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Ce matin, j’ai pensé à Michael Goolaerts, à Bjorg Lambrecht, à Antoine Demoitié, et à tous les autres coureurs cyclistes décédés sur la route, leur bureau à eux, en pleine course. Avant-hier, c’est l’accrochage d’une violence inouïe entre Dylan Groenewegen et Fabio Jakobsen – en l’occurrence du second, tassé par le premier dans les balustrades– , lors du sprint final de la première étape du Tour de Pologne, qui a suffi à nous replonger, tous, dans une immense inquiétude. Elle était de retour, la peur de perdre à nouveau un membre du peloton.

À 17 ans, je n’ai pas vu en direct le corps inanimé de Fabio Casartelli dans le Portet d’Aspet, pas connu l’annonce du décès d’Andrei Kivilev sur le Paris-Nice en 2003. Je suis en réalité habitué, depuis toujours, à voir des coureurs casqués. Avant-hier, cette infime protection n’a pas permis à Fabio Jakobsen d’éviter le traumatisme crânien et de multiples fractures, si ce n’est plus, au niveau du visage. Son état est par conséquent très grave, bien que ce matin il soit stabilisé. Il est extrêmement délicat d’écrire sur une situation pour laquelle on ne possède que peu d’informations, et surtout pour laquelle on ne peut absolument rien faire, si ce n’est penser aux victimes de l’accident. Il s’agit bien d’un accident, pas d’un quelconque incident. Ce n’est pas le premier, ce ne sera pas le dernier. Oh non, pas le dernier, c’est certain. J’ai peur, peur de cette multiplication des accidents, dont les coureurs ne sont pas toujours les principaux responsables.

J’ai peur, en quelque sorte aussi, que les coureurs aient de plus en plus peur, au vu des dégâts engendrés, des récits de plus en plus glaçants, du nombre de leurs collègues de travail dont la carrière est pour toujours, à jamais, terminée. Pour certains, Bjorg, Antoine, Michael, elle n’est plus qu’un souvenir. On se rappelle que Bjorg Lambrecht était un immense espoir de la nation cycliste belge, le futur Philippe Gilbert, déjà au taquet sur la Flèche Wallonne et meilleur jeune du Dauphiné 2019. Fabio Jakobsen, lui, avait déjà atteint les sommets. Champion des Pays-Bas sur route en titre, de sept victoires en World Tour dont deux sur la dernière Vuelta, devant les Bennett, Gaviria, Mezgec. Il rêvait de lever les bras sur le Tour de France. Pourquoi parler au passé ? Parce que sa carrière est, au moins, mise en parenthèses à ce jour. Pour moi, parce qu’elle s’est terminée avant-hier, précipitée par le comportement anti sportif de son compatriote Dylan Groenewegen. Le sprinteur de Jumbo-Visma a tassé Jakobsen sur la droite de la chaussée et, pour couronner le tout, l’a sciemment fait heurter les bordures publicitaires par un coup de coude « classique » pour un sprint, mais terriblement lourd de conséquences hier soir.

Aujourd’hui, Groenewegen est sans aucun doute un des hommes les plus malheureux de la Terre. Et comme nous, surtout, il ne dispose d’aucune information sûre et certaine sur les capacités physiques, en ce moment, de Fabio Jakobsen. Tout ça n’a que peu d’importance, me direz-vous, tant que la victime reste en vie. Pas pour moi. On parle bien de cyclisme ? Ce sport où les coureurs sont lancés, sur une ligne droite en faux plat descendant, à près de 90 km/h, ayant à peine la place de déployer totalement leur largeur de corps ? Ça n’est pas mon vélo. Ce sport se rapproche jour après jour de la Formule 1. Erreur, les pilotes de F1 vont plus vite. Oui mais, avant-hier, Fabio n’était pas confortablement assis dans son baquet, et n’avait pas tout l’avant d’une monoplace pour le protéger du terrible choc qu’il allait devoir encaisser. On apprend, il me semble, que les chocs en voiture sont autrement plus violents à 90 km/h qu’à 50. Le cas doit également s’appliquer aux vélos, avec une conséquence décuplée en cas d’accident.

Et là, il en va de la responsabilité des organisateurs de course, qui, en l’occurrence avant-hier, n’étaient visiblement pas les personnes les plus aimées du monde. L’accident a provoqué un tollé du côté des coureurs, qui ont rappelé qu’une fois encore, cette arrivée était l’une des plus dangereuses du circuit. L’accident n’est plus chose rare en vélo, les organisateurs doivent en prendre conscience. Il ne faut plus penser qu’un sprint ne peut que bien se dérouler. Le cyclisme vit des heures sombres, il doit sans cesse penser au pire. L’an dernier, c’est sur un bloc de béton que Bjorg Lambrecht s’était écrasé, sur le même Tour de Pologne. Avant-hier, le simple fait d’avoir vu la ligne d’arrivée longer, que dis-je, empiéter quasiment sur une voie ferrée, a fait craindre un diagnostic pire encore pour Fabio Jakobsen. Il en reste qu’à l’heure actuelle, il est toujours plongé dans le coma, on l’a opéré durant de nombreuses heures au niveau de la tête. Les doigts sont croisés, tout le monde lui souhaite le meilleur. Mais ne nous leurrons pas, ce n’est pas le meilleur que l’on espère, c’ est le moins pire.

Courage Fabio, on attend de tes nouvelles.

 

Mathéo Rondeau