Ici au micro pour le site L’Equipe à l’arrivée d’une étape du Tour de France, Jean-Luc Gatellier est le nouveau suiveur du Tour que nous avons rencontré. Crédit : [L’Equipe].

Un des piliers de L’Equipe. Jean-Luc Gatellier, d’abord journaliste d’information générale pour Le Parisien, s’est dirigé vers le service des sports à la fin des années 80. Passionné d’athlétisme, de football, de rugby, c’est surtout pour ses écrits sur le cyclisme qu’il est connu. La petite reine qui lui a permis de vivre de nombreux grands moments sur les routes, de croiser le chemin des plus grands journalistes que le vélo français connaisse, et de se lier d’amitié, de passion pour certains membres du peloton. Il est notamment très poche de Julian Alaphilippe, dont il conte régulièrement les exploits. Aujourd’hui, du haut de ses 25 Tours de France couverts, Jean-Luc Gatellier revient pour Sans Filtre sur l’évolution du cyclisme et du Tour, ses émotions et évoque la prochaine Grande Boucle.   

 

MON PREMIER TOUR DE FRANCE SUIVI

C’était 1988, pour le Parisien. Pas énormément de souvenirs, c’est plus 1989 qui m’a marqué. Mais 1988, il y a un départ à Pornichet qui avait été appelé « Préface », un nom qu’ils avaient inventé, une sorte de prologue. Je me souviens d’une débâcle française puisque Fignon avait abandonné, Mottet avait craqué, … Et Delgado avait gagné son seul Tour de France. Mais c’était la découverte d’un monde particulier. Je suivais le vélo depuis le début de l’année, donc j’avais vu pas mal de courses. Je découvrais les courses, les coureurs, mais c’est vrai que le Tour de France, on sentait déjà que c’était une autre épreuve, avec beaucoup de gens, de journalistes. Ce qui était marquant aussi à l’époque, c’est que je côtoyais des journalistes qui avaient suivi le cyclisme juste après la guerre. Jacques Augendre est toujours vivant, on se parle assez souvent, il est entré à l’Equipe en 1947 et a suivi le Tour à partir de 1949. Tous les autres, c’est des gars qui avaient suivi le Giro des Coppi, Bartali, …

A l’époque, il y avait une bonne relation Le Parisien/L’Equipe même s’il y avait une concurrence, et l’Equipe me gardait une place dans sa voiture sur certaines courses. J’ai fait beaucoup de courses avec Pierre Chany et, forcément, c’étaient des récits d’après-guerre, ils avaient très bien connu Anquetil, Poulidor, évidemment Hinault. Ce premier Tour, c’était donc aussi cette découverte d’un monde un peu fou. C’était encore un peu une période d’excès, on sortait beaucoup, on passait des nuits blanches, on dormait dans la voiture et on repartait travailler. Ca, aujourd’hui, c’est impossible. Le Tour est devenu une telle machine, on ne pourrait pas se permettre ces écarts.

MA JOURNÉE SUR LE TOUR DE FRANCE POUR L’ÉQUIPE

Le matin, tu restes tranquillement à l’hôtel, sauf s’il est loin du village départ. Parce qu’un Tour, c’est pas loin de 3500km sur le tracé, mais le compteur de la voiture, il affiche 8000 à la fin. Il faut arriver au moins une heure et demie avant le départ. Un confrère de Sud Ouest me rappelait qu’il faut toujours avoir un objectif au départ. Tu te dis : « tient, je voudrais bien en voir deux ou trois ce matin, sauf que si j’en attends un, l’autre va peut-être sortir pour aller signer et je vais le rater ». C’est un peu la loterie, et du coup il vaut mieux se concentrer sur son objectif de la journée. Des fois, c’est bien d’aller voir les grands champions pour voir comment est la foule avec lui, comment lui se comporte avec les gens. Mais le plus souvent, pour parler à un coureur vedette le matin d’une étape du Tour, c’est quasi-impossible, contrairement aux plus petites courses. C’est pour ça que, pour moi, le Tour, ce n’est pas le vélo. C’est vraiment quelque chose à part.

Après, il ne faut pas perdre de temps car la voiture n’est pas toujours tout près du départ. Il faut parfois avoir le sens de l’orientation. Lors de mes premiers Tours, presque toutes les voitures de presse suivaient le peloton ou les échappées, et la cohabitation avec les directeurs sportifs se passait plutôt bien, tout le monde se connaissait. Aujourd’hui, il n’y a presque plus personne qui suit la course de cette manière, et d’ailleurs les directeurs sportifs sont parfois plus agressifs parce qu’eux-mêmes sont dans une grosse tension avec la course. Donc, par tradition, notre voiture, une des quatre de l’Equipe, suit l’échappée. Au moins, on est dans l’esprit du Tour, on respire la route de la course. La plupart des journalistes file vers l’arrivée et suit l’étape sur les TV de la salle de presse. Nous, on a notre télé qui marche une fois sur deux, donc on rate à coup sur des trucs, mais on est dans l’atmosphère du Tour.

Dans la voiture, un chauffeur expérimenté, soit employé de l’Equipe, soit ex-coureur. On est souvent deux ou trois journalistes, chacun avec un travail différent, l’un s’occupe d’INEOS, l’autre des Espagnols, un autre de Pinot, Bardet, ou Alaphilippe. L’année dernière, j’ai commencé le Tour en ayant la mission de suivre Thibaut Pinot et Julian Alaphilippe. A partir du moment où les deux ont été à un niveau important, c’était impossible à gérer ! Tu ne peux pas être à deux endroits au même moment pour les réactions, … On est quand même 9 pour suivre le Tour. C’est un luxe par rapport à la presse régionale qui a une petite équipe, des papiers à avancer, … A la fin, Christian Prudhomme donne l’autorisation de dépasser les coureurs pour rallier l’arrivée. Il y a alors deux solutions : ou aller en salle de presse, ou suivre l’arrivée sur la ligne d’arrivée. Il y a aussi une zone mixte où passent chaque jour les coureurs passés sur le podium du jour (maillot jaune, vainqueur d’étape, …).

C’est toujours un peu dommage pour nous, la presse, puisqu’on passe en dernier, derrière les TV, radios et sites internet. Donc parfois le coureur en a un peu marre, il a dit plusieurs fois la même chose. Et là, il faut être professionnel, trouver des questions spécifiques, tactiques, techniques, pour comprendre certaines situations. Pour les autres coureurs, il faut se débrouiller ! Après l’arrivée, tout le public a accès aux bus, donc ce n’est pas parce que tu as une carte que tu passes devant les gens. Il faut jouer des coudes, et parfois c’est utile d’avoir de bonnes relations avec les coureurs pour qu’ils viennent te répondre un peu plus tard. Là aussi, c’est un peu un luxe par rapport au journaliste du quotidien local qui ne suit pas les coureurs le reste de l’année.

Après il faut écrire son article, dans des gymnases le plus souvent, enfin des saunas. On a travaillé sur des patinoires recouvertes de moquette aussi, l’horreur. Ah il n’y a aucun confort, peu de place, … La priorité, c’est aussi les articles sur le web, on a un référent pour cela, on envoie des réactions ou des courts articles. Et donc pour les papiers, tout doit être rapidement défini, les thèmes, les coureurs visés. Il ne faut pas qu’il y ait deux gars sur Quintana par exemple. L’année dernière, la question ne se posait pas de mon côté, puisqu’il y avait toujours quelque chose à dire sur Julian Alaphilippe. Donc on quitte la salle de presse relativement tard, après la rédaction des papiers, on rentre à l’hôtel. Si on veut faire un vrai repas, c’est le soir qu’il faut le faire. Et après on rentre, peu souvent avant une heure du matin.

MON MOMENT DE DINGUE

Il y a en a peut-être d’autres, mais le plus évident reste quand même le final du Tour 1989. Je me souviens, j’étais invité par Raleigh qui équipait à l’époque l’équipe de Laurent Fignon. On était invités sur les Champs, dans un restaurant, et on suivait le contre-la-montre à la télé. On sortait pour discuter avec les coureurs après leur arrivée, douchés, rhabillés. Tout le monde était sur que Fignon allait gagner le Tour de France. Et au fil de la course, tu t’aperçois que ça ne va pas le faire. Donc on était aux côtés de l’équipe qui allait perdre, au profit de Lemond.

Un des plus grands souvenirs de Jean-Luc Gatellier, c’est la victoire de Julian Alaphilippe au Grand-Bornand, en solitaire, lors de la 10e étape du Tour de France. Un moment intense, et fort en émotions. Crédit : [Sirotti].

Le souvenir marquant, c’est le visage des équipiers de Fignon. En quelques minutes, ils perdaient énormément d’argent, le vainqueur partage ses primes normalement. Tout ça partait en fumée. C’était assez exceptionnel, ces huit secondes à l’arrivée, et un Tour globalement génial avec le maillot jaune qui changeait d’épaules tous les trois jours, Fignon gagnait des étapes, Lemond les chronos, … Rien n’a égalé le Tour 1989, c’est évident. On s’est beaucoup ennuyé après avec les années Indurain, on s’est forcément ennuyé avec les années Armstrong. Puis, il y a eu quelques trucs intéressants avec les Schleck, Contador, Voeckler, le suspens en 2011. Tu retrouves les Sky, qui remplacent un peu les US Postal, donc ça devient moins intéressant. Et puis il y a quand même 2019, un super souvenir. Je le mets en deuxième position derrière 1989, trente ans après.

MON ÉTAPE ÉMOTIONS

Je pense que c’est quand Alexis Vuillermoz a gagné à Mûr-de-Bretagne (8e étape du Tour 2015), un très grand souvenir. Je l’avais connu chez les jeunes en VTT, parce que je suivais la discipline et notamment Julien Absalon, qui est un très grand champion. Je trouve d’ailleurs dommage qu’il n’ait jamais fait de route parce qu’on aurait peut-être vu un champion, peut-être vainqueur du Tour. Chez les jeunes, Vuillermoz était un peu le successeur d’Absalon, et puis il est passé à la route. Mais jamais je n’aurai imaginé qu’il puisse gagner une étape du Tour. Quand il est passé à la route, je l’ai vite suivi. Je dois avoir deux ou trois coureurs avec qui je suis assez proche, et lui en fait partie. Et quand je l’ai vu démarrer à Mûr-de-Bretagne, je me suis dit qu’il allait gagner. Il avait une telle explosivité par le VTT, je l’avais vu battre Sagan pour un podium à des Mondiaux à Canberra. Et donc quand il a gagné, je reconnais que j’étais vraiment comme un supporter, ça me faisait plaisir. Il gagnait devant les Froome, Valverde, … C’est dommage qu’il n’ait pas confirmé sur le Tour depuis. C’était exceptionnel, tous les gros étaient là, il les a battus à la pédale. Et on s’est retrouvés ensemble sur la ligne, il pleurait presque, on s’est pris dans les bras. C’est vraiment un excellent souvenir, avec un gars super. La victoire de Pierre Rolland à l’Alpe d’Huez aussi, m’avait beaucoup marqué. Il avait battu Contador et Sanchez quand même !

Et puis forcément, il y a le Tour 2019, autant Epernay que Pau, parce que les deux sont exceptionnels. Sur un chrono, on a rarement des émotions, mais là…avec le maillot jaune en plus (Julian Alaphilippe s’impose). Epernay c’était beau aussi. C’était très prévisible, on s’y attendait, mais je n’aurai jamais pensé qu’il y prendrait le maillot jaune, et lui aussi n’y pensait pas, on en a parlé. Il était déçu par le contre-la-montre de Bruxelles, c’était le troisième jour, tout le monde était frais, donc ça n’était pas fait d’avance. Mais en dehors de tout ça, la plus émouvante était quand même celle du Grand-Bornand (2018), parce que c’était sa première victoire, et puis il était très ému parce que son père avait de gros problèmes de santé, beaucoup d’émotion. Les deux autres victoires, c’est plus de la confirmation, même si c’est d’un niveau exceptionnel.

Je l’ai un peu oublié, mais il y a eu aussi de grands moments avec Laurent Jalabert à la ONCE puis CSC.

MON PLUS BEAU VAINQUEUR FINAL DU TOUR

Les victoires d’Indurain étaient parfaitement logiques, mais il n’y avait pas d’émotion. Pour moi, c’est les années Lemond. Il revenait après son accident de chasse, les huit secondes, il gagne une deuxième fois le Tour en 1990. Cette année-là, il fait face à un Chiappucci incroyable.

MON PARCOURS DE RÊVE 

Je ne vais pas être très original. Il y a des endroits impossibles pour arriver, style Col de la Bonnette, un des plus durs dans les Alpes, 2800m, une montée de 27km, mais là haut il n’y a pas d’espace, même si cela serait exceptionnel. Idem pour le Puy de Dôme qui n’est plus accessible. Je n’y suis allé qu’une fois, en 1988, la dernière fois que le Tour l’a emprunté. C’est un danois, Johnny Weltz, très sympa, qui avait gagné. On avait pris en stop un coureur, un équipier de Delgado chez Reynolds, colombien, Hernandez (Omar de son prénom) de mémoire. La salle de presse était à Clermont, il a abandonné, et son équipe l’a laissé sur le bord de la route, « nous on monte au Puy de Dôme, débrouille-toi pour rentrer » ! Aujourd’hui, on ne traiterait jamais un coureur comme ça, même le plus petit d’entre eux. Donc on lui a fait de la place, on s’est serrés derrière, même s’il était d’une maigreur incroyable et on l’a ramené à Clermont.

Je ne suis pas un fan de l’Alpe d’Huez, parce que c’est trop le bazar, trop dangereux, violent. Quand on commence plus à attendre l’extra-sportif que le sportif, c’est embêtant, on n’est plus dans le même objectif. C’est beaucoup de stress, il faut se protéger, fermer les vitres. Je me souviens que Samuel Dumoulin m’avait raconté que des types l’avaient carrément arrêté. Ils lui ont pris le guidon et l’ont bloqué.

Sinon, on a eu des beaux cols ces dernières années, le Portet au-dessus de Saint-Lary, et puis on va découvrir le col de la Loze qui semble assez inhumain.

PRÉVISIONS POUR UN TOUR UNIQUE

Je n’en sais rien du tout ! Autant on a des repères chaque année, on voit comment se sont passés Dauphiné et Tour de Suisse. On en saura bien sur plus après le Dauphiné entre autres, mais les repères seront différents. D’habitude, il y a un début de saison, qui ne garantit certes pas tout mais qui peut confirmer certaines choses. Là, je ne sais vraiment pas.

Après, je pense que Bernal reste le favori, ou Thomas, parce que je pense qu’on a tendance à l’oublier. L’an dernier, il aurait pu gagner le Tour, mais il a mal digéré le Tour 2018, il a du pas mal faire la fête, il est tombé sur le Tour de Suisse avant même le premier col. Il n’était pas prêt, mais il fait quand même deuxième du Tour sans ne s’être montré. On ne parle que de Bernal et de Froome, mais attention. Je pense malgré tout que Bernal reste numéro un. Les deux grands favoris, ce sera Bernal et Roglic je pense. Peut-être Kruijswijk aussi, avec toute cette montagne. Mais tout en haut, c’est Bernal et juste derrière Roglic, et après on retrouve les Kruijswijk, Thomas, Froome, Pinot, etc. Mais là, sans informations particulières, c’est difficile. Le Tour va être dur tous les jours, un parcours hyper atypique et montagneux. Il n’y aura d’ailleurs que très peu de sprinteurs. Il ne faut pas faire ça tous les ans, mais ça permet de changer un peu.

 

                                             Propos recueillis par Mathéo Rondeau