Les progamers ont beau être le coeur de l’eSport , ils ne sont pas les seuls à faire rayonner nos disciplines préférées. Plongez dans les coulisses du sport électronique professionnel en découvrant les histoires de dirigeants, de coachs, du staff médical, des fans…

Voir l’esport comme une aventure remplie de rencontres et de voyages, c’est l’itinéraire que Timo Verdeil a choisi. Il raconte son parcours et ses aspirations.  (Crédits Photos  : Timo Verdeil).

Les personnalités qui composent le monde de l’esport sont attirées par deux choses : le jeu-vidéo et la compétition.

Pour ma part, j’ai toujours été captivé par ce second aspect. Je me souviens des tournois organisés sur Smash Bros Melee dans mon petit village proche de Montpellier, Saint-Vincent de Barbeyrargues, et des quelques victoires que j’ai pu obtenir avec mon Kirby.

J’ai longtemps joué sans vraiment être passionné. C’était plus un passe-temps, un effet de mode où je suivais les goûts comme tous les enfants de ma génération. J’ai malgré tout passé de nombreuses heures sur Warcraft et StarCraft en jouant sans réseau contre l’ordinateur. N’étant pas vraiment habitué à ce qui se passait en ligne, j’avais un jour racheté Warcraft suite à une mise à jour modifiant les compétences d’une unité, pensant que le jeu avait bugué.

J’étais très loin de l’émergence du jeu-vidéo compétitif.

LA RÉVÉLATION POMF ET THUD

L’esport 2.0 commence pour moi en 2010 en France avec la démocratisation de l’internet à haut débit et l’apparition des premières web TV. Alors que j’avais arrêté de jouer à mes jeux de prédilection, j’avais entendu quelques rumeurs sur la sortie d’un prochain opus de StarCraft. En cherchant sur le net, je suis tombé sur Pomf et Thud et j’ai instantanément accroché en regardant toutes leurs vidéos. En plus de leurs activités en ligne, ils organisaient des tournois comme L’Iron Squid au Grand Rex devant 2500 personnes. Réunir autant du monde autour d’une passion comme l’esport était exceptionnel pour moi à cette époque.

J’ai essayé de me remettre au jeu, mais la complexité de celui-ci et l’exigence en termes de concentration m’ont bien fait comprendre que j’allais être un spectateur plutôt qu’un joueur.

Ce fut une période charnière qui m’a convaincu de ma passion pour l’esport et de mon ambition de travailler dans ce milieu. Je voulais évoluer aux côtés de Pomf et Thud. Beaucoup de personnes rêvent de ça. Mais pour ma part ce n’était pas un rêve, je voyais ça comme un objectif à court terme même si je n’avais que 16 ans.

Après l’obtention de mon bac, je me suis orienté vers un DUT en information/communication qui devait être ma porte d’entrée dans ce monde. En janvier 2014, pendant ma première année d’études, j’avais la possibilité de faire un stage de 3 semaines et j’avais bien entendu ciblé toutes les boites du milieu comme Millenium, Eclypsia et AAA. C’est le boss de cette dernière, Yoann « Zidwait » Wezemael qui m’a le premier lancé dans l’esport. Je lui dois beaucoup, car il m’a fait entrer dans ce milieu, m’a fait grandir et m’a structuré pour ce monde professionnel si particulier.

J’ai aussi une pensée pour ma maître de stage qui était d’ailleurs la compagne de Yoann, Manon D’Inca, qui était une personnalité de la scène esport et notamment sur SC2. Elle est décédée d’un cancer en 2016, ce fût un gros choc pour moi et pour de nombreuses personnes dans notre milieu.

De 3 semaines en tant que community manager, j’ai dépassé le cadre de mon poste pour créer moi-même du contenu pour AAA et j’ai finalement continué de collaborer avec eux pendant 2 ans en tant que bénévole en parallèle de mes études.

 

J’ai vécu tellement d’aventures comme cette fameuse GamesCom 2014. J’avais de ma propre initiative décidé d’aller de Montpellier à Cologne en autostop pour couvrir le salon. AAA avait bien tenté de m’en dissuader en me faisant prendre conscience des risques de partir seul de cette façon avec mon matériel. Mais on est téméraire à cet âge-là.

PHOTOGRAPHE, MA PORTE D’ENTRÉE SUR L’ESPORT

900 euros.

C’est le pari que j’ai fait à 18 ans.

Je devais couvrir un tournoi tout seul pour la première fois (Les Nations Wars 2), mais je ne voulais pas simplement faire le CM là-bas, mais aussi créer du contenu. J’avais reçu un peu d’argent de la part de mes parents et j’ai tout investi dans un bon appareil photo pour développer mes compétences.

Tous les gens ont été contents de mes photos prises durant la compétition et j’étais fier d’avoir apporté ma patte personnelle. C’est comme ça qu’AAA m’a invité à de plus en plus d’événements comme la Paris Games Week, la DreamHack, etc.

Grâce à ça j’ai vécu tellement d’aventures comme cette fameuse GamesCom 2014. J’avais de ma propre initiative décidé d’aller de Montpellier à Cologne en autostop pour couvrir le salon. AAA avait bien tenté de m’en dissuader en me faisant prendre conscience des risques de partir seul de cette façon avec mon matériel. Mais on est téméraire à cet âge-là.

Parti à 7 h du matin, arrivé à 23 h le soir. Je remercie encore les 3 personnes qui ont pu me prendre sur la route et notamment ce militaire suisse et sa belle décapotable en plein été. Trouver un logement fut aussi palpitant, une étudiante rencontrée dans une station essence m’avait finalement accueilli chez elle pendant toute la semaine.

C’est ce genre d’expériences incroyables, un peu surréaliste qui m’a fait tomber amoureux du monde de l’esport. Toute cette activité événementielle, la relation saine entre ses acteurs où aucun ne se plaçait au-dessus des autres et cette croissance de tous les jours m’ont particulièrement attiré.

J’étais attiré par cette évolution constante, toute cette activité événementielle et voir que tous les acteurs travaillaient en bonne intelligence sans que quelqu’un se mette au-dessus des autres.

Mais toute cette naïveté est partie finalement assez rapidement, peut-être au moment où Webedia a investi massivement dans le milieu. Une sorte de jalousie, d’envie, de rage s’est créé et nombreux ont voulu les dépasser.

Au début de l’année 2016, j’ai pu voir mon rêve se réaliser. Je quittais Montpellier pour intégrer enfin O’Gaming.

La boîte qui me faisait rêver depuis que j’avais commencé à m’intéresser à l’esport me donnait l’opportunité d’avoir ce premier travail rémunéré.

L’ENVIE DE TOUT ARRÊTER

Il y a un avant et un après, quand tu découvres ce qu’il se passe dans les coulisses.

Avant d’entrer dans ce milieu, je pensais qu’il y avait énormément d’argent, que des gens comme Pomf et Thud gagnaient très bien leur vie, etc. Mais c’est un secteur précaire à l’image des startups et de nombreuses personnes sont dans le flou total, souvent sans rémunération.

Il y a des jours où je ne savais pas où j’allais travailler la semaine d’après, des mois où je n’ai pas reçu le moindre salaire pour mon travail. Tu es jeune et tu te dis qu’il faut le faire pour percer. Mes parents me prenaient pour un fou à ce moment-là.

Mais au début de l’année 2016, j’ai pu voir mon rêve se réaliser. Je quittais Montpellier pour intégrer enfin O’Gaming dans leurs locaux rue Soleillet. La boîte qui me faisait rêver depuis que j’avais commencé à m’intéresser à l’esport me donnait l’opportunité d’avoir ce premier travail rémunéré. C’était un vrai accomplissement et pourtant sur une période de 10 mois, je suis passé de l’émerveillement à un certain écœurement.

Il y a eu tout d’abord le fait de travailler avec des collègues plus âgés. Je passais peut-être trop rapidement d’une vie étudiante à un environnement très professionnel. Ça a littéralement changé ma perception des choses avec ce type de rapport humain différent et j’ai commencé à me lasser.

Puis, à l’occasion des phases de groupe des Worlds de League Of Legends, j’ai du dormir pendant deux semaines consécutives sur un canapé, sans vraiment me laver et en ne mangeant que des kebabs.

Je suis allé voir Pomf, sans savoir quelle posture je pouvais prendre, car nous étions beaucoup dans cette situation et c’était mes débuts dans l’esport, pour lui dire que je n’avais plus d’argent pour m’acheter à manger et que ma seule solution était d’arrêter cette aventure et de rentrer chez mes parents à Montpellier. Même s’il a immédiatement réagi en me faisant un virement express, ce fut très dur de continuer.

La fin du mois d’octobre fut une sorte de combo dévastateur avec la finale de ces mêmes Worlds, la Paris Games Week, le stand Twitch et Manuel Ferrara à aider. Je me souviens m’être endormi pendant la finale entre SKT et Samsung. Le lendemain, je suis rentré chez moi et j’ai appelé le responsable de la web TV LoL chez OG pour lui dire que j’arrêtais. J’étais en plein burnout.

Cette année 2016 m’a fait découvrir l’envers du décor qui n’était pas aussi brillant que je l’imaginais. Quand je suis entré chez O’Gaming, je pensais que j’avais réussi ma vie. Mais c’était la désillusion qui dominait chez moi quelques mois plus tard.

Je ne sais pas de quoi mon futur sera fait.

Mais la photographie m’accompagnera toujours, j’espère faire de plus en plus de photo-reportage et pourquoi pas dans d’autres domaines.

PENSER À MOI AVANT DE PENSER AUX AUTRES

La scène avait donc un peu perdu de son charme, je n’avais plus la vision naïve du milieu et c’est à ce moment-là que j’ai commencé à me poser des vraies questions sur mon avenir. Être photographe, mais pas cantonné uniquement à des photos d’illustration : faire du journalisme.

Cette envie me venait en partie quand je vois l’absence de bons éléments dans ce secteur. Des émissions bien produites par BeIN ou Canal+ sont dédiées aux gens qui découvrent l’esport, mais pour tous les vrais fans c’est assez dur de s’intéresser à tous ces nouveaux contenus. Je regrette qu’un journaliste comme Jean-Baptiste Saelens (Smartcast Ninja) ne soit plus sur le devant de la scène. Le seul à trouver grâce à mes yeux reste Paul Arrivé (L’Equipe) qui grâce à sa plume et sa passion comble le vide dans ce milieu.

Cette envie de participer à une sorte de renouveau de l’information esportive s’est heurté à un période de flou ou j’ai voulu faire une pause avec ce milieu et penser à mon avenir. J’ai finalement repris mes études pour finir mon DUT mais en parallèle un événement a tout bousculé. Yann-Cédric Mainguy me demandait de faire une presta photo pour Gamers Origin sur La Lyon e-Sport.

Il faut savoir qu’après AAA et mon arrivée chez O’Gaming où je m’occupais principalement du community management, j’avais arrêté la photographie durant les événements. Après Yann-Cédric, tout s’est enchaîné et j’ai pu travailler avec Vitality, Domingo et cerise sur le gâteau : L’Équipe.

Je me suis finalement senti revivre en même temps que les jours grandissaient.

Quelque temps après, Hadrien (Thud) m’a proposé de travailler avec lui sur le projet Rog School, d’être au plus proche des joueurs. J’allais de temps à autre dans la gaming house pour créer certains contenus qui mettaient en valeur leurs joueurs notamment avec des conseils pour les amateurs. J’avais la sensation de les aider à se développer et de leur créer une petite fanbase. J’ai aussi adoré partager de bons moments de détente avec eux en faisant des parties de Mario Strikers Charged Football sur Wii.

Dans la foulée son frère Alexandre (Pomf) m’a dit qu’O’Gaming venait de lever 2 millions d’euros et que je pouvais revenir avec un bon salaire. C’était une nouvelle étape pour moi, travailler au contact direct de ces deux personnes qui m’avaient donné l’envie de me lancer dans l’esport.

Pourtant, il y a eu un dernier bouleversement. Fabien « Neo » Devide, le boss de Vitality, m’a appelé pour me proposer de venir à Séoul avec lui pour une prestation sans me dire pourquoi. O’Gaming était contre, et je me suis vraiment torturé l’esprit avec tout ça. La curiosité a gagné et je leur ai dit que je partirais si je n’allais pas en Corée, OG a finalement cédé.

Il s’agissait de suivre l’équipe PUBG de Vitality, mais également la visite des studios OGN avec la Ministre des Sports de l’époque, Laura Flessel.

Je suis tombé amoureux de la ville, des coréens et surtout de cette façon d’envisager ma vie professionnelle. J’ai senti que je pouvais faire bien plus que chez OG.

Aujourd’hui, je ne veux pas d’un train-train quotidien. J’ai besoin d’évoluer et d’innover pour me sentir heureux.

C’est ce que tout entrepreneur dans une niche qui grandit vite devrait se dire.

PRENDRE DES RISQUES EST ESSENTIEL DANS L’ESPORT

Après le départ de mon supérieur chez OG avec qui je m’entendais très bien, j’ai décidé que c’était à moi de quitter le navire en juin dernier.

Je conservais pas mal d’activités entre la Rog School, les projets avec Riot ou ZeratoR et je m’épanouissais en voyageant de plus en plus.

Avec en point d’orgue cette finale d’Overwatch League à New York que j’ai pu vivre avec Paul Arrivé pour L’Équipe et l’annonce des finales des Worlds à Séoul. Une période que je considère comme la plus belle de ma vie.Toutes ces expériences m’ont amené à me poser des vraies questions sur la scène esport française et plus particulière sur LoL. Le besoin de structuration est important notamment pour les joueurs qui sont souvent paumés.

J’ai envie de les aider à passer un cap : devenir pro, passer de LFL* à LEC*. En effet, LoL s’est construit sur une vision continentale et réussir dans ce jeu c’est avant tout accéder à la plus prestigieuse ligue européenne.

*Ligue française et Ligue européenne gérée par Riot sur League Of Legends.

C’est ce que j’ai commencé à faire avec Tonerre qui est un ami. Il a commencé à vraiment s’épanouir en 2018, en même temps que moi, et j’étais là pour lui. Il n’a pas totalement confiance dans les agents du milieu et c’est pour ça que je m’occupe de lui. On a pu faire pas mal d’essais pour des académies, mais Gamer’s Origin a mis le paquet pour le garder cette année en LFL.

Avec mes compétences en termes de création de contenus, je suis là pour l’aider à développer son image, sa communication et lui obtenir des partenaires. Un mec comme lui, grand, costaud, belle gueule et charismatique doit être l’ambassadeur de certaines marques.

Les joueurs n’ont pas encore conscience qu’ils sont un vrai produit marketing et que pour faire grandir leur communauté et le viewership, des personnes doivent les accompagner pour améliorer et vendre leur image.

On pourrait penser qu’après le community management et la photographie, ce genre de missions pourrait être un trop gros risque. Mais, c’est le fait de ne pas en prendre qui en est un pour moi. Aujourd’hui, je ne veux pas d’un train-train quotidien. J’ai besoin d’évoluer et d’innover pour me sentir heureux.

C’est ce que tout entrepreneur dans une niche qui grandit vite devrait se dire.

J’ai d’ailleurs certains modèles comme Neo ou Sasha Brodowski. Neo a construit à partir de rien l’une des plus belles structures esport européenne et je suis admiratif de sa détermination à toujours entreprendre. Pour Sasha qui est une sorte de boss en sous-marin de ce milieu, j’aimerais prendre de lui l’assurance qu’il dégage et cette impression d’être un funambule qui avance sans peur au-dessus du vide.

Je ne sais pas de quoi mon futur sera fait.

La photographie m’accompagnera toujours, j’espère faire de plus en plus de photoreportage et pourquoi pas dans d’autres domaines. Je garde souvent en tête cette fameuse photographie d’une petite fille brulée au Napalm pendant la Guerre du Vietnam. C’est bien plus puissant que ce qu’on vit dans l’esport.

Mais pour l’instant, place au jeu-vidéo compétitif. Avec pourquoi pas l’objectif à moyen terme de faire le pont entre les joueurs et leurs partenaires notamment les collectivités territoriales qui devraient plus s’engager dans l’esport. Je rêve de voir ma ville de Montpellier avoir son équipe en Overwatch League ou en LFL.

Je n’ai qu’un conseil à donner aux gens qui souhaitent intégrer ce monde de l’esport : prenez des initiatives et ayez confiance en vous.

TIMO