Charline Picon – Planche à voile

#Équipe de France de voile #CN La Tremblade #Championne Olympique RS:X Rio 2016 #Championne du monde RS:X 2014 #Championne d’europe RS:X 2013, 2014, 2016 #Chevalier de la Légion d’honneur

Crédit Photo Une : Sailing Energy / World Sailing

Au moment de la remise des médailles, j’y suis allée tranquillement, des sanglots j’en avais déjà lâché beaucoup en trois jours. J’ai commencé à chanter et à un moment, l’émotion m’a rattrapé, c’est grimpé d’un coup. Dans ces moments-là, tu essaies de contenir une ou deux secondes, mais après c’est encore pire, ça monte dans la gorge. Je me suis alors dit : « Tant pis, on ne peut pas tout contrôler, c’est beau ».

J-2, UN COUP D’ÉPÉE DANS L’EAU

Tout avait bien commencé. La compétition de planche à voile féminine des Jeux Olympiques de Rio se déroulait sur une semaine avec 12 régates au programme avant la Medal Race (course finale). Sur les 9 premières courses, j’avais obtenu de très bons résultats qui me mettaient dans une position idéale pour assurer au moins une médaille.

Jusqu’au dernier jour de régate… Trois courses étaient au programme de la journée. Je grille le départ de la manche 10, ce qui me met déjà en difficulté au classement général. Je pensais avoir ruiné ma compétition à cause de ce départ-là.

Mais rien n’était fini, il a fallu quand même se ressaisir et bien finir avant les finales. Je n’ai pas lâché le morceau, je me suis battue jusqu’au dernier moment sur ces deux manches restantes. Mais malheureusement, nouveau coup du sort, sur la dernière course de cette journée, je suis troisième tout le long et au dernier moment à cause d’un fait de course que je ne contrôle pas, je finis dixième. Moi qui pensais avoir parfaitement géré la compétition pour m’assurer une médaille, je paye cash la dernière journée de régate, et finalement toutes les cartes sont redistribuées.

Quand je passe la ligne d’arrivée, je pleure, je n’échange pas un mot avec Cédric (Leroy), mon entraîneur. Il me ramène jusqu’à la plage, et pour moi, entre le départ que j’ai grillé et cette manche où je termine dixième, j’ai l’impression que je suis loin du podium et d’une chance de médaille. C’était très compliqué, le silence régnait. J’étais abattue et déçue.

Après que l’adrénaline de la course soit retombée, Cédric regarde les résultats attentivement et je suis à quelques points de la médaille d’or, mes concurrentes et moi étions toutes dans un mouchoir de poche. De la septième à la première place, chacune pouvait prétendre au titre olympique. Plus de peur que de mal.

Il m’a fallu tout de même digérer le fait que si j’avais fait une bonne journée, j’étais quasiment sûre d’avoir une médaille, voire l’or. Les cinq très bons premiers jours de compétition que j’avais passés aux avant-postes s’étaient envolés en fumée. Tout restait à faire sur le dernier jour. On repartait à zéro.

En rentrant à l’hôtel, mon entraîneur et moi-même nous sommes assis sur un banc parce que j’avais besoin de lâcher mes émotions. J’ai de nouveau pleuré, je lui ai dit tout ce que j’avais sur le cœur, le fait que c’était une régate pour moi, que j’aurais dû gagner haut la main.

Mais ce sont les Jeux, c’est différent. Il y a toujours des aléas, des imprévus auxquels il faut à chaque fois s’adapter. Ce jour-là, j’aurais dû faire mieux et j’aurais pu laisser passer ma chance. J’avais besoin de lâcher ce que j’avais sur le cœur. Si je gardais ça pour moi, j’allais aborder la Medal Race dans de mauvaises conditions, en étant aigrie et dépitée. Cédric aussi m’a dit ses vérités, ce qui m’a fait du bien.

Heureusement, la journée du lendemain était dédiée au repos avant de reprendre nos planches pour la course finale.

Les Jeux, c’est différent. Il y a toujours des aléas, des imprévus auxquels il faut à chaque fois s’adapter. Ce jour-là, j’aurais dû faire mieux et j’aurais pu laisser passer ma chance. J’avais besoin de lâcher ce que j’avais sur le cœur. Si je gardais ça pour moi, j’allais aborder la Medal Race dans de mauvaises conditions, en étant aigrie et dépitée.

 J-1, LE CALME AVANT LA TEMPÊTE

J’ai très mal dormi. On m’avait prévenu que la veille d’une finale, on ne dort quasiment pas, mais finalement cette nuit d’insomnie m’est arrivée une journée plus tôt. J’en avais encore gros sur la patate. Je devais occuper ma journée du mieux possible pour continuer d’évacuer la frustration de la veille.

En fin de matinée, j’ai pris du temps pour effectuer un réveil musculaire et aller déjeuner avec mes parents qui m’avaient rejoint la veille. Après avoir beaucoup discuté avec mon préparateur mental, j’avais fait le choix qu’ils me rejoignent pour la finale. Je n’avais pas l’habitude que mes proches assistent aux olympiades et nous avions jugé que changer cette habitude n’était pas forcément une bonne idée. En revanche, nous avions jugé que si je gagnais une médaille, je voulais qu’ils soient auprès de moi pour la partager avec eux et qu’à l’inverse si malheureusement j’échouais, j’aurais eu besoin de leur soutien inconditionnel.

Je ne voulais pas trop aller voir les journalistes, mon entraîneur s’en est chargé. Le soir, je me sentais beaucoup plus apaisée et prête à aller au combat. Un nouveau petit passage auprès de mes proches avant d’aller me coucher m’a donné une bonne énergie pour entamer cette fameuse nuit de Medal Race.

JOUR J, UNE COURSE POUR L’HISTOIRE

J’ai plutôt bien dormi.

Le matin, je rentre très vite dans ma bulle, prête à en découdre. Avec mon entraîneur qui marche à mes côtés, on fait la route à pied, de l’hôtel jusqu’au lieu de compétition. Musique dans les oreilles, je croise à peine le regard de mes proches.

Le vent n’est pas au rendez-vous et nous devons nous armer de patience avant que la Medal Race ne débute.

Les garçons, dont Pierre Le Coq, s’élançaient avant nous. J’étais omnibulée par leur course, à l’affût des moindres indices. Mais d’un coup, je me rends compte que c’est à notre tour, nous n’étions plus que deux filles à ne pas être dans l’eau. Un coup de speed, en plus de jouer une finale olympique. La pression est un moteur pour moi. Mon entraîneur qui m’attendait sur l’eau a dû trouver le temps long avant de me voir arriver…

Juste avant de partir, la concurrente Espagnole, championne Olympique en titre, était en train de faire des abdos alors qu’elle ne fait jamais ça habituellement, une manière comme une autre de m’intimider.

On part sur l’eau, je vais saluer le public et me concentre sur ma manche. À ce moment-là, je vois que Pierre passe la ligne et remporte la médaille de bronze. Ça me rajoute encore un coup de pression, je me dis : « Lui, il vient de décrocher la médaille, aucune chance qu’il célèbre cela tout seul. Moi je suis quatrième, ce serait horrible de ne pas être de la fête avec lui. »

Avec mon entraîneur, on détermine la stratégie, et je vais me placer sur la ligne de départ.

Top, c’est parti !

Je réalise plutôt un bon départ, même si les concurrentes restent à ma hauteur. Je suis sûre de ma stratégie et je sais qu’il faut aller le plus vite possible chercher le vent qui était sur la gauche du plan d’eau, donc je n’ai pas d’hésitation, je lâche un peu du cap, et je rentre dans cette bande de vent.

Je passe deuxième à la première marque, avec un super premier portant. Et en voyant les erreurs commises par mes adversaires, je comprends que je suis déjà quasiment assurée d’une médaille… L’euphorie monte.

En milieu de course, je prends la tête et mon adversaire la plus coriace, la représentante chinoise, revient à ma hauteur. La médaille d’or se jouera entre nous deux. Celle qui passera la ligne avant l’autre, triomphera.

C’est une grosse bataille, elle a voulu jouer aux gros bras, mais je l’ai eue à l’expérience. Elle allait plus vite, mais s’écartait de la dernière bouée. Pile au bon moment, je me rabats et passe la dernière bouée devant elle. Dans la dernière ligne droite, je bataille jusqu’au bout et parviens au bout du suspense à conserver quelques longueurs d’avance sur la chinoise au moment de franchir la ligne.

Aucun calcul n’est nécessaire, à ce moment-là, je le sais. Après tout ce que j’ai vécu, la pression des JO, la régate compliquée avec les erreurs précédentes, je m’effondre sur ma planche. Je pleure à gros sanglots, je n’avais jamais vécu quelque chose comme ça. La Russe vient à mes côtés, pour me demander si elle a une médaille, mais je n’en savais rien, j’étais déconnectée.

J’arrive à rejoindre mon coach qui était très ému. Il m’a pris sous son aile lorsque j’avais 15 ans. Il m’a hébergée pendant plus de 10 années chez lui les week-ends quand j’étais plus jeune. Cette victoire récompensait une relation très particulière d’entraîneur-entraînée.

Au retour à la plage, toute l’équipe de France de voile me saute dans les bras. Même l’entraîneur de la concurrente Mexicaine, un Français qui vient de La Rochelle, me félicite. C’est la folie. Après c’est le tourbillon, on te prend par la main pour aller rencontrer les médias, mais j’avais juste envie d’aller voir mon public. Du coup, à un moment donné, j’arrive à m’éclipser. Je pars en courant voir mes proches. Pendant quelques secondes, j’ai pu partager avec eux avant que les obligations médiatiques ne me rattrapent.

Un triomphe olympique dans les sports où l’on est éclairé médiatiquement que tous les 4 ans, c’est le Graal. Les autres compétitions sont aussi super importantes, mais ça n’a rien à voir. La pression, qu’elle soit médiatique, fédérale ou personnelle est à son paroxysme.

Un triomphe olympique dans les sports où l’on est éclairé médiatiquement que tous les 4 ans, c’est le Graal. Les autres compétitions sont aussi super importantes, mais ça n’a rien à voir. La pression, qu’elle soit médiatique, fédérale ou personnelle est à son paroxysme.

LA FORCE MENTALE, NERF DE LA GUERRE

Plus jeune dans ma carrière, on a souvent entendu « De toute façon, Charline, elle ne tient pas la pression, elle craque dans les moments importants ». Avoir réussi à gérer cette pression des JO, fut un joli pied de nez vis-à-vis de mes « détracteurs ».

Depuis ma huitième place aux JO de Londres en 2012, avec mon entraîneur, nous sommes allés chercher tous les petits détails qui me manquaient.

Avec l’aide de mon préparateur mental, Richard Ouvrard (qui avait notamment accompagné Tony Estanguet à Londres pour sa troisième médaille Olympique) que je vois une ou deux fois dans l’année, nous travaillons en général trois jours complets sur le développement personnel ou en trio avec mon entraîneur sur l’amélioration de notre communication. On se connaît depuis très longtemps et même si c’est un immense atout, cela peut parfois être compliqué à gérer.

On a aussi travaillé sur la routine de préparation, repérer les moments où je performais, mais aussi les moments où j’étais moins bien et comprendre pourquoi. Notamment au niveau du stress, quand je n’en ai pas sur des compétitions à moins grands enjeux, je réussis généralement beaucoup moins bien.

On a également travaillé sur beaucoup de perso en janvier 2016. C’était un peu dangereux de réveiller les vieux démons à ce moment-là, mais il voulait éviter que me ça me rattrape pendant les Jeux. C’était très difficile mentalement. On a réveillé des dossiers de l’enfance comme on en a chacun.

Je le remercie beaucoup, car son travail d’expert m’a aidée sur le plan personnel en tant que femme, ce qui m’a libérée et apaisée pour ma pratique sportive au plus haut niveau. Je continue de travailler avec lui et c’est vraiment génial. C’est le plus important travail que l’on ait réalisé entre Londres et Rio.

Depuis Rio, j’essaie d’avoir à mes côtés les personnes les plus pointues dans chaque domaine pour confirmer ce magnifique résultat.

VISER L’OR A TOKYO

Quand tu as goûté à l’or Olympique, rien d’autre ne peut t’animer. Après j’ai bien vu la difficulté des Florent Manaudou ou Renaud Lavillenie. Rééditer l’EXPLOIT est très compliqué. Si je décroche une médaille d’argent ou de bronze, il faudra que je sois préparée à l’apprécier à sa juste valeur.

En étant maman depuis Rio, le premier objectif c’était d’allier cette maternité avec la pratique au haut niveau, et j’ai prouvé que ce projet était le bon.

Pendant mon absence, durant ma grossesse, aucune concurrente n’a pris le leadership. À ma reprise, j’ai fait de très bons résultats et fin avril j’ai remporté ma première compétition depuis mon retour. Entre podium et gagne je vois bien la différence, et c’est ça que je veux aller chercher à Tokyo.

Cet été, on ira repérer le plan d’eau, les types de vents, identifier quels aspects il faudra plus travailler pour être prête. Je suis dans un sport où nous sommes tributaires des éléments. Dans le sens où on peut tomber sur une semaine où les conditions conviendront mieux à une concurrente plutôt qu’à une autre, selon le vent, la chaleur. Il faut savoir s’y adapter et se préparer pour tous les schémas de course.

J’ai déjà goûté à cette Marseillaise dans le plus grand événement planétaire. Je ferai tout mon possible pour revivre cette émotion indescriptible.

Rendez-vous à Tokyo pour accomplir ce rêve.

CHARLINE

avec la participation d’Adrien Tarantelli

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