Emilien Jacquelin – “Ce titre m’a fait évoluer”

Disciple de Martin Fourcade dans ses jeunes années, désormais élément moteur de l’équipe de France de biathlon, Emilien Jacquelin a répondu à nos questions depuis la Thuringe, où il a repris la saison de Coupe du monde cet après-midi (14e du sprint). Dans cet entretien, le champion du monde 2020 de la poursuite et actuel sixième du général revient sur ses performances, ses adversaires, l’après Fourcade, mais aussi son lien fort avec le cyclisme. 

Emilien Jacquelin : “Content d’avoir retrouvé le bon état d’esprit”

« Il y a un peu moins de onze mois, vous remportiez le titre mondial de la poursuite à Antholz. Qu’est-ce qui a changé depuis ?

Beaucoup de choses ont changé. Ce titre m’a fait évoluer, en tant que biathlète, que ce soit dans mon image, ma manière d’aborder les courses. Aller chercher un titre mondial, c’était un rêve d’enfant. Et comme tout rêve, lorsqu’on le réalise, on est d’abord très heureux mais ensuite c’est pas mal de remises en question. C’était vraiment un tout qui s’est enchainé derrière.

Vous sortez d’une quinzaine à Hochfilzen excellente sur un plan comptable en individuel. Comment abordez-vous la suite, et d’abord la quinzaine d’Oberhof ?

J’espère qu’elle va bien se passer, en tout cas je l’aborde bien, dans le bon état d’esprit. Lorsque l’on a commencé la saison sur Kontiolahti, j’étais plutôt stressé, apeuré. Par l’ambiance, le fait qu’il y ait très peu de public, je ne savais pas comment j’allais réagir. Surtout, après le titre, je ressentais plus de pression sur mes épaules et j’ai mis quelques courses à m’en défaire et à me sentir moi-même. Je pense que là, tout est bien lancé. En tout cas, je n’ai pas de doutes, et c’est ce qui me fait penser que ce mois de janvier devrait bien se passer. Je suis content d’avoir retrouvé le bon état d’esprit, c’est primordial pour performer. Après, les résultats seront ce qu’ils seront. Une course ne dépend pas que de soi.

“Ce qu’il a fait (Sturla Laegreid) sur ce début d’hiver est digne des plus grands”

Y a-t-il eu un déclic qui vous a permis de vous dire que vous pouviez rivaliser avec les meilleurs durablement, et si oui lequel ?

Le déclic, c’était au Grand-Bornand l’an dernier (fin décembre 2019). Je venais de réaliser un podium (son premier) sur Hochfilzen. J’ai toujours essayé d’avoir un peu de recul et je pensais que ce premier podium était du, non pas à de la chance, mais à une super forme et un 20/20 au tir – c’était mon premier. Je n’étais pas du tout sur de pouvoir réitérer de telles performances. Finalement, sur le Grand-Bornand, malgré des conditions de neige difficiles qui demandaient d’être présent sur les skis et derrière la carabine, j’ai réussi à faire une belle deuxième place sur la mass start (derrière un Johannes Boe stratosphérique). C’est là que je me suis dit que je pouvais rivaliser avec les autres et pas seulement sur une course.

Quel regard tenez-vous actuellement sur vos cadets de deux ans Sturla Holm Laegreid, Johannes Dale, Sebastian Samuelsson, qui impressionnent depuis le début de l’hiver ? 

Je suis d’autant plus impressionné par Laegreid que par les deux autres, qui avaient déjà montré des choses : Dale a fini top 10 du général pour sa première année, et je m’attendais à ce qu’il joue les tout premiers rôles ; Samuelsson, c’est déjà sa quatrième ou cinquième année sur le circuit. Laegreid, on l’a vu arriver petit à petit, sur la fin de saison dernière. Ce qu’il fait sur ce début d’hiver, c’est digne des plus grands. Gagner deux fois de suite comme il l’a fait sur Hochfilzen, seuls quelques grands noms du biathlon l’ont fait.

Il y a de très bons biathlètes qui courent après une victoire alors un doublé, c’est autre chose. C’est ce qui rend ses performances d’autant plus incroyables. Je ne vais pas dire qu’il y a de la jeunesse là-dedans, ses courses sont très bien construites et il le montre sur ses tirs. On voit vraiment ses qualités, et on le reverra dans les années futures. Et dès ce week-end !

Emilien Jacquelin : “Énormément de respect entre les athlètes”

Les équipes partagent souvent les mêmes hôtels, on vous a vu vous prendre dans les bras avec Tarjei Boe à l’issue de la mass start d’Hochfizen. Comment qualifieriez-vous l’ambiance qui règne autour de la caravane du biathlon ?

Respect, c’est vraiment le terme qui qualifie bien l’ambiance qui règne dans la « famille » du biathlon, un terme qu’utilise souvent l’IBU. Et je pense que c’est le cas. Il y a énormément de respect entre tous les athlètes. On sait que ce sport est très exigeant. Et que même si on réalise une belle course un jour, le lendemain c’est très compliqué. On l’a tous en tête. Il y a cette part de respect en chacun de nous, même lorsqu’un étranger fait une très belle course. On est capables de se rendre compte des exploits que peuvent faire nos rivaux et les féliciter en toute sincérité.

D’un point de vue personnel, comment vivez-vous l’après Martin Fourcade jusqu’à présent ? 

Il y a eu des hauts et des bas. A la reprise de l’entrainement, début mai, c’était compliqué d’être d’un seul coup tout seul. C’était une chance inouïe que de s’entraîner très souvent avec le meilleur biathlète mondial. Il m’a amené ce niveau d’exigence sur toutes les séances et lorsqu’on est tout seul, il faut être capable de continuer. J’ai toujours dit que ça allait être une année où j’allais beaucoup apprendre sur moi-même. Et c’est le cas. Je me débrouille seul, je me tire tout seul vers le haut, du moins j’essaie. C’est enrichissant. Il y a eu des hauts et des bas. J’ai senti que son absence ne me faisait pas que du bien. Mais je me suis aussi dit que c’était une mine d’or de se retrouver seul et que c’était ce qui allait me faire avancer.

“Le leader de l’équipe, c’est nous tous”

Certains estiment qu’il est nécessaire que l’équipe de France retrouve une tête d’affiche à la Martin Fourcade, qui s’implique dans et en dehors du sport, pour que la discipline perdure médiatiquement en France. Quel est votre avis ?

Je pense que cela se fera naturellement. Martin Fourcade l’avait très bien expliqué il y a quelques semaines sur la chaîne l’Equipe. Il parlait du fait que lui avait été amené à être leader par ses résultats, et qu’en aucun cas il n’avait cherché ce statut. C’est comme ça qu’il s’est affirmé. Avec les générations plus jeunes, il a ensuite eu ce rôle de moteur de groupe. Aujourd’hui, on a un groupe avec des athlètes qui sont plus expérimentés. On est plusieurs à jouer le top 10 du général, voire mieux.

Donc trouver un leader, je ne pense pas que ce soit la meilleure des solutions. La grande force de ce collectif, ce qui nous tire vers le haut, c’est le groupe. Le leader de l’équipe, c’est nous tous. Bien sûr, comme dans tout sport, il faut une tête d’affiche pour donner envie aux personnes de regarder. Mais ce qui est bien dans cette équipe, c’est que l’on a tous de belles cartes à jouer. D’une course à l’autre, le héros français peut changer.

Emilien Jacquelin : “Beaucoup d’attache avec la carabine”

Quel rapport entretenez-vous avec votre matériel : de la carabine, qui reste la même, aux skis, qui changent bien plus souvent ?   

Oui, les skis changent très régulièrement, suivant les conditions de neige, l’humidité et bien d’autres paramètres. Ce sont nos techniciens qui s’en occupent. Finalement, on passe peu de temps à tester nos skis. J’en passe plus avant l’hiver pour essayer de les trier et de rechercher ceux que j’aimerai vraiment utiliser. La carabine nous est très familière. On a beaucoup d’attache avec elle. Elle fait partie intégrante de nos performances, qu’elles soient bonnes ou mauvaises.

En tant que fan et pratiquant du cyclisme, quels rapprochements faites-vous entre votre discipline et le vélo ?  

Paradoxalement, je n’en fais quasiment aucun. Pourtant, je pense qu’il y a énormément de respect entre les deux disciplines : la plupart des biathlètes regardent le vélo, et la plupart des cyclistes regardent le biathlon. Ce sont les valeurs des deux sports qui sont à peu près identiques. Je pense que nous sommes des besogneux, des personnes qui travaillent énormément, qui ont beaucoup de respect pour leurs adversaires. Les efforts restent totalement différents. Ils sont sur des courses de quatre, cinq heures quand nous courrons au maximum quarante-cinq minutes.

(Le succès de Nans Peters sur le Giro) “m’avait mis un coup : il montrait que ça n’était pas réservé aux autres”

Est-ce que, dans un certain sens, votre grand ami Nans Peters vous avait un peu obligé à remporter un titre à Antholz après sa victoire au même endroit sur le Giro 2019 ?

C’est vrai. Je me rappelle très bien du jour où il gagne sur Antholz. J’étais rentré d’un entrainement sous la pluie, j’avais raté la montée finale et ce sont mes parents qui m’ont appelé pour me dire que Nans avait gagné. Je me suis rué sur la télé pour regarder les images. Ca m’avait mis un coup. Je connaissais Nans depuis tout jeune et il montrait que ça n’était pas réservé aux autres. Il avait réussi dans son domaine, c’était à mon tour de réussir dans le mien. Et le fait que ce soit à Antholz a permis de faire le parallèle avec les Mondiaux qui arrivaient derrière. Quand on a fait le stage l’été précédent à Antholz pour repérer le site de course, j’ai directement envoyé des photos à Nans pour lui rappeler ces souvenirs. C’était une motivation supplémentaire.

Sans manquer de prétention, si vous deviez vous comparer à un cycliste dans votre façon de courir et vos attaques, quel serait-il ?

Mon cycliste de prédilection était Marco Pantani. Alors il attaquait plutôt de loin, et non pas sur des accélérations sèches et franches…

…vous êtes plus Alaphilippe dans la côte de Mutigny ou Froome dans le Ventoux ?

Clairement, c’est plus la première qui me fait vibrer ! Après, j’adore Matthieu Van der Poel et d’autres qui sont capables d’avoir cette giclette là. C’est ma manière à moi de prendre du plaisir sur les skis. Quand je sais qu’un dernier tour va se jouer de manière stratégique ou alors en plaçant une attaque, je suis juste trop heureux de pouvoir le faire comme ça ! C’est ainsi que je prends du plaisir en course, pas forcément en essayant d’aller toujours plus loin que l’effort maximal. Ce côté un peu théâtral du sport, jouer au panache, ça ça me donne du plaisir.

Emilien Jacquelin : “L’enfant en moi me pousse chaque jour”

C’est la nouvelle année, quel est votre vœu le plus cher pour cette deuxième moitié de saison 2020-21 ?

Au-delà des objectifs – qui me tiennent à cœur – qui sont de rester dans le top 5 au général et de remporter un deuxième petit globe, c’est d’essayer de jouer une nouvelle fois un titre de champion du monde de poursuite. Cela reste des courses d’un jour, je sais que parfois ça ne passe pas. Mais, plus profondément, j’ai envie de continuer de jouer avec cette essence, ce rêve d’enfant qui me pousse chaque jour à essayer de le réaliser.

Tout l’été, je me suis beaucoup questionné concernant le choix de cette discipline et ce que j’y recherche. C’est l’enfant que j’ai en moi qui me pousse à faire tout ça. Si on peut me souhaiter quelque chose, ce serait une arrivée pour un nouveau titre mondial où il faudrait attaquer. Ce serait incroyable, je signe tout de suite, peu importe le résultat ! »

Mathéo RONDEAU