Arsen Goulamirian – Boxeur

Lourds-légers : #Champion de France 2016 #Champion du Monde WBA 2018

Les athlètes sont souvent imperméables à toute communication avant que la compétition ne soit terminée. La rubrique « Dans la peau » permet à un sportif de partager avec vous ces moments secrets et déterminants qui forgent la réussite de leurs projets.

L’histoire d’Arsen Goulamirian, c’est celle d’une famille qui a du fuir l’Arménie suite aux guerres territoriales au début des années 90. Mais c’est aussi celle d’un homme qui a su rebondir pour prendre en main son destin au travers du noble art. (Crédits photos : Karim Foudil).

Je me rappelle petit, je n’avais pas encore de vrai rêve, nous vivions dans la pauvreté en Arménie. Notre vie était rustique, il fallait s’en sortir, mais sans véritable but précis à atteindre.

C’était une époque compliquée pour le pays, tirailler par la guerre avec les Azéris*. Le conflit avait lieu dans les montagnes, mais la vie continuait donc dans les villes même si cela avait forcément des répercussions partout dans le pays. Les hommes partaient se battre laissant derrière eux femmes et enfants. L’atmosphère était particulière.

*Guerre territoriale qui a duré entre 1988 et 1994 dans le Haut-Karabagh entre les arméniens de la région et la République d’Azerbaïdjan.

Il est difficile d’imaginer ce qu’il se passe dans la tête de ces hommes et de ces femmes, mais il y a forcément un choc psychologique et des choses qu’on n’oublie jamais.

Moi, je ne me rendais pas trop compte de tout ce qu’il se passait. Je jouais avec mes copains dans la rue, je revenais à la maison, on mangeait, on dormait. Je ne voyais pas, ne ressentait pas forcément la misère, car je ne connaissais que ça.

Je suis parti à 7 ans d’Arménie.

Un départ qui appellerait à un retour un jour pour honorer la promesse faite à ma mère : Le jour où je serais professionnel et Champion du Monde de Boxe, je reviendrais dans mon pays d’origine pour me faire baptiser.

Je suis quelqu’un de croyant. Mes deux grands frères avaient été baptisés à leur naissance, mais pour ma part ça avait été impossible, car je suis né au moment où mon père était parti combattre dans cette guerre. Il est décédé quand j’avais seulement 2 ans et je n’ai ainsi pas pu être baptisé.

Après avoir remporté le titre mondial le 24 mars cette année, je suis retourné dans mon village natal le 1er juillet pour enfin être baptisé et partager ce moment avec toute ma famille.

LA FRANCE NOUS A ACCUEILLIS À BRAS OUVERTS

Nous sommes donc arrivés en 1997 en France, à Toulouse. Un nouveau départ, une nouvelle vie.

Tout était différent, mais j’avais la chance d’être encore très jeune, donc de m’adapter très vite.

 

J’ai toujours admiré Mike Tyson. L’intensité qu’il mettait dans chaque geste, sa rage de vaincre, sa boxe, il rentrait sur le ring pour tout donner, tout casser. C’est vrai qu’il a pu être inspirant, mais je fais ce que je sais faire, j’ai ma propre boxe, qui est aussi basé sur cette intensité et cette rage de monter sur le ring pour tout détruire.

À l’école, je n’étais pas le seul « étranger », car Toulouse est une grande ville, je ne suis pas arrivé dans un village un peu perdu. J’ai été très bien accueilli dès le départ, j’ai vite appris la langue et je ne garde vraiment que des bons souvenirs. J’ai toujours été ouvert, avenant, donc je pense que ça aide aussi pour s’intégrer.

Le sport est une bonne école pour s’intégrer, je jouais donc au foot avec mes amis même si j’étais un enfant bien portant. J’avais du mal à courir, mais ma bonne frappe m’avait permis d’être attaquant.

Puis au collège je suis devenu un peu plus bagarreur, plus nerveux. Un ami à moi faisait de la boxe et m’a dit de venir voir ce que c’était. J’avais 14 ans et je suis allé à la Plénière à Toulouse. C’était la première fois que je rentrais dans une salle de boxe.

Depuis ce jour, je n’ai pas loupé un entraînement.

Je suis devenu un passionné très vite, je me levais chaque matin avec cette envie d’aller m’entraîner, même si au départ il fallait attendre le soir après l’école pour y aller, j’y pensais non-stop.

J’ai aimé le fait de se défouler, de se donner à fond, d’essayer de repousser ses limites, d’aller chercher toujours plus fort, plus loin. J’adorais qu’on me challenge, nous avions des thèmes à faire et je kiffais, j’étais dans mon élément.

J’ai alors commencé à regarder des combats pros. J’ai toujours admiré Mike Tyson. L’intensité qu’il mettait dans chaque geste, sa rage de vaincre, sa boxe, il rentrait sur le ring pour tout donner, tout casser. C’est vrai qu’il a pu être inspirant, mais je fais ce que je sais faire, j’ai ma propre boxe, qui est aussi basé sur cette intensité et cette rage de monter sur le ring pour tout détruire.

Mohamed Bennama a été mon premier coach. Je suis quelqu’un de reconnaissant et je lui dois beaucoup. Il m’a vraiment initié à ce sport et m’a fait grandir.

DEUX PAYS, DEUX RICHESSES

Je représente donc le drapeau français quand je combats, mais je n’oublie pas d’où je viens, là où je suis né : la terre de mes ancêtres. Je me sens autant français qu’arménien. Et pour moi c’est une vraie force.

Mon sang est arménien, mais la France m’a accueilli et apporté énormément, c’est important de le reconnaître. Je suis conscient de la richesse et de la chance d’avoir deux pays, deux cultures et deux langues.

Lors de mon dernier combat à Marseille, il y avait plus de 6000 personnes dans la salle dont la moitié d’Arméniens, ça fait chaud au cœur et c’est une vraie motivation en plus.

Je dis toujours, je suis 100 % français et 100 % arménien. On ne choisit pas entre le père et la mère.

Je représente le drapeau français quand je combats, mais je n’oublie pas d’où je viens, là où je suis né : la terre de mes ancêtres. Je me sens autant français qu’arménien. Et pour moi c’est une vraie force.

D’ailleurs grâce à la télé les gens de mon village et même du pays entier ont pu suivre mes derniers combats. L’Arménie n’est pas si grande, c’est comme de Toulouse à Marseille en largeur. Quand je retourne là-bas, je suis connu, car je suis le premier et le seul champion du monde de boxe, et un des seuls champions du monde tout sport confondu pour ce pays.

Revenir en Arménie est toujours émouvant, je me rappelle la misère qu’ils ont connue avec des images que j’ai encore en tête, et fort heureusement ça a évolué dans le bon sens. Aujourd’hui le pays est en paix, l’économie est meilleure, et les gens sont heureux. Ils sont formidables, très accueillants, c’est touchant.

Je me suis déjà posé la question si jamais je n’étais pas venu en France, est-ce que je serais quand même champion du monde…

Probablement pas.

Il faut être honnête, en France nous sommes très bien lotis au niveau des infrastructures, de la formation des coachs, des moyens disponibles aux niveaux financiers, logistiques, etc.… En Arménie ce n’est pas développé comme ici, ça viendra j’espère, mais mon destin aurait été différent en restant là-bas.

Et en même temps sans cette histoire, sans ces premières années en Arménie, ce départ à 7 ans, peut-être que je n’aurais pas eu cette détermination, cette rage, ce courage pour arriver à devenir un champion.

C’est pour cela que je sais reconnaître tout ce qui m’a aidé à le devenir, et chaque champion a une histoire derrière, avec des moments qu’on peut juger délicats, mais qui vont le forger pour la suite, lui donner ce petit plus qui fera qu’il ne lâchera pas, qu’il donnera tout.

L’ÉDUCATION ET L’ENTOURAGE, PILIER DE LA RÉUSSITE

Au final j’ai immigré en France, et le destin d’un immigré peut ne pas être rose, surtout pour un enfant. Mais l’éducation qu’on peut avoir dès le début et tout au long de l’adolescence joue un rôle primordial sur l’homme qu’on devient.

Certaines personnes vont devenir des bandits, moi j’ai été éduqué par ma mère de façon formidable, par mes frères et Dieu m’a aidé également. C’est ce qui fait que je n’ai jamais été tenté par d’autres chemins, j’ai toujours eu des bons amis autour de moi, que de belles rencontres, j’ai toujours été équilibré.

Je pense que je m’en suis plutôt bien sorti. Peu importe les origines, la réussite est pour tout le monde. Il faut du travail, du sérieux, et trouver sa voie. Moi c’était le sport, mais mes frères ne sont pas dans ce domaine par exemple.

Dieu est juste et chacun aura la part qu’il mérite.

Aujourd’hui, je suis entouré par un staff avec coach, promoteur, etc.… et il faut aussi bien choisir les gens avec qui on travaille. La confiance et la sincérité sont les clés pour avancer.

Ma mère n’arrive pas à regarder mes combats. J’en suis déjà à mon 24ème et elle n’a toujours pas pu venir. C’est difficile de voir son fils sur un ring, il prend des coups, il en donne heureusement, mais voir cela peut faire souffrir.

Mes frères en revanche sont depuis mes premiers combats dans mon coin. J’ai besoin d’eux. Nous n’avons pas besoin de parler, ils ne me donneront pas de conseils, mais un regard suffit pour qu’ils me transmettent leur confiance, leur force.

Un départ qui appellerait à un retour un jour pour honorer la promesse faite à ma mère : Le jour où je serais professionnel et Champion du Monde de Boxe, je reviendrais dans mon pays d’origine pour me faire baptiser.

UNE ASCENSION RAPIDE, PAS TERMINÉE

J’ai commencé la boxe à 14 ans.

Juste pour le plaisir.

Je ne savais même pas au départ qu’on pouvait en faire à niveau pro et en vivre. La seconde année, à 16 ans je deviens champion de France junior 1ère année. À 17 ans je rentre en Équipe de France, avec des stages où j’apprenais énormément.

Je me rappelle mes tout premiers combats, c’étaient des bagarres, pas de la boxe. Je n’avais pas de technique, pas assez de préparation. Mais je ne lâchais rien.

John Dovi était mon entraîneur et m’a beaucoup appris. Finalement je suis resté à l’INSEP jusqu’à mes 22 ans.

Je suis passé pro par la suite, car j’en avais besoin. La boxe amateure était basée sur les touches. Moi je suis plus dans l’impact, mettre de la puissance et fatiguer mon adversaire. Mais là mettre un coup puissant ou juste toucher légèrement donnait le même point.

Il m’est arrivé de perdre des combats sur le nombre de touches alors que mon adversaire était quasi KO, ça me rendait fou.

Mon premier combat pro a été très encourageant, je le gagne sur KO au bout de 40 secondes. Les étapes se sont bien enchainées avec notamment un titre de champion de France 2016 et je suis aujourd’hui, Champion du Monde WBA.

Pour passer à l’étape supérieure, je m’entraîne depuis deux ans aux États unis avec Abel Sanchez. Un coach un peu à l’ancienne qui nous fait cravacher. J’aime ça et j’ai besoin de ça. J’adore me surpasser et je suis un passionné, donc le courant a vite pris entre nous.

Je me rappelle que dès le premier jour avec Abel le 27 mars 2017, il m’avait dit : « Dans un an tu seras Champion du Monde ». Chose faite le 24 mars 2018 !

Je veux continuer à progresser et à défendre ma ceinture, à rencontrer les meilleurs boxeurs de ma catégorie. L’objectif est donc de réunifier les 4 ceintures, WBA, IBF, WBO et IBO en 2019.

Et pourquoi pas un jour un combat en Arménie !

Mes premières années dans la vie ne m’ont pas gâté, j’ai connu la guerre, la perte d’un parent, un changement de pays. Jamais je ne me suis plaint de quoi que ce soit. Je n’ai que gardé le positif, c’est mon conseil pour les jeunes qui rencontrent des difficultés. Trouver un but dans sa vie et tout donner pour l’atteindre.

Aujourd’hui je suis un homme heureux.

ARSEN