Dimitri Yachvili

Ancien demi de mêlée, consultant : #BeIN SPORTS #XV de France #CA Brive #Paris UC #Gloucester #Biarritz olympique #Champion de France 2005, 2006 #Champion d'Angleterre 2002 #Vainqueur du tournoi des 6 Nations 2004, 2006, 2007, 2010

Les athlètes sont souvent imperméables à toute communication avant que la compétition ne soit terminée. La rubrique « Dans la peau » permet à un sportif de partager avec vous ces moments secrets et déterminants qui forgent la réussite de leurs projets.

Comme beaucoup d’acteurs de l’ovalie, Dimitri Yachvili a vu la profonde transformation du rugby français depuis quelques années. l’ancien demi de mêlée du XV de France et du Biarritz Olympique nous parle de sa vision sur son sport, des maux de la formation dans l’hexagone et du prolongement de sa carrière en tant que consultant sur BeIN SPORTS. (Crédit photo Une : BeIN SPORTS).

Depuis tout petit, il y a toujours eu un ballon ovale proche de moi. Mes parents avaient bien du mal à m’envoyer faire mes devoirs, je préférais jouer au rugby avec mes deux autres frères.

Ce sport était mon quotidien durant l’enfance, c’est devenu mon métier et après ma retraite des terrains, je reste toujours dans ce milieu si particulier avec mon poste de consultant sur BeIN SPORTS.

Je retiens beaucoup de bons souvenirs de cette carrière de joueur, c’était une jolie parenthèse. Mais tout ça n’est pas venu par magie, il a fallu beaucoup de travail et de sacrifices ; qu’ils soient physiques, moraux voir émotionnels.

Dans le sport professionnel, il ne faut pas montrer ses faiblesses et nous sommes un peu obligés de porter une sorte de masque, d’être des machines à performer. Les intérêts de l’équipe, des supporters ou des sponsors du club sont bien trop importants.

Le poids du résultat, l’attente des dirigeants, des supporters, les enjeux sportifs et financiers sont lourds à porter pour un homme.

Je prendrais comme exemple mon ancien rôle de buteur. Face au ballon à la 80 ème minute de jeu, durant ma concentration pour taper la pénalité de la victoire, si je m’étais mis face à mes émotions, il y aurait beaucoup de chances que ma frappe fut faible et peu consistante. La charge émotionnelle est lourde à cet instant-là.

Le corps n’est pas constitué, à la base, pour les assimiler. J’ai créé une sorte de bulle protectrice pour que ces émotions rebondissent sur elle et ne viennent pas m’envahir. Il y a un travail respiratoire, quasi quotidien, pour bien éliminer les mauvaises ondes et pensées.

J’ai également fourni un gros travail d’étirement et de souplesse afin que ma frappe soit la plus fluide possible. Je préférais gagner en souplesse qu’en centimètres de tour de cuisse. Ça demande beaucoup de souffrance et de sacrifices, mais le plaisir est décuplé en cas de réussite.

Une vision que je n’ai pu acquérir qu’une fois ma période de joueur terminée.

LES JOUEURS ACTUELS N’ONT PAS LES MÊMES PRIORITÉS QU’A MON ÉPOQUE

Si l’on compare mon époque avec ce qu’il se passe aujourd’hui, beaucoup de choses ont changé.

Lorsque j’avais seulement 8 ans et qu’on me demandait de quoi mon avenir sera fait, je ne pensais pas à devenir professionnel, car ça n’existait pas. J’ai commencé quand certains de mes coéquipiers avaient connu l’ère amateur et que d’autres continuaient à avoir une activité professionnelle à côté.

Mon plus grand souhait était simplement de gagner des titres avec mon club. C’est différent maintenant, les joueurs ont d’autres sujets en tête comme leurs salaires, la popularité sur les réseaux sociaux… le palmarès n’est pas tout le temps la priorité.

Le problème est, de mon point de vue, d’ordre sociétal. L’image et l’argent ont pris le dessus sur le résultat et donc le palmarès. L’argent appelle l’argent. Et les joueurs se préoccupent de leurs performances individuelles avant de penser au collectif. Dans notre sport, encore plus que dans d’autres disciplines, les individualités doivent être au service du collectif, de l’équipe. Cette obsession de l’image nuit directement à nos performances et le résultat de nos équipes. L’équipe de France en est le parfait exemple en ce moment.

 

Un buteur c’est 90 % de mental et 10 % de technique. Pour une pénalité en face des poteaux qui ne serait jamais ratée à l’entraînement, combien d’erreurs lors d’un match devant des milliers de personnes ? La charge émotionnelle et la pression peuvent littéralement t’écraser et il faut donc arriver à créer une carapace autour de toi.

Pour nous, l’important était de trouver une sorte d’épanouissement dans notre club que ce soit sur le terrain ou en dehors. Lorsqu’on change d’équipe, il faut sans cesse reconstruire ces relations. Je suis resté 12 ans à Biarritz tandis que de nombreux coéquipiers ont également fait partie du BO pendant de longues années. Ce n’était plus des collègues de boulot, mais de vrais frères pour moi.

Le cadre de vie et cette belle ville de Biarritz avaient aussi son importance. Même si certaines années ont pu être difficiles sportivement sur la fin, quand toi et ta famille êtes sereins dans un endroit, c’est l’essentiel. Si tu es bien dans ta vie personnelle, tu te sentiras forcément mieux sur le terrain.

L’arrivée d’une manne financière importante dans le Top 14 a changé cet état de fait, car les clubs peuvent proposer des salaires sans cesse plus gros et les occasions de transfert se multiplient. C’est difficile pour les joueurs de refuser ces montants toujours plus importants pour rester dans leurs équipes.

LE BUTEUR, UN RÔLE ENTRE QUALITÉ TECHNIQUE ET RÉSISTANCE MENTALE

Pendant ma carrière, certaines personnes ont pu m’aider comme Jean-Michel Larqué sur l’exercice du jeu au pied. Je ne comprends d’ailleurs pas que cette partie fondamentale du rugby ne soit pas plus investie par les clubs, car ça peut souvent représenter la totalité des points d’une équipe. Il est très rare de voir une vraie structure technique mise en place pour les buteurs dans les clubs du Top 14.

J’ai pu aider ponctuellement Baptiste Serin dans ce rôle depuis 2 saisons. C’était une vraie envie pour moi de transmettre ce qu’on m’avait donné pendant tant d’années. Mais il faudrait finalement un suivi quotidien.

Un buteur c’est 90 % de mental et 10 % de technique. Pour une pénalité en face des poteaux qui ne serait jamais ratée à l’entraînement, combien d’erreurs lors d’un match devant des milliers de personnes ? La charge émotionnelle et la pression peuvent littéralement t’écraser et il faut donc arriver à créer une carapace autour de toi.

Ce rôle complexe peut aussi devenir jouissif, car tu as souvent la victoire de ton équipe au bout de pied. La possibilité de déclencher la joie de milliers voire millions de supporters lorsque tu joues pour ton équipe nationale.

UN PLAISIR DE GARDER UN LIEN AVEC LE RUGBY

Lorsque j’ai pris ma retraite, il n’était pas prévu que je devienne consultant pour un média. Mais ça m’a permis de conserver ce lien avec ma passion.

Je suis épanoui et je peux partager mon expérience avec les téléspectateurs. Me déplacer dans les stades, revoir d’anciens coéquipiers et adversaires est un vrai plaisir. Surtout que chez BeIN, nous commentons les matchs de Coupe d’Europe et de quelques sélections Anglo-Saxonnes comme le Pays de Galles ou l’Irlande avec de belles rencontres.

En passant de « l’autre côté » je suis maintenant amené à parler des joueurs alors que j’étais à leur place il y a seulement quelques années.

Je ne portais pas vraiment d’attention particulière aux dires des consultants pendant ma carrière de joueur. Mais j’étais, bien évidemment, touché quand certains avaient un avis très critique à mon égard ou mon équipe. Mon égo en prenait un coup.

Disons que j’ai vite compris qu’il ne fallait pas que je dépense mon énergie à lutter face aux critiques journalistiques. Je m’en servais même, à certains moments, de motivation supplémentaire. Comme en 2011, pendant la coupe du Monde en Nouvelle-Zélande où la majorité des journalistes, et même les Français, portaient un jugement très négatifs à notre égard.

Aujourd’hui j’essaie d’être dans mon rôle de consultant, c’est-à-dire d’être entier et juste. Si je vois qu’un mec rate une passe, je ne vais pas dire qu’elle est réussie, mais je ne vais pas non plus tomber dans la polémique pour faire du buzz inutile. Mon but est de contenter les téléspectateurs qui ont ce besoin d’expertise.

C’est pour cela que je limite ma parole à tout ce qui touche le jeu et la tactique : le déplacement des joueurs, comment les équipes peuvent aborder un match, le jeu au pied, le détail d’un geste technique.

Ce nouveau rôle m’a aussi permis d’avoir une analyse plus pointue sur les maux de notre rugby actuel.

Pour moi, la grande différence entre mon équipe qui est allée en finale de Coupe du Monde 2011 et celle d’aujourd’hui c’est l’expérience. Nous étions tous capitaines ou vice-capitaines dans nos clubs respectifs, avec des qualités de leaders et des fortes responsabilités.

IL FAUT CROIRE EN NOS JEUNES POUR PRÉSERVER LES CHANCES DU XV DE FRANCE

L’Équipe de France et ses mauvais résultats sont un sujet pour tous les amoureux du rugby.

Pour moi, la grande différence entre mon équipe qui est allée en finale de Coupe du Monde 2011 et celle d’aujourd’hui c’est l’expérience. Nous étions tous capitaines ou vice-capitaines dans nos clubs respectifs, avec des qualités de leaders et des fortes responsabilités.

Aujourd’hui, il suffit de quelques bons matchs pour que les joueurs puissent intégrer la sélection. Je ne jette pas la pierre aux joueurs français, car ils sont souvent bloqués en club par des concurrents étrangers. Les équipes du Top 14 préfèrent aller chercher un sud-africain ou un néo-zélandais que de lancer un jeune qui pourrait faire des erreurs. Mais c’est en commençant tôt comme je l’ai fait avec Biarritz qu’on arrive à obtenir cette expérience indispensable.

Même si les résultats de nos Équipes de France dans les catégories jeunes sont très bons, combien des récents Champions du Monde des moins de 20 ans réussiront à percer au plus haut niveau ? Combien jouent régulièrement dans un club du Top 14?

Le XV de France est la vitrine de notre sport et il doit être notre priorité. Ce n’est pas le cas, depuis quelques années c’est le Top 14 qui prend cette place.

Au-delà de mettre en avant nos jeunes, nous devons également revenir à nos fondamentaux qui ne sont pas liés à notre masse physique. En France, nous avons ces dernières années trop tendance à avoir des gabarits plus imposants et notamment sur les postes techniques comme celui du demi de mêlée. Quand je vois un joueur comme Aaron Smith qui est l’un des meilleurs du monde actuellement, je me dis que le physique n’est pas si important. À part éventuellement pour se rassurer mentalement quand tu subis les plaquages.

Quand tu es numéro 9, il faut savoir gérer son équipe et prendre les bonnes décisions. Les qualités essentielles sont la bonne technique individuelle, la vision périphérique et le sens de l’organisation. J’ai l’impression qu’on met ça un peu de côté ces temps-ci en France. C’est un poste tellement important dans une équipe car il a souvent la responsabilité du jeu et des décisions tactiques.

Notre rugby devrait faire place à cette sorte d’intuition pour laquelle nous sommes réputés et où la maîtrise technique est indispensable. Cette particularité doit toujours s’exprimer dans le rugby français.

Mais quand ?

Le French Flair n’est pas mort, mais seulement en sommeil.

DIMITRI

Dimitri sera au commentaire de RC Toulon – Montpellier ce samedi 8/12 à 16h15 et de Racing 92 – Leicester ce dimanche 9/12 à 16h15 sur beIN SPORTS à l’occasion de la 3e journée de Champions Cup de Rugby.