FOOTBALL – 2020 : Comment Koh-Lanta a-t-il remplacé le football ?

2020… Une année qui marquera les mémoires. Pour des raisons que nul ne saurait ignorer, le quotidien de chacun s’est vu l’année dernière particulièrement chamboulé. Devant les bouleversements sur la vie sociale imposés par la pandémie (la vie d’avant pourrait-on dire), les loisirs et divertissements ont, en toute logique, pris une importance primordiale, à travers ces multiples écrans qui jonchent nos logements : films, séries, jeux vidéo, retransmissions sportives… Comment Koh-Lanta a t-il remplacé le football ?

Un arrêt sportif sans précédent

On n’osait y croire lorsque les pires estimations outre-Rhin commençaient à envisager de longs mois sans public dans les arènes sportives, allant même jusqu’à songer à l’arrêt des
compétitions. L’Euro approchant, la fin du championnat, la phase à élimination directe dans les Coupes d’Europe… Tout ce monde, notre monde, ne pouvait être abandonné ! Puis, malgré toute la détermination d’un Jean-Michel Aulas, le couperet tomba pour chacune d’entre elles : suspension voire même arrêt définitif. Une décision sans précédent pourrait-on croire en ce qui concerne la première division Française. À tort, ceci était déjà arrivé au milieu du XXe siècle, lorsque nos voisins de Bundesliga eurent la soudaine envie d’élargir les frontières de leur championnat…


On peut dire que le gars a choisi le meilleur moment pour faire cette célébration… Et comme l’a si bien martelé notre président à l’affection phocéenne : ”Nous sommes en Guerre”. On ignore si l’arrêt du championnat en 1940 a permis à l’OM de se qualifier en coupe d’Europe, mais un petit coup de pouce gouvernemental 80 ans plus tard l’y a bien aidé. Et qu’importe si des décisions hâtives handicapent pour plusieurs années les clubs de l’élite tricolore, il fallait trancher, et vite.


Le temps des attestations…


Dans nos contrées, les amateurs de football champagne être made in Ligue 1 se retrouvèrent alors orphelins chaque week-end de leur feuilleton favori : plus de suspens insoutenable pour le Titre, les places qualificatives pour faire baisser l’indice UEFA, pour le maintien, pour e ventre très mou où l’on retrouvera bien évidemment… Bordeaux (tacle gratuit mais quel club incarne le mieux cette place au classement depuis 10 ans ? )… Rien de tout ça.


Au milieu de ce désert, un phare s’est dressé dans la nuit ! Un programme, pourtant déjà bien ancré, a vu ses audiences suivre une trajectoire opposée à la sinistrose ambiante : de 4,5 millions de fidèles en début de saison, le nombre de téléspectateurs est passé à 7 millions un fois la vie le football mis entre parenthèses.


Vous l’aurez deviné, nous parlons bien ici de Koh-Lanta, la fameuse émission de télé-réalité sur fond d’aventure diffusée par TF1, la chaîne de l’Équipe de France, et dont la première
édition remonte déjà à 2001.

Koh-Lanta : Allez, c’est dit !


Il n’est pas impossible que l’adaptation du concept américain Survivor ait pu représenter une sorte de produit de substitution au football pour les drogués que nous sommes. Pas impossible… Il y a même clairement un lien si l’on souhaite assumer ce titre tapageur : oui, pendant de nombreuses semaines, Koh-Lanta a bel et bien remplacé le football. Ainsi, certaines composantes inaliénables du programme ont même mené un site tel que SoFoot a éditer des lives et des notes pour les candidats après chaque épisode. Un dispositif
similaire à celui qui aurait pu être adopté pour une grosse affiche de Ligue des Champions.


https://www.sofoot.com/les-notes-de-la-finale-de-koh-lanta-484251.html
https://www.sofoot.com/les-notes-de-la-finale-de-koh-lanta-484251.html


Des ponts qui uniraient l’un des sports les plus populaires au monde et une émission télé vieillissante me direz-vous… Qui irait jusqu’à écourter de la même manière des apéros visios pour s’installer devant la télé quand l’heure fatidique approche ? Au delà des grands classiques : aspect sportif, dépassement de soi… Le ballon rond et la course au totem sont bourrés d’analogies. Sans prétention et de façon légère et décalée, nous allons voir lesquelles…


Friday Night Lights


Avant même d’entamer le visionnage, une chose se remarque quand on analyse la diffusion de Koh-Lanta : son créneau. Depuis la saison 2, la première où l’on verra le beau et grand Denis, un horaire précis s’est fixé : Koh-Lanta, c’est le vendredi soir.


À l’image de la politique de Canal+ et sa grande affiche du dimanche soir en Ligue 1, un programme fort a rendez-vous avec ses téléspectateurs à un moment connu de tous. Ceci
booste évidemment ses audiences, grâce à la stabilité, mais lui confère également ce statut de rite auquel il est facile de se raccrocher : ”Je suis en week-end, seul chez moi ce soir, une pandémie frappe le monde, ma famille est horrible, ma petite amie vient de me quitter…” Pas grave, Denis est là pour toi ! Vous avez remarqué d’ailleurs ? Quand les Bleus ont un match amical le vendredi pendant une saison de Kok-Lanta, l’épisode n’est pas décalé dans la semaine, mais repoussé au vendredi suivant ! Preuve du lien indéfectible qui les unit.


Koh-Lanta : Tous avec vous les Jaunes et Rouges


Au tout début du programme, une signature sonore évidente nous annonce explicitement quel sera le contenu de la soirée : le fameux générique d’introduction. Celui-ci évoquera des
souvenirs, une atmosphère, tout en laissant augurer les grands moments à venir. L’habillage sonore est particulièrement soigné pour une émission télé, il contribue à l’inscrire dans
quelque chose qui la dépasse. Il y a un parallèle ténu mais intéressant à dresser entre le fameux Yayayayeyeyewaya et les hymnes avant une rencontre internationale, les chœurs de la Ligue des Champions, ou le chant d’un stade. Fédérateur, inspirant, enivrant… Les émotions ressenties se rejoignent lorsqu’on se presse pour ne pas rater le coup d’envoi.



Au-dessus, c’est le soleil


”Et à la fin, il n’en restera qu’un !…” C’est par ces mots que se conclue le monologue d’introduction de Denis Brogniart à chaque début d’émission. Entretenir le rite encore. Ici, le
présentateur vedette de la Une est multitâche. Affable, familier, rassurant, Denis est Thierry Gilardi. Il fait figure de présence tutélaire pour les candidats comme pouvait le faire (à merveille) le commentateur chéri de la transition Zidane-Ribéry. Tour à tour avenant puis inspirant lorsqu’il parvient à faire se confier les candidats sur ce qui constituera pour eux l’aventure d’une vie, Denis est aussi solaire que pouvait l’être l’homme derrière ces moments.


Tenace, intransigeant, précis (des explications d’épreuves parfaites !), Denis est Pierluigi Collina. Intraitable en cas de triche, précis en cas de score serré, son rôle d’arbitre lui va à ravir dans de belles chemises en lin qui le distingue des candidats à moitié nus et dépenaillés. Parallèle à faire avec la sobriété bienvenue d’un arbitre de foot au milieu de jeunes
millionnaires tatoués aux coupes de cheveux parfois douteuses. Perturbateur, incisif… Fouteur de merde même pourrait-on dire, Denis est Olivier Tallaron. On se souviendra de questions assassines au sortir d’une épreuve ou lors d’un conseil qui seraient à l’origine de nombreux départs de feux. Et que demande le peuple de plus croustillant ?! Que
soit révélé au grand jour que c’est Béatrice qui a fait tomber le riz dans le sable, ou bien Junior qui s’est emparé du ballon pour le penalty alors qu’Edinson en était le tireur désigné ?

Koh-Lanta est devenu indissociable de son animateur phare : Denis Brogniart !
Koh-Lanta est devenu indissociable de son animateur phare : Denis Brogniart !


https://www.youtube.com/watch?v=LXi8RqjKM7M&ab_channel=CANAL%2BSport


Denis est la symbiose de tous ces personnages que l’on peut croiser dans le paysage footballistique et pour ceci, il constitue une nouvelle passerelle entre les deux programmes. À
noter que son employeur lui accorde d’ailleurs son petit kiff de quelques émissions lorsqu’arrivent les grandes compétitions internationales.


Une recette pas si différente


Qualifications, phase de poules, élimination directe, matches en allez-retour, prolongations, séances de tirs aux buts… On ne connaît pas à l’avance le vainqueur, mais les grandes lignes, les principaux tournants d’une saison, d’une compétition, d’un match sont posés dès le départ.


Koh-Lanta : Des événements immuables.


Koh-Lanta est construit sur un schéma comparable : épreuve de conforts, d’immunités (qui donnent parfois lieu à de belles remontadas, lorsqu’une équipe qui s’est goinfré après un
confort remporté haut la main et prône le vivre-ensemble dans une ambiance idyllique, pren une déculottée et se voit contrainte d’exploser sa belle entente en éliminant l’un des siens), conseils, ambassadeurs, réunification, destins liés, orientation et les fameux poteaux.

Une caractéristique de l’émission est que la fameuse période de transfert, bi annuelle au football, y est permanente. En effet, les trahisons et changement de camp peuvent survenir à
tout moment, mais l’excitation générée chez le spectateur reste la même : autant dire qu’on ne boude jamais son plaisir de voir un retour de Valbuena au Vélodrome. Et si une seule saison de Koh-Lanta peut nous procurer plusieurs fois ce genre de moments… Entre colliers d’immunité, choix stratégiques, affinités… La mécanique de la prod’ est
rondement menée pour mener à ces climax.

C’est toute la partie Closer du foot, celle qu’on n’assume pas suivre avec délectation, qu’on peut aussi retrouver dans Koh-Lanta. Comment va se passer le retour de Neymar de l’anniversaire de sa sœur au camp des Loges ? Comment va se passer le retour au camp d’Inès qui fout rien à part bronzer alors qu’elle a gagné la dernière épreuve de confort sur un énorme coup de ch… bol ?! Même la plus petite personne peut changer le cours des choses. Galadriel

LA PLACE ACCORDEE A L’INATTENDU


Autre point qui relie le football et Kokoh : la place accordée à l’inattendu. Car une des composantes du football, qui peut explique sa popularité, est que c’est l’un des sports qui
laisse le plus sa place au petit, où la surprise a le plus sa chance. En effet, la rareté des buts fait qu’une stratégie tout à fait rudimentaire adoptée par un modeste challenger peut
parfaitement mener à l’éviction d’un géant. Rigueur, cohésion, patience, ténacité… Avec de multiples rebondissements possibles, les statuts sont loins d’être figés dans KohLanta également. Ainsi, un sportif apprécié et leader dans l’âme peut, en quelques mauvais choix et une trop grande domination, devenir la cible à abattre sans avoir eu le temps de se
méfier. Et finir par se faire éliminer par un candidat moins reluisant qu’on qualifiera aisément de ”stratège”.

Mais d’ailleurs, n’est-ce pas la même qualité, celle d’être suffisamment bon stratège et fin tacticien, qui a permis à José Mourinho d’éliminer le Barça à 10 en positionnant Eto’o latéral ? Ou bien à Raymond Domenech d’aller en finale du mondial ?


https://www.dailymotion.com/video/xmzsnm

Le football présente l’intérêt pour un spectateur de pouvoir supporter un club pour de multiples raisons. Parce que c’est celui de sa région, ou bien il se reconnaît dans son identité, il
apprécie ses dirigeants, leur politique, ses joueurs, le style de jeu…


Koh-Lanta : Des candidats emblématiques


Koh-Lanta présente la même caractéristique : on va se mettre à encourager un candidat, car il vient du même coin, a une personnalité qui nous séduit, des valeurs dans lesquels on se retrouve… Et certains candidats marquants de L’Île des Héros (le nom de cette saison) pourraient même s’apparenter à des clubs bien réels…


Sam, le nouveau prodige


Sam, c’est le club tout jeune, qui fait tout bien (politique sportive/trading cohérente, jeu attrayant), mais peine à emporter l’adhésion populaire, payant une image froide, un manque
d’aspérités et de références historiques encore à ce niveau. Sam, c’est le RedBull Leipzig.


Ahmad


Ahmad, c’est ce club avec un blason et un président tout coloré, qu’on ne peut ignorer, bien qu’il nous fasse plus souvent rire et pitié que référence à son glorieux passé. C’est le FC Nantes (on a aussi enlevé Atlantique pour Ahmad, ceux qui pourront comprendront)


Claude, ou Claudieu


Lui bien sûr serait l’Ajax d’Amsterdam de 2019, club historique au style de jeu qui force l’admiration, qu’on prend plaisir à voir évoluer, par sa répartie, sa technique… Qui emporte
même l’adhésion des néophytes. Et bien sûr, qui échouerait à quelques encablures du succès final, car il refuserait de renier ses principes. Mais qui demeurerait grâce à ceci à jamais dans les cœurs. On se souviendra de son recadrage d’Inès sur l’épreuve des sacs comme de la roulette de Tadic contre le Real Madrid.

https://www.dailymotion.com/video/x7ty4zh


Teheiura


Pour lui, évidemment, on pensera à l’héritier Cruyffien de l’Ajax. Tehe, c’est le Barça. Club tout aussi illustre, qui fait encore saliver par séquences les amateurs de beau jeu, mais dont les succès passés font de plus en plus d’ombre à ses performances présentes. On retiendra cette inoubliable élimination lors de l’épisode des destins liés, alors qu’il possédait deux colliers d’immunité, mais aurait ”oublié” de les jouer. Une sensation similaire à celle ressentie lorsqu’un certain corner fut joué rapidement par Alexander Arnold un an plus tôt, du côté
d’Anfield.


Inès


Pour Inès, nous n’avons pas encore trouvé de club eu égard à ses performances sportives, mais nous sommes ouverts à toutes propositions. À condition que son port de maillot demeure réglementaire, sous peine d’avertissement.
Sans que cela ne soit prémédité, il est d’ailleurs intéressant de constater que dans sa saison suivante, diffusée à l’automne dernier (”Koh-Lanta : Les 4 Terres”), la production de TF1 a
appuyé ce constat avec une répartition des équipes par région, qui avait sans doute pour but de renforcer le sentiment d’identification des téléspectateurs, à l’image de ce qui serait un immense derby national.


Bientôt un an est passé depuis cette saison dont on se souviendra comme celle du confinement. Le football a fait son retour dans nos vies, toujours privé de cette chaleur
populaire qui le caractérise si joliment. Comme la frustrante sensation qu’il manque un ingrédient fondamental à tout ce barnum pour enfin exulter pleinement, même devant son
écran. De son côté, un des derniers programmes forts de la première chaîne nationale a repris des couleurs, consolidant son audience à 6 millions sur la saison suivante grâce à ce coup de projecteur inattendu. On peut considérer que chacun à regagner ses pénates.


Tout de même, quand on voit les nombreux appels du pied de certains sportifs à l’émission, la question a le mérite d’être posée. En effet, des joueurs anonymes comme les plus grandes stars du ballon rond assument sans ambages leur sympathie pour le rendez-vous du vendredi, qui s’apparente presque à un nouvel exutoire. De Zidane à Mbappé, en passant par Henry, Koundé et Peybernes, la liste est longue et surprenante.

Koh-Lanta : Un symbole de la société ?

Denis Brogniart : «Quand j’étais plus jeune, j’avais quelques fois interviewé Thierry Henry à Monaco. Il me connaissait peut-être de vue mais c’est tout. Et une fois, il y a quinze ans, il était l’égérie de Tommy Hilfiger, et moi je suis invité à un événement parce que j’en portais dans mes émissions à l’époque. Il me voit et instantanément, alors qu’il avait un protocole de malade, on a passé un quart d’heure à parler de Koh-Lanta.»
«Zinédine Zidane est un passionné de Koh-Lanta. C’est pour ça que je lui ai demandé et qu’il a très gentiment accepté de me préfacer mon livre sur l’histoire du jeu.»


De passage à Clairefontaine avec un totem, symbole de l’émission : «J’avais l’impression que les mecs touchaient la Coupe du monde ! Le totem passait de main en main.»
Wendie Renard elle, ne s’est pas gêné et a même directement interpellé l’animateur vedette sur son compte Twitter, pour avoir la chance de faire comme Franck Leboeuf en son temps.

Car oui, il y a une dizaine d’année la production avait déjà tenté l’expérience, et fait s’affronter une équipe d’anciens candidats contre une équipe d’anciens sportifs. Excepté le champion du monde 98, on pouvait y retrouver Taïg Khris, Frédérique Jossinet, Djamel Bouras ou Myriam
Lamare. Et aujourd’hui encore, des références du sport tricolore ont admis avoir envisagé une participation si l’idée revenait sur la table.
Teddy Riner : « Koh-Lanta ? Je me suis déjà posé la question. »
Renaud Lavillenie : « On en a parlé avec Denis Brogniart. »
Martin Fourcade : « La porte n’est pas fermée. »

Koh-Lanta ressemble à une compétition sportive

Denis quant à lui, quand on l’interroge sur une supposée corrélation entre absence de football et succès accru pour Koh-Lanta, en bon Hugo Lloris modeste, sait botter en touche et nier l’évidence :
« Il ne faut pas inverser les choses. Je ne suis pas sûr que des gens se disent qu’ils vont regarder Koh-Lanta parce qu’ils sont sevrés de sport. Koh-Lanta ne ressemble pas à une compétition sportive dans son ensemble. Par contre, que des gens qui parlent habituellement de sport (des médias) se rabattent un peu sur le succès de Koh-Lanta, c’est une certitude. »


Rendez-vous événementiel, figures marquantes, concept balisé dont la simplicité fait l’efficacité, crédibilité due à son ancienneté… Pour toutes ces raisons, il convient cependant de
ne pas oublier que, l’espace de quelques semaines, Koh-Lanta aura permis à quelques âmes égarées de survivre à un monde sans football, et c’est peut-être un détail pour vous, mais pour nous…

Esteban Lemonnier

Sources :
https://www.sport.fr/people/koh-lanta-ca-remplace-le-foot-685175.shtm
https://www.programme-tv.net/news/tv/250545-renaud-lavillenie-aimeraitparticiper-un-jour-a-koh-lanta-on-en-a-parle-avec-denis-brogniart-video/
https://www.20minutes.fr/sport/2250503-20180411-koh-lanta-porte-fermee-parcenotion-sportive-derriere
https://www.ohmymag.com/teddy-riner/teddy-riner-koh-lanta-je-me-suis-deja-posela-question_art38227.html
https://www.francefootball.fr/news/Koh-lanta-ca-remplace-la-ligue-des-championscomment-les-footballeurs-se-sont-pris-de-passion-pour-l-emission/1138611