lui qui me faisait vibrer. Je suis tombé amoureux du Tour grâce à lui, la passion date de là.

Quel serait le parcours du Tour de vos rêves (principaux cols) ?

Ils y passent régulièrement, mais j’irai faire un petit tour au Cirque de Troumouse dans les Pyrénées, retourner au Port de Pailhères, … Une arrivée à Joux-Plane, ça aurait de la gueule, même s’il n’y a peut-être pas la place là-haut. Le Ventoux, c’est pas très original, mais bon. Peut-être un chrono dans un col mythique type Izoard ou Galibier, ça pourrait être bien. J’ai un fantasme, c’est de voir un jour un chrono de 180 bornes comme en Ironman mais je pense que les écarts seraient trop énormes et pas sûr que la France apprécie (rires). Le Port de Balès sinon, c’est magnifique, on le verra cette année.

Pogacar sera à surveiller

Quel est votre avis sur les changements de physionomie concernant les parcours du Tour (moyenne montagne, moins de CLM, …) ?

Plus de moyenne montagne, c’est forcément chouette parce que ça bouge, ça donne une course de mouvement. Les contre-la-montre, c’est fait pour nos français aussi. Peut-être que les chronos ont moins la cote, mais je pense que c’est pour laisser plus de suspense, et aussi parce que les Français ne sont pas avantagés. J’aime bien les chronos moi, je suis un amateur de vélo, de matos, donc je trouve, contrairement à beaucoup, que les chronos, individuels ou par équipe, c’est super beau à voir. Je ne m’ennuie jamais. Mais c’est vrai qu’en les réduisant, les écarts diminuent et le suspense augmente en conséquence. Donc je comprends la logique des organisateurs. Sur un Tour 2012, avec plus de 100 bornes de chrono, les Bernal et autres grimpeurs auraient eu du mal.

Quelles sont vos espérances et prévisions pour le Tour de France 2020 ?

Que Thibaut Pinot puisse aller jouer la gagne, arrive à la Planche-des-Belles-Filles en position de gagner le Tour, que Julian Alaphilippe remette le feu sur la course, que Romain Bardet s’éclate, qu’il aille claquer des victoires, voire mieux. Après, on espère que ni INEOS, ni Jumbo-Visma ne parviendront à verrouiller la course, on espère que cela ressemblera à l’année dernière, en n’ayant pas le même dénouement bien sûr. Pour les favoris, je ne vais pas être original : Bernal, Quintana, Roglic sans doute, Pinot bien sûr, Pogacar sera aussi à surveiller.

Je pense que Quintana sera là, vu le parcours. Tom Dumoulin ? Oui, il sera là. Après, que vaudra-t-il dans les forts pourcentages du Col de la Loze ? Je pense qu’il pourra marcher, il l’a montré sur le Giro. Il faudra que les Jumbo-Visma voient de leur côté qui sera leur leader. Ca, ça peut être la chance de Thibaut, si c’est un peu la cacophonie du côté d’INEOS ou Jumbo-Visma, s’ils se font la guerre entre eux. Donc Dumoulin, pourquoi pas… De toute façon, Jumbo-Visma sera là au rendez-vous ».

 

Mathéo RONDEAU