Olivier Morin

#Fondateur et président JK Groupe #Ancien animateur Canal Esport Club, ESWC…

(Crédit photo Une : Dojo).

Pour savoir où l’on va, il faut toujours se pencher d’où l’on vient.

C’est comme simple passionné du jeu de stratégie Warcraft 3 que je me suis lancé avec mes propres moyens, maigres à l’époque, à commenter une rencontre esport en 2003. 60 personnes m’ont alors écouté pour ce premier soir, et dans le lot, celui qui deviendra l’un de mes meilleurs amis et qui me suivra dans cette folle aventure qu’est l’esport : Rémi Sello. Comme souvent, une belle histoire née d’une rencontre.

Si je n’avais pas la moindre prétention à travailler dans ce milieu au tout début, j’étais malgré tout animé par cette envie de partager un décodage, une connaissance. Pour finalement déboucher sur du divertissement, car j’avais tout simplement la volonté de raconter au travers d’un rôle de présentateur/animateur. D’être ce narrateur qui crée des émotions par ses paroles et son rythme.

Avec bien entendu ce rôle de vulgarisateur, rendre simples et accessibles les jeux les plus complexes pour les spectateurs. Un moment m’a profondément marqué, c’est lorsqu’un père est venu me parler lors d’une convention à Bercy et qu’il m’a dit : « Grâce à vous j’ai compris ce qu’aime mon fils ». Ça m’avait touché, car je mettais énormément d’énergie à utiliser les bons mots pour les néophytes.

C’était l’époque où la communauté était soudée, où je voyageais partout en France pour suivre ce circuit d’événements créé par des organisateurs qui voulaient bien faire. Nous étions tous dans ce fantasme de créer un Nouveau Monde ensemble. On dormait sous des tables, sans rémunération, mais ça nous a appris la vie et ça m’a permis de me créer un futur professionnel.

À LA RECHERCHE D’UN ELDORADO PERDU ?

Ce monde de l’esport était alors authentique et forcément, avec le temps qui a transformé cette niche en domaine mainstream, une dissonance s’est créée.

Aujourd’hui, l’esport s’adapte à un univers mondialisé avec des moyens autrement plus importants. Des acteurs comme les éditeurs ont pu prendre la place que la communauté de joueurs avait créée en insistant souvent sur des méthodes marketing qui pourraient nous donner l’impression que le seul objectif est pécunier. Cet argent a pu anéantir en partie cet Eldorado que nous avions commencé à construire, et nous laisse l’impression qu’on nous a volé notre rêve.

De mon côté, j’essaie toujours de retranscrire cet esprit des débuts que ce soit dans la forme par mes prises de parole ou dans le fond en essayant de rendre à cet esport qui m’a tant donné. Beaucoup de gens comme moi sont à la recherche de cette Madeleine de Proust des débuts, ce n’est pas évident.

Ce n’est pas pour autant qu’il faut abandonner et aujourd’hui l’enjeu est de créer des passerelles entre toutes ces cultures qui se retrouvent dans ce monde. Nous avons déjà un langage commun, des codes identiques, des communautés similaires.

Si l’esport est aujourd’hui si bien installé mondialement dans sa partie visible qu’est la compétition professionnelle, il reste encore à développer toute une base solide qui est la structuration institutionnelle et l’échange entre les pays concernés.

La France en tant que pays majeur, porté par l’élan de la fibre et des personnalités médiatiques sur Twitch et YouTube, est l’une des pionnières dans sa structuration. La création récente de France Esports par notre secteur et l’État est un signal fort de nos institutions publiques.

Il fallait donc passer à l’étape supérieure : réunir les institutions nationales de différentes nations et commencer à collaborer. 8 pays, principalement européens ont répondu à l’appel du Dojo ainsi que des observateurs importants comme le regroupement des éditeurs qui ont eu le loisir d’exprimer leur vision ainsi qu’une personne du CIO.

LE DOJO COMME ACCÉLÉRATEUR D’UNE COLLABORATION TRANSNATIONALE

Ce n’est absolument pas le cas dans d’autres pays, et nous avons pu le voir lors du précédent Dojo* à l’occasion d’un Summit organisé entre fédérations esportives. Certains en sont au point zéro que ce soit dans leurs relations avec le gouvernement de leur pays ou même avec leur communauté de joueurs.

*La troisième édition du Dojo Esport, événement business international qui traite des trajectoires socioéconomiques du milieu de l’esport avait lieu le 18 janvier dernier à l’Hôtel de Ville de Paris

La création du Dojo participe à cette volonté de structurer l’esport européen et pourquoi pas mondial. Cet espace neutre de partage comme l’indique son nom mise sur un cadre de confiance où l’honnêteté et la parole libérée sont mises en avant. Je dis toujours aux participants avant chaque séance d’ouverture de « ne pas venir en tant que représentant de leur société/institution, mais en tant qu’individu ayant acquis de l’expérience et souhaitant la restituer ici ».

Le Dojo se veut être un think tank pour mettre en commun la matière grise et résoudre des problématiques communes dans l’esport. Il n’a pas vocation à être rentable et nous portons ce projet chez JK dans le perpétuel état d’esprit de rendre à ce milieu ce qu’il nous a donné.

Pourtant ces échanges fondateurs entre fédérations ont d’abord pris source dans une arlésienne bien connue des acteurs de l’esport : Les Jeux Olympiques. Si la réponse partagée par la majorité des décideurs est la même (nous n’en avons pas besoin), les avis et les compétences étaient morcelés. Il a fallu que ce soit le Comité Internationale Olympique qui organise une convention pour tous nous réunir. Un acteur extérieur réussissait là où nous n’en étions pas capables, fédérer tout le monde autour d’une problématique commune.

C’est une autre rencontre organisée par un tiers qui nous a décidés d’accélérer ces échanges entre fédérations esportives. Le Parlement français avait créé un groupe de travail sur l’esport et quand ils ont rencontré les acteurs du milieu, ils ont estimé que nous n’étions pas matures. Après des années à faire murir cet univers, nous n’étions pas au stade désiré.

Il fallait donc passer à l’étape supérieure : réunir les institutions nationales de différentes nations et commencer à collaborer. 8 pays, principalement européens ont répondu à l’appel du Dojo ainsi que des observateurs importants comme le regroupement des éditeurs qui ont eu le loisir d’exprimer leur vision ainsi qu’une personne du CIO qui faisait la continuité des échanges de Lausanne.

La création d’une vraie fédération internationale à l’image de nos confrères du sport est indispensable. Les éditeurs sont des entreprises commerciales et ne pourront jamais être un véritable partenaire des pouvoirs publics pour déployer des actions liées à l’apprentissage ou à la santé publique. Avoir une plateforme qui fédère et permet à un gouvernement de traiter chaque problème rapidement est garant d’un développement serein du secteur.

ÉTABLIR LES PREMIÈRES PISTES DE COLLABORATIONS ENTRE FÉDÉRATIONS : DÉFINITION DE L’ESPORT ET SERVICES COMMUNS

Se rendre compte de l’état d’avancement de l’esport dans chacun des pays était un préalable essentiel. C’est ainsi que nous nous sommes rendu compte que chaque nation avait un modèle différent.

J’ai en tête une discussion avec l’ambassadeur d’Ukraine qui est l’un des 3 fédérateurs de l’esport dans son pays. Son implication intègre et authentique l’empêchait de laisser la place aux deux autres, mais je pense qu’il a compris aujourd’hui que s’il n’arrivait pas à fédérer toutes les parties, même celles qu’il n’estime pas, il n’y arriverait pas. Le compromis et la collaboration sont obligatoires et essentiels pour nos fédérations.

Au vu de ces discordances, l’enjeu principal a ensuite été de définir ce que tout le monde attendait d’une fédération internationale. Et nous avons rapidement convenu de trois axes prioritaires :

  • Une définition de l’esport avec un dénominateur commun suffisamment petit pour garantir à chacun la possibilité d’étendre celle-ci selon leur spécificité. En effet, certaines fédérations peuvent avoir la pratique amateur et professionnelle dans leur champ (ou l’un et pas l’autre). Et d’autres comme la France ont par exemple l’envie d’avoir un scope plus large sur la partie récréative et spectacle.
  • L’apport de services utiles, annuaire de mise en relation, guide de travail aux fédérations nationales au travers d’une plateforme de collaboration et d’échange.
  • Définir le calendrier de nos échanges futurs et aboutir à terme sur la création d’un organe européen.

Accepter les différences de chaque pays et savoir vers où nous allons ensemble, c’est déjà un pas de géant.

Il ne faut pas se tromper. La création d’une vraie fédération internationale à l’image de nos confrères du sport est indispensable. Les éditeurs sont des entreprises commerciales et ne pourront jamais être un véritable partenaire des pouvoirs publics pour déployer des actions liées à l’apprentissage ou à la santé publique. Avoir une plateforme qui fédère et permet à un gouvernement de traiter chaque problème rapidement est garant d’un développement serein du secteur.

La Ville de Paris qui n’avait pas de réelles connaissances il y a 3 ans et qui est devenu une place mondiale de l’esport, aujourd’hui en passe d’accueillir le plus grand événement planétaire, les finales des Worlds de League of Legends.

LA FRANCE PORTE-ÉTENDARD DE L’ESPORT

Cette collaboration transnationale ne se fera qu’avec des fédérations nationales fortes et responsables. Prenons l’exemple français.

Si je devais résumer la volonté de France Esport, ce serait d’encadrer la pratique des joueurs de son début à la fin afin d’éviter les écueils à chaque étape. De la découverte du jeu-vidéo marquée par le plaisir et les dangers de l’addiction, en passant par l’acquisition de compétences pour devenir professionnel et enfin agir sur la reconversion post-carrière.

En France, nous avons certaines institutions connexes qui peuvent nous aider comme l’INSEP qui a déjà fait sa révolution pour aider les athlètes à trouver un travail une fois leur retraite sportive actée.

Autre cas historique, c’est également en France qu’une série d’ateliers sera mise conjointement en place par l’état et France Esport en 2019 pour creuser sur les questions de fiscalité, de législation et de développement des compétitions. Nous sommes le pays où les pouvoirs publics sont les plus investis.

Je pense aussi à la Ville de Paris qui n’avait pas de réelles connaissances il y a 3 ans et qui est devenu une place mondiale de l’esport, aujourd’hui en passe d’accueillir le plus grand événement planétaire, les finales des Worlds de League of Legends.

Mais la France doit aussi s’enrichir des bonnes pratiques étrangères, comme l’organisation de compétitions dans les écoles qu’on peut voir éclore au Royaume-Uni ou encore le cadre légal parfaitement limité de la définition de l’esport en Espagne.

Tout ces beaux projets communs réussiront aussi grâce à l’investissement des personnalités de la scène. Je pense à Kayane qui est une ambassadrice d’une qualité rare ou encore au fleuron français et européen au niveau des équipes, Vitality. C’est aussi à eux de donner leur force à France Esports.

De mon côté, à l’image de ce que j’ai pu faire avec JK et le Dojo, je suis toujours attiré par cette volonté d’échanger et de progresser ensemble. S’il existe un espace de communication où je pourrais être utile en amenant cette dimension altruiste, intègre et sincère que je donne toujours à mon travail, alors je serais là pour aider à développer l’esport au niveau institutionnel.

Si à l’inverse, je sens que notre univers se travestit à cause de cette dimension économique, peut être que je n’aurais pas cette envie d’alimenter des débats stériles. Mais je ne laisserai pas cette situation s’installer sans agir. Avec mon exposition et ce que j’ai pu développer depuis 15 ans, je ne peux pas trahir ma propre parole et je dois donc jouer ce rôle de garde-fou.

Je souhaite continuer de défendre cette utopie de l’esport et pour le moment, j’ai bien le sentiment qu’on va dans le bon sens avec mes compères de France esport et nos partenaires européens.

OLIVIER