Eric Lacroix : “Organiser une épreuve en mettant la population locale au cœur du projet”

Ancien sportif de haut-niveau, membre de l’équipe de France de course en montagne, commentateur de grandes courses comme l’Ultra Trail du Mont Blanc, ou encore ancien organisateur du Trail de Rodrigues, à côté de l’Ile Maurice, Eric Lacroix a rejoint XCSS Climate Can’t Wait, le projet mené par Estelle Peyen (plus de détails ICI). Il nous parle son engagement écologique, qui a toujours animé sa vie, de façon discrète mais concrète. Il évoque aussi la préparation spécifique avant une épreuve de ski sur sable, qui sera proposée lors de l’aboutissement de ce rendez-vous écologico-sportive ! Une épreuve inédite. Un témoignage important d’Eric Lacroix, pour un projet tout aussi important.

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UNE ÉDUCATION BASÉE SUR L’ÉCOLOGIE, SANS QUE CE SOIT CLAIREMENT AFFICHÉ

Je suis en relation avec Aurélien (Teten Prod), car nous avons fait des projets ensemble. Je l’accompagnais sur son projet de faire une épreuve d’ultra endurance au Népal en 2020 (Teten Himal Project). Nous avions déjà travaillé ensemble auparavant et j’aime bien ce qu’il fait et son ton un peu décalé en vidéo. J’aime bien sa mentalité dans la pratique sportive. Il m’a fait part de ce projet, nous en avons discuté ensemble. Je m’intéresse, car étant en formation d’accompagnant mental, à tout ce qui a trait aux points de vue philosophiques et psychologiques. Pas uniquement dans un cadre de recherche restreint, car j’ai une vision globale. J’ai plein de questionnements, dont ceux sur l’environnement, qui me parlent.

J’ai eu une éducation basée là-dessus, sans que ce soit affiché. Mes parents avaient une alimentation très saine, avec très peu de viande, presque végétarienne et j’ai donc été éduqué à ça dans les années 70-80. On avait pour tradition tous les week-ends d’aller en nature. Il y a ce côté respect de la nature, sans qu’il y ait l’idée de réchauffement climatique et de pression médiatique. On la respectait. Quand on faisait un pique-nique, on était sensible à n’avoir aucuns déchets, on faisait le tri. Maintenant, ce sont des choses qui paraissent incontournables. Ce qui m’intéresse dans ce projet XCSS, c’est aussi le versant psychologique. On n’y pense pas ou peu, mais la transformation des comportements est importante. 

ERIC LACROIX : NOUS SOMMES DANS UNE SOCIETE ASSEZ ENVIEUSE

A un moment, nous serons obligés de changer nos comportements. On le voit déjà avec le confinement, on y est directement, nous devons enlever certaines choses, notamment les voyages. Ce qu’on vit là, c’est peut-être ce qu’on vivra dans le futur. On est toujours sur le circuit de la récompense, à vouloir se mettre des objectifs, souvent économiques pour trouver du plaisir. Mais, si la planète entière se met à voyager comme on le fait, on va consommer énormément. Quel est le sens que l’on va donner à notre avenir ? Ce qui m’intéresse dans l’accompagnement mental, ce n’est pas le pourquoi mais le comment. Je ne suis pas psychologue ni psychanalyste. Comment on va se comporter si on est restreint à certaines choses.

Avant de découvrir le projet, je m’intéressais beaucoup à ces comportements. Ce projet est chouette aussi dans ce sens. Le concept du ski sur sable est assez amusant. Mais c’est surtout la façon dont les gens vont se comporter. Cela m’interpelle ! Comment peut- on évaluer les comportements pour que les bonnes actions puissent perdurer ? Le projet développe quelque chose qui n’est pas habituel. La dimension écologique est tout aussi importante que le challenge sportif. J’ai lu des écrits sur ce qu’on appelle le 3e cerveau (notamment Jean Michel Ourghoulian, que je recommande), qui est la rivalité mimétique. On est dans une société assez envieuse et on est souvent prêts parfois à détruire l’autre, voir ce qu’il possède. Mais, à un moment, on va être obligé de se restreindre. Est-ce qu’on va être prêt ?

LES ATHLÈTES DE HAUT-NIVEAU SONT DEVENUS DES ACTEURS D’UN SPECTACLE

Avec le confinement, un espace de liberté est enlevé et en même temps, on ne peut pas voyager. Les comportements changent de facto ! J’ai beaucoup discuté avec Estelle sur ces choses fondamentales. Comment les participants vont réagir à l’épreuve, dans un milieu contraignant. Car il ne faut pas négliger la pratique en elle-même. Quelqu’un non habitué à faire du sport dans des conditions de forte chaleur, comment va t’il réagir ?

Est-ce que les sportifs de haut niveau sont un vecteur pour transmettre des valeurs ? C’est un sujet qui m’interpelle. Je le vois en deux versions, avec des fragmentations. J’ai fait du sport de haut niveau. Il y a trois comportements dans le sport. Le résilient, le contemplatif et le performeur. J’étais le troisième, je faisais de la compétition pour performer et battre les autres. On est sur un modèle du sport-spectacle et pour moi, les athlètes de haut niveau sont devenus des acteurs d’un spectacle. Un phénomène amplifié par les réseaux sociaux. Y compris dans les sports qu’on pensait un peu plus amateurs, comme le trail.

ERIC LACROIX – FAIRE 2h15 AU MARATHON NÉCESSITE BEAUCOUP DE SACRIFICES MAIS TU N’EXISTES PAS A HAUT-NIVEAU

Les sportifs sont adulés et soutenus par des marques, avec des partenariats. Il faut bien qu’ils vivent. Le modèle est basé sur le côté performance. Il y a un décalage de plus en plus grand avec le reste des sportifs, surtout en course à pied. Regardez un grand marathon comme Paris et New-York. On voit les 25 premiers qui se détachent fortement et très peu de monde entre 2h10 et 2h30. Puis une grande masse après, surtout après 3 heures. Car faire 2h15 nécessite de faire beaucoup de sacrifices, mais tu n’es pas assez performant pour exister à haut-niveau. Il y a un abandon flagrant de cette population qui ne veut plus faire de concessions et qui va se tourner vers d’autres sports, ou moins s’entraîner.

Les Est-Africains vont dominer. D’ailleurs, il y a ce côté de la rivalité mimétique, avec une certaine jalousie, certes du bon côté, mais qui pourrait basculer du mauvais versant et de vouloir détruire cet égémonie. En les dénigrant, en disant qu’ils sont dopés par exemple. Le modèle s’est transformé et ne fait plus rêver. Le sportif de haut niveau, pour être ambassadeur, c’est compliqué. On est sur un message performatif qui est basé sur les valeurs de la société actuelle. Un modèle basé sur l’entreprise qui gagne mais qui laisse beaucoup de gens de côté. Tout en ayant ce modèle spectacle. On en est rendu à réclamer des records et dire d’un meeting, où il n’y a pas de records, que c’est de la merde. C’est la déformation qui fait qu’on a du mal à apprécier.

XAVIER THEVENARD PEUT ÊTRE UN BON AMBASSADEUR POUR UN PROJET ÉCOLOGIQUE

L'(ultra) trail n’est pas trop concerné, car le chrono ne veut rien dire. On est dans la montagne, on fait le Tour du Mont Blanc en 20 heures, je suis d’accord. Mais ce n’est pas le but ultime. Pour celui qui gagne, seule la première place compte et le chrono, on s’en fiche (pour l’instant…). Pour revenir à la notion d’ambassadeur, disons qu’il faut trouver le bon. Un bon ambassadeur, il serait sur une vie normale. Et non une “machine de guerre” qui ne vit que pour son sport. Sans équilibre de vie à côté. Dans un milieu écologique, le but est de trouver un équilibre. Car la performance à tout prix, ne faire que cela, c’est dangereux dans l’absolu. Même si c’est une passion. 

Un gars comme Xavier Thévenard, peut être un bon ambassadeur. Il est éducateur, prof de ski, il est sympa, mais il gagne l’UTMB. Et il peut avoir une bonne image, qu’il véhicule aujourd’hui, car il affiche clairement qu’il limite au maximum ses déplacements en avion. 

ERIC LACROIX – FAIRE UNE ÉPREUVE QUI RESSEMBLE AU TRAIL DE RODRIGUES, AVEC UNE IMPLICATION DE LA POPULATION LOCALE

Je possède une expérience en termes d’organisation. Je couvre en tant que consultant l’UTMB, mais aussi le Grand Raid. Mais, pour moi, le XCSS s’approcherait plutôt d’une épreuve comme le trail de Rodrigues. C’est la population qui participe elle-même à l’évènement. De 2006 à 2009, j’avais organisé des courses sur l’Ile Maurice et un Mauricien m’a dit : “On va aller sur Rodrigues pour organiser quelque chose”.

C’est une toute petite île, qui fait 8 km sur 20 km. Mais désormais, ils ont un trail magnifique, avec 1500 coureurs. Au début, on était 50 coureurs, et nous distribuions les dossards dans un gîte. Un gros comité d’organisation de Maurice était venu pour dire : “Ce sont les Mauriciens qui vont organiser le trail à Rodrigues”. Un Rodriguais Aurèle André, grande figure de l’île, avait alors crié au scandale… je l’avais soutenu. Le trail de Rodrigues devait en effet être organisé par des Rodriguais. Cela avait fait un clash, mais c’était nécessaire. 

Les Rodriguais au début ont fait des erreurs d’organisation. Ce qui est normal. Tous les ans, je suis venu les aider et ils ont réussi à faire une épreuve magnifique. Ils ont réussi à réunir la population locale. Une épreuve de 5 km, avec 800 coureurs, dont 600 femmes de tous âges. Je n’avais jamais vu ça. L’ambiance est hyper locale, avec des villages qui se déplacent. C’est l’événement de l’année pour eux. Ils ont su faire un travail sur l’environnement, qui a permis de replanter des arbres, protéger des tortues. L’argent a été réinjecté dans l’économie, dans un modèle de développement durable. 

ETRE VIGILANT SUR NOTRE ORGANISATION

Ce terme de développement durable est devenu très politisé, alors que c’est un magnifique terme. Je ne renie pas le pilier économique, à partir de l’instant où il est efficace et réintroduit dans l’économie locale. Faire venir de grosses sociétés extérieures qui viennent prendre uniquement l’argent, cela n’a pas de sens.

Nous devons être vigilants sur notre organisation, pour mettre la population de Zagora au cœur du projet. De quel droit peut-on organiser sur leur terrain, quelque chose qui va leur échapper, tant dans le côté social, économique et environnemental. Il faudra y réfléchir, sinon on propose alors un événement aseptisé. Il faut trouver l’équilibre entre le raisonnable et le spectacle. Sans être réactionnaire et négliger le versant économique. Le projet d’Estelle est ambitieux, mais nécessaire ! 


ERIC LACROIX – SE POSER LES BONNES QUESTIONS POUR AJUSTER AU MIEUX LA PRÉPARATION

Il y a plusieurs plans sur la préparation à cette épreuve. Il y a un versant physiologique, musculaire. Puis un autre qui est mental. Les deux sont fortement reliés. Quand on est confiant dans ce que l’on fait et dans sa préparation, on a plus de chances d’y arriver. Le challenge est d’être réaliste. Dans mon entraînement, je suis assez écologique. Pas dans le sens qu’on l’entend habituellement. Mais sur le côté pragmatique, in situ. Il faut se poser les bonnes questions. On va être confronté à quoi ? Combien de temps dure l’épreuve, dans quelles conditions ? C’est ce qui permet d’ajuster la prépa en amont. Il faudra donc se préparer à la chaleur, le corps s’il n’est pas adapté, il va énormément souffrir. 

J’y suis habitué à la Réunion, mais pour des gens non habitués, cela peut être contraignant. Comment s’entraîner ? Il y a les périodes estivales, avec la chaleur. Bien évidemment, avec du recul et de la connaissance, et ne pas courir tout le temps sous la chaleur. Le corps est bien fait et garde en mémoire ce que tu lui fais faire. Il est résistant mais garde des traces au niveau cellulaire. On ne part pas de zéro. Quelqu’un qui fait du sport régulièrement mais aussi la capacité à résister à un temps d’effort sont des choses importantes. Il y a des choses nouvelles dans ce projet, avec le ski sur sable. 

RESTER SUR DES OBJECTIFS ATTEIGNABLES

Il faudra une préparation musculaire particulière, être en bonne condition physique et articulaire. Il faut une bonne hygiène de vie. Trois atouts qui peuvent aider à aller au bout. Ce n’est pas non plus insurmontable. On ne fait pas 330 km, avec 24 000 m de d+. J’y ai entraîné des gens sur ce type d’épreuves, c’est autre chose. Un domaine très particulier. Le problème du ski sur sable sera avant tout technique (retrouvez ICI l’interview de Laurent Lemaire, qui répond à cette problématique). Le côté glisse sur le sable peut poser question. On a tous besoin d’avoir des ambitions, des buts élevés. 

Mais il faut quand même rester dans des objectifs atteignables. Imaginons que tu ne sois pas capable de faire 100 m dans le sable, on rentre dans une zone proximale critique (on n’atteint pas l’objectif) et on peut vite se dire que c’est impossible. Le ski sur sable sera différent du ski sur neige. Il faut peut-être envisager un plan B, si c’est trop dur, avec les raquettes, où on s’enfonce beaucoup moins. Il faudra éviter la situation d’échec et qu’il y ait un minimum d’accessibilité. Techniquement, ce sera plus dur que la dimension sportive et d’effort.

ERIC LACROIX

Avec Etienne GOURSAUD

Eric Lacroix, sauvé d’une mort imminente, son témoignage ICI