Plongez dans les coulisses du sport professionnel en découvrant les interviews d’anciens sportifs, de dirigeants, de coachs, du staff médical, des fans…

Alors que Paris vient d’obtenir les Jeux Olympiques de 2024, rencontre avec l’ancienne gymnaste Isabelle Severino qui a contribué à la victoire de la candidatature française au sein du comité des athlètes. Découvrez l’interview fleuve où gymnastique a pu rimer avec cirque, cinéma et instances dirigeantes du sport français. 

LES 1001 VIES D'ISABELLE SEVERINO

Tu peux nous raconter tes débuts dans le sport ?

J’ai pratiqué plusieurs sports quand j’étais jeune grâce à mes parents. J’étais une enfant hyperactive, c’était un bon moyen pour évacuer toute mon énergie, et j’adorais ça. J’ai fait un peu d’équitation, du tennis, de la gymnastique, de la danse classique, etc. J’adorais la danse et cela se passait très bien, mais on m’a demandé de choisir entre ça ou la gymnastique, laquelle était plus ludique comparé aux « 5,6,7,8 » avec la professeure sur son piano, car j’étais dans des cours à l’ancienne.

J’ai donc choisi la gym à 6 ans, car c’était l’activité la plus variée, on fait plein de disciplines différentes (saut de cheval, barres, poutre, sol) et au début ce n’est pas trop cadré, ça le devient par la suite. De plus, comme toutes les petites filles on adore mettre son petit justaucorps, ses petites paillettes, ses petites barrettes. À 9 ans je suis rentrée au sport étude à Créteil, j’avais un an d’avance à l’école, j’étais en CM1, donc très jeune mais c’était fun, on faisait des stages avec les copines, on était tout le temps ensemble, c’était comme une colonie de vacances.

Quels sont les plus grands accomplissements dans ta carrière sportive ?

Ma première médaille en championnat d’Europe en 1994, c’est une médaille d’or, j’ai 14 ans, on ne se rend pas bien compte à cet âge. Comme j’étais déjà à l’INSEP (Institut National du Sport, de l’Expertise et de la Performance) je rentrais dans le cercle des médaillés et c’était une fierté. On côtoie tous les autres sportifs et donc on se tire tous vers le haut.

La première médaille mondiale également, en 1996 à Porto Rico. Une médaille de bronze aux barres asymétriques, j’ai eu beaucoup de satisfaction, car je suis la première française médaillée mondiale à cet agrès. En plus j’avais 16 ans, il faisait beau c’était un cadre paradisiaque, c’était la période de mon anniversaire donc « what else ? » ! (rires)

Et le dernier qui me vient à l’esprit, ce sont mes premiers Jeux Olympiques (1996 à Atlanta) ou j’étais une petite fille en admiration devant tous ces grands athlètes comme Marie-José Perec la porte drapeau. J’étais plus spectatrice qu’actrice sur ces JO, mais j’ai fait ce que je devais faire. Les jeux sont un autre monde, trois mois avant je suis médaillé aux championnats du monde, ce sont les mêmes filles aux JO et on fait les mêmes mouvements, je réussis les miens, mais je ne fais pas partie des huit meilleures pour faire la finale. C’est déroutant sur le moment, mais c’est le sport.

J'ai choisi la gym à 6 ans, car c'était la discipline la plus variée. Comme toutes les petites filles on adore mettre son petit justaucorps, ses petites paillettes, ses petites barrettes.

- Isabelle Severino

Tu arrêtes tôt et tu connais donc une expérience avec le Cirque du Soleil ?

J’ai arrêté vers 19 ans, mais en continuant au Cirque du Soleil, donc en poursuivant ma passion du sport, en étant rémunérée, et en faisant quelque chose qui me faisait plaisir sans recherche de médailles ou de notes. Le seul but était la performance sur la scène pour le public.

Comment es-tu arrivée là ?

On m’en avait déjà parlé quand j’étais gymnaste, et quand j’ai arrêté en 99 j’ai été sollicitée pour le faire, donc en 2000 j’étais déjà à Montréal pour me former au Cirque du Soleil. Il y avait des gens qui venaient des 4 coins du monde, avec un niveau acrobatique exceptionnel, donc j’ai évolué grâce à eux. Aller chercher de la précision par plaisir et pas parce qu’on est noté sur ça, c’était un bonheur. C’était une vraie expérience de vie, car je suis parti un an en Floride, avec une nouvelle langue, une nouvelle culture.

Tu as finalement décidé de reprendre la gymnastique ?

Je suis revenue et je me suis requalifiée pour les compétitions notamment les JO alors que je pensais avoir arrêté la gym pour toujours. Je m’en rappellerai toujours, c’était le 22 février 2004 pour les JO d’Athènes. Je revenais avec plus d’expériences et de maturité, et surtout je reprenais du plaisir dans ma gym, ce que j’avais perdu juste avant d’arrêter à 19 ans. J’avais gommé des choses, grâce à mes expériences notamment au Cirque du Soleil, je faisais les entraînements différemment, j’étais plus efficace. Et j’avais repris d’abord par l’aérobic sportive après le Cirque du Soleil et cela m’a également beaucoup apporté.

J’arrête finalement ma carrière sportive en 2008 à la suite d’une rupture du tendon d’Achille et d’une fracture de la malléole interne. C’était juste avant les JO de Pékin et j’étais sélectionnée pour y participer.

Comment as-tu rebondi ?

Déjà je n’ai plus fait de sport, il m’a fallu deux ans pour me remettre de la blessure. Heureusement j’ai eu d’autres activités, j’ai fait des commentaires sportifs notamment pour les JO de Pékin, cela m’a fait plaisir d’y participer quand même sous une autre forme.

J’ai également ouvert une agence de graphisme que j’ai dirigée pendant 17 ans.

Ensuite, on m’a proposé d’être élue dans le mouvement sportif et comme le sport m’a énormément apporté j’avais envie de redonner par un biais différent.

Mais cette blessure restera une petite déception, car je voulais aller à Pékin, pour boucler la boucle et je n’ai pas pu. Je m’étais entrainée dur et j’avais beaucoup d’ambitions, j’avais battu la future championne olympique trois mois avant son sacre.

Avec le Cirque du Soleil, il y avait des gens qui venaient des 4 coins du monde, avec un niveau acrobatique exceptionnel, donc j'ai évolué grâce à eux.  C'était une vraie expérience de vie, avec une nouvelle langue, une nouvelle culture. 

- Isabelle Severino

Reparlons de tes expériences extra sportives, tu as participé à un film ?

Oui en 2005 j’étais la doublure de l’actrice principale dans le film Stick It, un film sur la gym, avec Jeff Bridges. Un agent m’a contacté, car ils cherchaient une brune d’1m70 gymnaste.

Le profil était rare, et ma participation au Cirque du Soleil qui est très renommé aux États-Unis a joué pour moi.

Donc j’ai fait un casting et ça s’est bien passé, je suis partie pour trois mois de tournage et cela a été une expérience extraordinaire. C’était juste avant un championnat du monde par contre et donc le championnat ne s’est pas très bien passé pour moi, mais si c’était à refaire je le referais tous les jours. J’étais à Hollywood j’ai pu voir les coulisses d’un tournage et y participer, ce n’est pas donné à tout le monde. Et de plus ça m’a apporté le fait de devoir être prête très vite quand on tourne une scène il n’y a pas le temps de s’échauffer, tout doit être rapide, on repousse les limites d’une autre façon et on doit toujours s’adapter.

Après le Cinéma, tu touches un autre média : la radio

J’ai commencé à Europe 1 sport en 2008, puis j’ai demandé à RMC, car j’adore la radio. Comparée à la télévision, que j’aime aussi, on a un peu plus de temps, il y a plus de proximité et on ne se préoccupe pas de notre image. Les gens sont plus concentrés sur le contenu.

Ensuite tu intègres les instances dirigeantes du sport ?

J’ai été sollicitée par Guy Drut (membre du Comité International Olympique), car ils avaient besoin de représentants pour les athlètes. Je me suis prise au jeu et cela m’a permis d’échanger avec de nombreux athlètes sur leurs visions des choses, leurs difficultés propres à leurs sports. Ça aide à relativiser et aussi à s’en s’inspirer pour faire la même chose dans la gymnastique.

Dans ce genre de travail, il faut poser beaucoup de questions, discuter avec tout le monde. Le partage est vraiment la clé pour faire avancer.

De quelles actions es-tu la plus fière ?

Je suis assez fière de deux projets de lois que nous avons fait passer, sur la retraite des athlètes, et sur le statut d’athlète de haut niveau.

J’ai aussi beaucoup travaillé sur la reconversion avec le groupe Adecco qui accompagne plus de 150 athlètes depuis le démarrage. La reconversion est compliquée et en tant que sportifs nous ne sommes pas toujours bien préparés. Un accompagnement est donc important pour faire les bons choix et la préparer en amont pour éviter des mauvaises surprises.

L’aide d’anciens sportifs qui ont vécu la même chose est un plus.

Un petit mot sur Paris 2024 ?

C’est historique. Ça a été un travail énorme, en s’inspirant de nos erreurs passées. On en tire les leçons et des gens travaillent dessus depuis des années. Les bonnes personnes ont été mises aux bons endroits, avec les athlètes au cœur du projet en pouvant donner leurs avis sur les sites, les cérémonies, etc. J’ai dû faire 8 JO en tout, à des niveaux complètement différents, en tant qu’athlètes, en tant que consultante, en tant qu’élue, ce qui m’a apporté différentes visions que j’ai eu la chance de pouvoir partager pendant cette candidature. Le club France notamment à Londres en 2012 a été extraordinaire.

Le sport est très important dans la société, et les JO ne s’arrêtent pas aux 15-20 jours de compétition en août 2024, il y a 7 ans de préparation où beaucoup de projet vont être mis en place, au niveau des infrastructures, notamment pour les handicapés, pour le grand Paris. Ça aidera les jeunes également. Beaucoup de gens ne le voient pas, mais il y a beaucoup de bénéfices sur plusieurs plans.

Aucun regret de pas pouvoir y participer en tant qu’athlète ?

Ça ne va pas non ! À mon âge ! 37 ans et donc 44 ans en 2024 !  (Rires)

Non j’ai déjà fait le deuil de ma carrière bien sûr, mais j’espère pouvoir y participer d’une autre manière comme je l’ai fait pour d’autres Jeux. Et savoir que j’y ai contribué avec la candidature est déjà une victoire pour moi.

Si tu devais retenir une seule de tes nombreuses expériences ?

Mon bar ! À Paris (Le Rouge, juste à côté de la place de la République), car c’est la chose qui n’appartient qu’à moi. C’est une expérience complètement différente et je n’avais jamais rêvé de faire ça, mais au final j’adore et pour moi qui ai virevolté à droite à gauche pendant des années, cela me permet de retrouver plein d’amis qui y viennent pour passer des bons moments. Il y a plein de gens non passionnés par le sport qui viennent aussi et avec qui je partage mes expériences. Le sport reste un vecteur de sociabilité.

Un conseil à tous les sportifs qui pensent à leurs reconversions ?

Débrouillez-vous ! (Rires). Plus sérieusement un des soucis des sportifs est que nous sommes souvent tenus par la main tout au long de notre carrière, à juste titre, pour se concentrer seulement sur la partie sportive. Mais il est important de prendre les choses en mains soi-même, en sollicitant des conseils, de l’aide, mais en faisant soi-même les démarches. Il faut penser à optimiser son temps, par exemple pendant une blessure, pourquoi pas commencer à préparer “l’après”, se renseigner.

Quelles sont tes prochaines échéances ?

Commenter les Internationaux de France de gymnastique ce weekend, 17 et 18 septembre. Et par la suite j’attends de voir si on a besoin de moi pour continuer à apporter ma contribution pour les JO, et dans le sport en général. La promotion du sport et des femmes reste deux de mes combats au quotidien.

La petite Isabelle aurait-elle pensé participer à toutes ces expériences ?

Non, car la jeune Isabelle, elle profitait de l’instant présent. Elle rêvait juste d’être championne olympique. En tout cas aujourd’hui je suis très heureuse et je ne changerai rien.