Pierre Menjot – L’état d’esprit des Bleues fait leur force

Pierre Menjot est journaliste pour l’Equipe. Il suit l’équipe de France féminine et la LBE. Il revient sur le mondial et l’avenir des Bleues !
Pierre Menjot est journaliste pour l'Equipe. Il suit l'équipe de France féminine et la LBE. Il revient sur le mondial et l'avenir des Bleues !
Pierre Menjot est journaliste pour l’Equipe. Il suit l’équipe de France féminine et la LBE. Il revient sur le mondial et l’avenir des Bleues !

Pierre Menjot est journaliste pour l’Equipe. Il suit l’équipe de France féminine et la LBE. Il revient sur le mondial et sur l’avenir des Bleues ! De la lassitude post-JO jusqu’à la finale contre la Norvège, les Bleues ont encore su se montrer à la hauteur. Pour Pierre Menjot, cette équipe de France peut encore s’inscrire dans la durée et se montrer performante au moins jusqu’aux JO 2024 !

PIERRE MENJOT – ON AVAIT LE SENTIMENT QUE LA LASSITUDE ÉTAIT SURTOUT SUR LE PLAN MENTAL

Avec des matchs qui s’enchaînent et tu retournes vite dans la routine de la compétition et l’exigence qui va avec ! En revanche, on peut remonter à début octobre, lors du rassemblement. Il n’y avait pas toutes les filles, celles qui étaient là n’étaient pas forcément les cadres. On peut penser à Coralie Lassource, qui était un peu l’ancienne, alors qu’elle a 30 sélections. Il a fallu intégrer les jeunes et elle a du se retrouver dans un entre-deux. Tu sentais qu’il y avait un peu de lassitude, conjugué au fait qu’il fallait gagner ces deux matchs de qualification à l’Euro. Assurer un truc sportivement tout en intégrant les nouvelles, pour que ces dernières aident à la victoire. C’était beaucoup de boulot et c’était loin d’être simple !

Physiquement, on ne savait pas trop où les filles en étaient avant le mondial, mais on avait surtout le sentiment que c’était mental. Quand elles parlaient des jeux, elles n’avaient même plus les étoiles dans les yeux. Elles étaient fatiguées rien que d’y repenser. Et c’était impossible de se projeter sur le mondial. Forcément, il y avait des filles comme Alicia Toublanc qui étaient motivées, car c’était leur première compétition internationale. Il lui tardait de lancer la préparation ! Idem pour Laura Glauser, qui était morte de faim, car elle revenait en Bleue. Ce sont aussi ces filles qui ont fait beaucoup de bien tout au long de la compétition ! Elles ont apporté leur fraîcheur !

Il N’Y A PAS EU LE CÔTÉ MAGIE DES JO

J’ai publié ce sujet de la lassitude dans l’Equipe, à l’occasion de l’ouverture du mondial. Allison Pineau en a énormément parlé, c’était flagrant de son côté. Tu sentais aussi que Béatrice Edwige avait eu besoin de couper. Une fille comme Pauletta Foppa ne s’est pas beaucoup entraînée en début de rassemblement, car elle était épuisée physiquement mais aussi mentalement. Ces filles-là n’ont pas arrêté après les JO. Ces mondiaux ont un vrai enjeu à 2 ans et demi des JO de Paris. Et ce sont les championnats du monde, quand tu gagnes c’est que t’es la meilleure équipe au monde. C’est motivant. Et tu es l’équipe de France, donc tu es obligée d’avoir un minimum de résultats !

Le huis-clos des JO a dû jouer aussi. Il n’y a pas eu le côté magique des Jeux. Elles sont championnes olympiques, mais elles n’en ont pas eu tous les bienfaits, en termes d’énergie et bonheur ! Elles n’ont eu que 9 jours de repos, avant de reprendre l’entraînement. J’ai vu les Brestoises au bout de deux semaines, il y avait Kalidiatou Niakaté qui était au taquet car elle n’avait pas beaucoup joué aux Jeux. Mais Pauletta Foppa était crevée, tout comme les autres. C’était de l’épuisement mental. Brest et Pablo Morel en avaient totalement conscience et a dit qu’il allait faire très attention. Il ne savait pas comment à ce moment-là. Mais on a vu Cléopâtre sauter quelques matchs, Coralie Lassource a également soufflé. Ce n’est pas le cas de Pauletta Foppa et Kalidiatou Niakaté. Cela a été deux saisons en une !

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PIERRE MENJOT – SUR LA COMPÉTITION, LES BLEUES ÉTAIENT EN FORME

Est-ce que c’est ce qui explique la deuxième mi-temps contre la Norvège ? Je ne sais pas. Tu finis forcément une grande compétition à l’énergie. Je ne veux pas refaire le match, mais en première mi-temps, ce sont les Norvégiennes que j’ai trouvées exténuées ! Nora Mork, tu sentais qu’elle était au bout, elle n’avait aucun tranchant dans ses actions, elle prenait pas un tir ! Et on sentait les Bleues pas mal. Est-ce que les 30 minutes manquantes sont liées à cet enchaînement ? Les Françaises ont essayé de faire attention. Il se trouve aussi que la Norvège a joué contre Porto Rico et l’Iran. Avant la finale, Grâce Zaadi a joué une heure et demie de plus que Stine Oftedal. Cela se ressent forcément !

Sur la compétition, les Françaises étaient en assez bonne forme ! C’était l’interrogation avant de partir au mondial. Au journal, on m’a demandé comment je les sentais et si elles allaient faire un résultat. J’avais du mal à m’exprimer. Physiquement, je ne savais pas où elles en étaient. Et finalement, c’était bien. Quand tu vois Béatrice Edwige, elle fait un super mondial. Elle montait en défense à chaque fois, en parcourant des kilomètres et des kilomètres. Même en finale, elle était bien ! Idem pour Coralie Lassource qui a beaucoup couru ! Mais le fait d’avoir moins fait tourner, cela a sans doute fait la différence !

LE NIVEAU DE JEU DES BLEUES N’EST PAS SURPRENANT

La grosse nouveauté des Bleues ces dernières années, c’est qu’à chaque fois elles font une médaille. Depuis 2016, c’est 7 médailles sur 8. Pour les suivre avant d’un peu plus loin, elles n’étaient jamais très loin, mais souvent entre la 3e et la 7e place. Maintenant, quasi tous les matchs qui comptent basculent en faveur des Bleues. Contre la Suède, quand il faut faire le trou, la France fait le trou. Contre le Danemark, elles reviennent de nulle part. Ce qui rend le match pas perdu, c’est que le Danemark est bien, mais les Bleues, en une accélération, reviennent à égalité, avant de passer devant. Il y a cette culture de la gagne, cette confiance. C’est ce qu’elles disaient après le Danemark, qu’elles avaient tellement vécu de scénarii, qu’à la 55e, elles y croient. Et même contre la Norvège, elles y croient à 5 minutes de la fin, alors que nous, avec notre regard extérieur, on se dit que c’est perdu, car il n’y a plus d’essence. Mais elles, elles y croyaient.

C’est ce qui surprend chez cette équipe, avec leur régularité. Leur niveau de jeu ne me surprend pas tant que cela ! On bat le Danemark grâce à la défense, mais ce n’est pas une surprise d’avoir une bonne défense. Le passage en 1-5, n’est pas surprenant non plus, car on l’a sort souvent au bon moment, ce qui est à mettre au crédit d’Olivier Krumbholz. Cela met le bazar dans l’équipe adverse. Cela reste du classique. Ce n’est pas une joueuse qui débarque de D1, qui n’a jamais joué en coupe d’Europe et qui va te planter 10 buts en demi-finale. Pauletta Foppa, ce n’est pas surprenant de la voir à ce niveau. Cela fait deux ans qu’elle écrase tout le monde en Ligue des Champions et championnat. C’est logique de la voir faire mal à la Norvège ou la Russie. Même si elle n’a que 21 ans. Voir Cléopâtre Darleux enchaîner 4 arrêts de suite, c’est énorme, mais pas surprenant. Ce sont des filles qui jouent à Metz/Brest ou d’autres grands clubs européens.

Grâce Zaadi fait tout le jeu offensif de Rostov, ce n’est donc pas étonnant de la voir taulière des Bleues, avec un niveau de jeu stratosphérique partout. Par contre, être toujours capable d’être au rendez-vous, c’est incroyable, mais c’est le côté incroyable de la chose.

PIERRE MENJOT – LES BLEUES NE SONT PLUS TRÈS LOIN DU NIVEAU DE LA GRANDE ÉQUIPE DES EXPERTS

Il manque peut-être un petit quelque chose, pour égaler la grande période des Experts. Un petit titre ou deux. Mais j’espère qu’on pourra dire ça dans 2 ou 3 ans. Si elles sont championnes olympiques à Paris dans 3 ans, ce sera le cas ! Dans le côté régularité, elles sont au niveau des garçons, mais y compris dans le côté domination. Dès que les Experts se lançaient dans une compétition, ils étaient les favoris, entre 2007 et 2012. S’ils jouaient à 100%, ils gagnaient. Là, les filles n’en sont pas très loin. S’il n’y a pas la panne d’essence contre la Norvège, elles sont championne du monde. Mais j’espère que, durant la suite, les Bleues vont continuer d’être favorites de toutes les compétitions. Si la France est à 100 %, elle sera favorite de l’Euro 2022 et du mondial 2023. Et même pour 2024, même si c’est encore loin.

L’équipe de France est armée pour s’inscrire dans la durée. Mais on voit des équipes qui montent, comme le Danemark. Mais les Danoises, superbes et avec plein de qualités, perdent à chaque fois contre la France, sauf en 2019, mais c’était particulier. Cela veut dire que ce n’est pas évident de prendre la place. Est-ce que cette équipe ne surjoue pas parfois en attaque. Contre les Bleues, Ligne Haugsted prenait la balle et elle aurait pu marquer des vestiaires. C’est son vrai niveau où elle ne surjouait pas ? Dès qu’elle n’a plus marqué, ce qui est normal, personne n’a pu prendre le relais. A droite c’est moyen, les ailières ont craqué au moment important, par manque d’habitude de prendre le shoot au moment clé.

LA FRANCE PEUT SE MAINTENIR UN CERTAIN TEMPS A CE NIVEAU

La Suède a été géniale aux JO, mais n’est pas passée contre nous. Idem au mondial, cela déjoue un peu. On voit Jamina Roberts marquer son premier but au bout de 50 minutes de jeu. Aujourd’hui, c’est dur d’éliminer la France et la Norvège du dernier carré. Les Pays-Bas l’ont un peu fait, avec le titre de championne du monde. Mais depuis, il n’y a pas eu un seul dernier carré. Je crois que la France peut se maintenir à ce niveau-là. Zaadi sera encore là dans trois ans. Il peut y avoir un point d’interrogation, mais à peine, sur Edwige. Mais je suis sûr qu’elle sera bien là en 2024 ! Elle aura 35 ans ! Elle pourra avoir un rôle légèrement différent. Évidemment, il y a le facteur blessures. Pauletta Foppa va encore progresser, idem pour les intermédiaires comme Nocandy, Sercien, Kanor. Elles auront 25-26 ans, ce qui est l’âge idéal !

Mais attention aux jeunes Russes qui peuvent avoir une génération exceptionnelle. Mais je n’ai pas l’impression que ni les adversaires seront plus fortes que les Bleues dans trois ans, ni que les Bleues ne vont baisser de niveau, par rapport à ce qui est proposé aujourd’hui. L’âge n’est pas un problème, regardez Amandine Leynaud qui fait un quart des JO incroyable à 35 ans. Je crois que certains en doutaient. Moi j’étais sûr qu’il fallait qu’elle soit là. A Paris, c’est Cléopâtre qui aura 35 ans et qui sera dans ce rôle de stabilisateur. Laura Glauser sera encore dans la force de l’âge et c’est parfait. On peut parler de jeunes qui ne sont pas encore en équipe de France, mais le niveau est tel que certaines risquent de ne pas avoir de sélections avant la fin de Paris 2024 !

PIERRE MENJOT – LES BLEUES ONT CE PLAISIR DE SE RETROUVER ET GAGNER ENSEMBLE

On n’a pas beaucoup parlé d’Aïssatou Kouyaté, qui avait fait de bons passages à l’Euro l’an passé, qui va jouer la Ligue des Champions avec Brest. J’ai hâte de voir ce qu’elle peut apporter ! Le poste de gardienne va être bouché un certain temps. Une fille comme Catherine Gabriel attend depuis un bout de temps et n’a eu que 2019 pour avoir sa chance. Idem sur le poste de demi-centre ! Des postes où c’est dur d’émerger et où tu es dépendant des autres. Il me tarde de revoir Adja Ouattara au poste de pivot, car je trouve cette fille énorme ! Tout comme Oriane Ondono. S’il y a une blessée au pivot, il y a de la réserve derrière, ce qui me rend confiant ! Metz et Brest jouent minimum le top 8 en Ligue des Champions. Avec beaucoup de Françaises dans l’effectif ! Idem dans l’European League !

C’est un peu cliché ce que je vais dire, mais ce qui fait la force de cette équipe c’est son état d’esprit. Une fois dans la compétition, malgré la fatigue auparavant, elles gardent le côté très bosseuses. Mais elles vivent très bien ensemble. Cela leur plaît de s’entraîner et de jouer ensemble. Cela peut déconner aux entraînements et devenir très sérieux. Celles qui ne jouent pas vont encourager les copines sur le terrain. Cela donne un état d’esprit qui fait que tu as envie que cela continue. Elles ont ce plaisir de se retrouver et de gagner ensemble ! Il y avait peut-être moins cet état d’esprit là avant, même si les joueuses s’entendaient bien, il n’y avait pas cette union et ce plaisir d’être ensemble. Elles ont une confiance absolue l’une envers l’autre. Et je ne vois pas cet état d’esprit s’éteindre.

UN TITRE, UNE MÉDAILLE, CELA SE JOUE À DES DÉTAILS

Il y a plein de leaders dans cette équipe, avec un gros niveau d’exigence. Je ne dis pas qu’on est les meilleurs du monde et qu’on va écraser tout le monde jusqu’à Paris. Mais je ne vois pas pourquoi la France serait loin de la médaille. Après, cela se jouera à des détails, comme le tableau cette année ! Cela se joue souvent entre quatre ou cinq équipes ! Même s’il peut y avoir des surprises, avec la Croatie qui fait la compétition de sa vie, l’an passé à l’Euro, avec une place sur le podium, mais qui n’avait aucune chance en demi, même si elle avait joué contre la Norvège ! Mais j’étais sûr qu’elle ne ferait pas de médaille et pourtant elle a battu le Danemark !

Un titre, une médaille, cela se joue à une somme de petits détails. La France a un coach qui a vécu des dizaines de fois tel ou tel scénario. Peut-être qu’il est moins à la mode que d’autres, que le coach Danois ou je ne sais où. Les gens peuvent se dire : “C’est quoi ce sketch, ce n’est même pas lui qui parle au temps mort”. Mais non, car quand il dit aux filles qu’il faut faire la 1-5 maintenant et c’est maintenant que cela marche ! Il ne panique pas, il a l’habitude du truc. Il sait ce que c’est de gagner ! Une fille comme Allison Pineau a connu les périodes creuses en équipe de France, avec les espoirs de médaille et finalement, cela se terminait en quart de finale. Désormais elle est au sommet !

LA LBE A TOUT L’ARGUMENTAIRE POUR ÊTRE DRAMATIQUE MAIS CELA NE MARCHE PAS ENCORE

Comment rendre la LBE plus médiatique ? Si j’avais la réponse, je l’aurais donné à la LFH. Si on reprend à l’envers, pourquoi ce ne serait pas médiatique ? On a quand même certaines stars de l’équipe de France, qui sont dans ce championnat. Ce n’est pas la Jeep Elite en basket où il n’y a que très peu d’internationaux. Il y a des clubs de top niveau, qui réussissent en Ligue des Champions. Brest est finaliste l’an passé, Metz a fait final 4 il y a deux ans et est candidat cette année. Besançon a une super salle qui rend très bien à la télé. Il commence à y avoir des ambiances qui “améliorent” le produit. Malgré tout cela, cela ne marche pas. Je ne sais pas trop quoi dire. Quand j’étais à Handzone, on faisait des présentations de la D1 D2 garçon et D1 D2 filles ! En termes de clics, entre la LNH et la LFH, le rapport était de 1 à 10 pour la LNH.

Même quand je parlais des cadors chez les femmes. Je ne comprenais pas trop pourquoi cela ne faisait pas trop réagir. Même si c’était un peu le creux chez les femmes. J’ai plein de copains qui regardent le hand féminin car ils savent que j’y suis et sont assez fans de l’équipe de France. Une équipe qui dégage des émotions. Quand tu gagnes, que tu passes à la télé, avec de grosses audiences, ce n’est pas un hasard, on retrouvera ces gens l’année suivante pour la demi et la finale. Mes copains vont me dire que c’est très sympa à suivre, que c’est un des sports au féminin le plus sympa ! Le handball est un top sport au féminin avec des athlètes, un super niveau de jeu, de la technique, avec des roucoulettes. Je viens de donner tout l’argumentaire pour que cela marche et pourtant… Ce n’est pas parce qu’aucun média ne s’en empare !

PIERRE MENJOT

Avec Etienne GOURSAUD

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